Chien d'Avalanche

Mon père danse le rock'n'roll comme dans les années 50. Bien sûr, il est tassé, son genou lui fait mal, il a perdu son déhanché diabolique depuis qu'on lui a ôté sa prostate, mais il est toujours svelte et dynamique. Il pourrait encore faire swinguer une femme, et je suis convaincue que deux ou trois en seraient ravies.

Moi, j’essaie d'apprendre. C'est difficile. Je ne suis pas très adroite, pas très gracieuse, j'ai des soucis de coordination. Pratiquer le vélo a libéré pas mal de choses, apprendre la mécanique aussi, j'ai mieux conscience de l'espace occupé par mon corps et la façon dont je le bouge me convient, je sais ma puissance et comment me servir de mes membres, mais je n'oserai probablement jamais danser ailleurs que dans ma chambre à l'abri des regards.

Il est fidèle en amitié. A la fin des années 80, mes parents ont rejoint la section locale du Club Alpin Français. Aujourd'hui, à 73 ans, non seulement il est toujours en contact avec eux, mais ils se voient trois, quatre fois par an dans le cadre de l'association, avec le même plaisir et les mêmes vieilles blagues de quand ils avaient la trentaine. Ils font plaisir à voir, tous ensemble, et j'ai noté que dans cette assemblée, mon père est traité avec respect et bienveillance. Ça m'a rendu heureuse de constater qu'il ne brille pas uniquement par sa carrière. Je suis fière de lui, de ce qu'il est devenu, qu'il soit entouré et bien dans sa peau.

Je me demande souvent, si, l'âge venant, je garderai autant d'ami.e.s que mon père. Je l'espère, mais j'en doute. Je suis souvent sans indulgence, je les juge sévèrement et coupe brutalement le contact lorsque que quelque chose chez eux me déplaît. Je ne sais pas cultiver les liens. Je pardonne peu, je m'en vais, je n'explique pas, je serai peut être très seule et pleine de regrets.

Il aime enfin la montagne. Depuis toujours. C'est un sacerdoce. Il en parle avec passion, la pratique avec respect et fait preuve d'un enthousiasme débordant et juvénile lorsqu'il s'agit de la partager.

Il n'est jamais aussi joyeux et détendu que lorsqu'il chausse des raquettes pour partir en randonnée alors que la neige tombe et que le vent souffle. Dans les pires conditions, vous trouverez souvent mon père en tête de cordée, sifflotant avec insouciance, encourageant, guidant, jusqu'à ce que tout le monde soit non seulement rentré entier au bercail, mais surtout ait apprécié la ballade.

Tant et si bien qu'il y a fort longtemps quelqu'un lui a donné un surnom, Chien d'Avalanche.

Je crois que j'ai compris au moins ça en le fréquentant depuis 45 ans : les gens s'en vont, mais ce qu'on fait ensemble, dans les lieux qui nous restent, on peut en faire cadeau. Ce n'est jamais vain, c'est toujours généreux, ça s'encre profondément. Quand je marche avec mon père dans les Vosges, je sais pourquoi je suis là, je n'ai pas besoin de parler.

C'est de la pure tendresse, une façon d'aimer extrêmement familière, qui ne cesse de m'émouvoir lorsque je la retrouve chez quelqu'un qui n'est pas lui.