Qui tricote ?
Réflexions sur la place du tricot dans notre groupe social et du modèle patriarcal que nous montrons à nos enfants.
Je reviens d’un voyage au Danemark chez ma sœur qui est passionnée de tricot. C’était l’occasion pour moi de me motiver à terminer un mini projet démarré il y a très longtemps en ayant de l’aide pour réparer mes erreurs.
On a tricoté, et je me suis aussi souvenu de ce qui ne me plaisait pas : c’est « un truc de filles ». Je n’ai vu que des femmes tricoter, acheter de la laine, ou parler de tricot. En tricotant chez ma sœur, deux mailles à l’endroit, deux mailles à l’envers, je crois que le tricot m’a amenée un peu plus loin dans mes réflexions.
L’égalité hommes-femmes dans ma génération
J’ai grandi à une époque et dans un groupe social où un homme qui faisait la cuisine ou qui allait chercher son enfant à l’école était un héros. Les tâches domestiques étaient encore très largement réalisées par les femmes, même quand elles travaillaient en dehors de la maison. On a été sensibilisé·es dès l'école aux inégalités entre les hommes et les femmes. On nous a expliqué que c’était dommage que les filles ne choisissent pas assez les carrières bien vues comme ingénieure ou médecin ou astronaute. On ne nous disait pas par contre que les petits garçons ne choisissaient pas assez les carrières d’infirmier ou de technicien de surface.
L’une des luttes féministes de ma génération est de se battre pour partager équitablement la charge domestique : vaisselle, courses, cuisine, ménage, charge mentale, et pour celleux qui en ont : les soins aux enfants. On veut aussi accéder aux mêmes carrières que celles des hommes, et avoir le même salaire – qu’on n’obtient toujours pas. Et les copaines qui ont des enfants rêvent que leurs filles veuillent être astronautes et pas princesses ; on rêve de casser le schéma !
On a beaucoup changé, mais rien n’a changé
Mon frère est un super papa : il cuisine, il fait les courses et la vaisselle, il nettoie le sol de sa propre initiative, il a pris du congé paternité, il sait s’occuper de sa fille sans avoir besoin de demander à sa mère ce qu’il faut mettre dans le sac. C’est pareil pour le compagnon de ma sœur. Et je pourrais dire la même chose d’un certain nombre d’hommes de ma génération et de ma classe sociale : des hommes modernes qui partagent (presque) équitablement les tâches domestiques.
Mais quand j’écoute les copaines un peu plus âgé·es que mes frangins, visiblement, le partage des tâches domestiques ne change pas grand-chose dans les goûts genrés de leurs enfants. Malgré des pyjamas dinosaures et beaucoup de jouets non genrés, les petites filles veulent encore des trucs de princesse et les garçons des pelleteuses ou des camions de pompier.
Alors en général je me dis que le problème est à la crèche, ou à l’école, ou à la TV (même si mes copaines bobos regardent très peu la TV), ou alors le problème ce sont les grands parents ?
Les loisirs et le patriarcat
Au repas de Noël, quand j’ai vu les hommes et les femmes en cuisine, puis les femmes qui parlent tricot, et qui tricotent, et pas les hommes, je me suis demandée :
Pourquoi les hommes cuisinent, font la vaisselle, mais ne tricotent pas ?
En fait, la réponse est simple (mais j’ai mis plusieurs jours à comprendre). Dans notre société consumériste, le tricot est un loisir, au même titre que la céramique ou la menuiserie. Ce n’est pas une tâche domestique.
Et autant nous nous sommes battues pour lutter contre la distribution genrée des tâches domestiques, autant, les loisirs sont majoritairement resté en dehors du champ des luttes féministes.
Les hommes continuent à avoir des loisirs d’homme, et les femmes des loisirs de femme, comme le tricot.
Nos loisirs montrent une socialisation genrée à nos enfants
Toustes mes copaines progressistes veulent élever leurs enfants sans distinction de genre. Iels proposent des camions aux petites filles et des poupées aux petits garçons.
C’est aussi une des raisons qui poussent certaines de mes copines à exiger que leur compagnon partage équitablement les tâches domestiques (quel exemple on va montrer aux enfants?). C’est aussi cette raison, et aussi l’envie de réussir, qui pousse des copines à avoir une belle carrière. Montrer qu’on peut y arriver, et qu’on peut avoir un équilibre dans le couple.
