Michel Feher et le producérisme
J’ai écouté récemment un épisode du podcast « Minuit dans le siècle » qui m’a beaucoup éclairé sur la politique au sens axiologique. Dans cet épisode, Ugo Palheta reçoit le philosophe Michel Feher pour parler de son dernier livre : « Producteurs et parasites » aux éditions de la découverte.
Dans ce podcast (et donc j’imagine dans son livre), Michel Feher revient sur l’histoire d’un concept peu usité en France, le producérisme. Cette axiologie serait au cœur de la pensée politique de Pierre Joseph Proudhon au dix-neuvième siècle, et que l’on retrouve aujourd’hui au rassemblement national.
J’avais déjà entendu parler de Proudhon, mais je ne savais rien ou presque de lui. Et je ne connaissais rien de la pensée politique du RN à part qu’elle était raciste, et contre les « assistés », tout en étant populiste, et parfois contre les grands patrons et l’état dans les discours
Le producérisme
Pour Michel Feher, le producérisme, c’est le fait d’opposer les travailleurs, qui produisent, aux parasites, qui profitent du travail des autres. C’est une autre division du monde que celle, que je connaissais déjà, des ouvriers – qui produisent – contre ceux qui détiennent le capital et les moyens de production.
Les producteurs
Les travailleurs du producérisme, c’est la frange « du milieu » de la France. Ils et elles sont ouvriers, artisans, médecins, petits patrons : ils travaillent, et ils gagnent de l’argent à la mesure du travail qu’ils et elles fournissent.
À l’opposé des producteurs, il y a donc les profiteurs – les parasites. Il y a les parasites du haut, et les parasites du bas.
Les parasites du haut
Parmi les parasites du haut, on retrouve les banquiers et la finance qui s’enrichissent sans travailler, mais parce que leur argent travaille. Aujourd’hui, y met aussi les grands patrons qui s’enrichissent sans rien faire, ou les spéculateurs parmi les parasites du haut. Mais dans cette famille des parasites du haut, on retrouve aussi les artistes, les journalistes. Là, j’avoue que je n’ai pas complètement compris en quoi c’était des parasites, mais le fait est qu’ils sont honnis au RN comme chez Proudhon.
Les parasites du bas
De l’autre côté du spectre, on trouve les travailleurs du bas, les profiteurs du système.
Il y a évidemment les bénéficiaires des aides sociales, ces assistés qui touchent de l’argent sans produire ! Aux états-unis, c’est la welfare queen. En France, c’est le bénéficiaire du RSA qui refait sa maison sans faire tourner l’économie.
Les fonctionnaires sont aussi dans cette pensée des profiteurs du système. Ils touchent un salaire quoi qu’ils fassent, même s’ils ne font rien. Car c’est bien connu que la majorité des fonctionnaires ne font rien et que comme ils ont un emploi à vie, et que l’état est en situation de monopole sans concurrence, c’est forcément des profiteurs.
Le producérisme et le racisme et l’antisémitisme
Cette doctrine est raciste, antisémite et nauséabonde car dans ce cadre :
- les producteurs correspondent au bon peuple de chez nous,
- les parasites, ce sont des étrangers
À l'époque de Proudhon, les juifs étaient soit des banquiers soit des dangereux communistes. Aux Etats-Unis les assistés sont forcément des noirs, et plus précisément des femmes noires comme dans le mythe de la welfare queen qui s’achète une Cadillac rose avec les allocations. En France, ce sont les immigrés de première et deuxième génération.
Le producérisme aujourd’hui
La droite
La droite, c’est la lutte contre les parasites du bas, sans regarder les parasites du haut. Il n’y a rien de pire que l’oisiveté, la seule valeur qui vaille est celle du travail. C’est ce qui nourrit par exemple la réforme du RSA où on force les personnes à travailler 15h par semaine pour le système, alors même qu’on manque d’emploi pour tout le monde.
Selon la droite, il suffirait de se prendre en main pour s’en sortir, de traverser la rue et de trouver un travail.
La gauche
La gauche, c’est la lutte contre les parasites du haut qui empêchent la redistribution de l’argent des riches aux pauvres.
L’extrême droite
L’extrême droite, c’est le en même temps. On lutte contre l’évasion fiscale, contre les fonctionnaires, contre les banquiers, et contre les pauvres au RSA. On veut protéger le bon français qui travaille et qui ne profite pas.
Et comme le veut le modèle, les profiteurs – les parasites, ne sont pas français. Ils profitent du système et il faut donc améliorer la société en expurgeant les parasites. Dans le producérisme, il y a vraiment cette idée de purifier la nation. C'est ce qui a collé avec l’extermination des juifs pendant la seconde guerre mondiale, ou aujourd’hui avec la volonté d’expulser les français qui ne sont pas français de souche.
Que penser de la valeur travail / production ?
Je suis un pur produit de la valeur travail, surtout côté paternel. Mon grand-père, ma grand-mère, et mon père se sont émancipés par le travail. On gagne le respect parce qu’on travaille. Tout passe après le travail.
À partir de la prépa, j’ai perdu la capacité d’être oisive. J’ai énormément de mal à lire un roman : à quelle production ça sert de lire un roman ? Je mesure la qualité d’une journée à la quantité de choses, matérielles ou immatérielles que j’ai produites. Je suis contente quand je peux cocher des cases.
Et pourtant, je voudrais défendre un droit à la paresse, à l’oisiveté. Les gains de productivité énormes qu’on a eu grâce au pétrole n’auraient-ils pas du nous donner plus de temps ? J’ai à l’inverse l’impression qu’on court toujours plus, qu’il y a de plus en plus de mal-être au travail, et que la planète va de plus en plus mal.
Je n’ai pas tout retenu de ce podcast, mais il m’a donné beaucoup à penser, et j’ai désormais ajouté ce livre sur ma wish-list !
PS : Si vous maîtrisez le sujet, n’hésitez pas à m’écrire pour que j’édite cet article si j’ai dit des bêtises...