Mais je réalise que ça n’est qu’une partie du problème et qu’on incarne le patriarcat dans beaucoup d'activités de notre quotidien.
- Papa fait la vaisselle, mais papa ne tricote pas, ne coud pas, ne fait pas de yoga. Et aucun papa ne tricote, ne coud ou ne fait du yoga. Par contre beaucoup de papa font du trail ou de la course, regardent le sport à la TV, et parfois un peu de bricolage. Mais aucun papa n’a des activités « typiquement féminines », ou bien c’est une exception très étrange.
- Maman fait aussi la vaisselle, et souvent elle a des loisirs créatifs : elle coud, ou tricote, ou elle décore la maison… Et si elle ne le fait pas, quasiment toutes les autres mamans le font. Certaines maman font aussi quelques activités « typiquement masculines » comme faire de la course ou du vélo, et c’est plutôt bien vu.
Rajoutons à cela que papa sort avec ses copains boire une bière et regarder le match, et que maman va avec des copines faire un thé poterie. Ou bien que les filles tricotent pendant que les gars regardent les news sur leur téléphone, et voici tout un ensemble de situations où nous expliquons par la pratique aux enfants que les garçons et les filles ne se mélangent pas et ne font pas la même chose.
Nos loisirs expliquent aux enfants que les hommes et les femmes sont deux groupes sociaux très différents, avec des activités différentes. Et elleux apprennent à faire comme « une femme » ou comme « un homme » selon leur genre.
(il y a aussi évidemment toutes les fois où on dit à une petite fille qu'elle est jolie et à un petit garçon que c'est un acrobate et un futur alpiniste).
Le patriarcat et la dévalorisation des activités typiquement féminines
On pourrait dire : en quoi c’est grave que les petits garçons fassent massivement du foot alors que les petites filles vont à la gym ou apprennent à tricoter ? On n’apprend pas davantage de physique au foot plus qu’à la gym ? (puisque le problème au coeur de ma génération était l'accès à des métiers « valorisés »).
Mais le problème, c’est que toutes les activités féminines sont moins valorisées que celles réalisées majoritairement par des hommes.
- Les métiers masculins comme chirurgiens sont (beaucoup) mieux rémunérés que les métiers féminins comme infirmière.
- Et cette hiérarchie existe aussi pour les loisirs. Un garçon qui fait de la danse sera moqué, alors qu’une fille qui fait du planeur sera valorisée.
Et ça pourrait ne pas être grave, si cette dévalorisation des activités « typiquement féminines » n’avait pas un impact dans d’autres pans de la vie. Je ne me vois pas écrire « tricot » comme loisir sur un CV pour un poste, mais j’écrirais bricolage ou planeur. Mes loisirs et mes goûts plus généralement auront un impact sur ma carrière.
En effet, si j’aime le foot, je peux aller voir des matchs de foot avec les collègues hommes, être bien perçu car j’ai joué dans le même club que le chef quand j’étais enfant, ou bien simplement participer aux conversations chaque midi. Si je n’aime pas le foot, ni aucune des activités typiquement masculines, il me sera très difficile de m’intégrer dans un milieu d’hommes. Et lors de mon entretien d’embauche, il est très probable qu’on me préfèrera un homme qui a l’air plus proche « de la culture de l’équipe ou de l’entreprise ».
Et je crois que j’avais implicitement bien compris ça quand j’étais jeune. Et plutôt que de vouloir renverser le patriarcat, moi, je voulais faire les trucs cools, les trucs de mecs. Et donc je ne voulais pas être la fille qui tricote et qui rêve de se marier et d’avoir des enfants. Même si j’adorais faire des choses de mes mains et que j’avais en même temps envie de tricoter. Et surtout, c’est à cause de cette hiérarchie de valeurs que les hommes ne trouvent pas désirables nos activités de loisir. Ce ne sont pas les activités de leurs pairs, et en plus, c’est des activités de filles.
Je ne sais pas comment on donnera envie aux hommes de tricoter, (à part en renversant le patriarcat, mais on fait comment ?) mais je sais que tant que nos loisirs seront genrés, on ne pourra pas être surpris·es que les petites filles veuillent devenir des princesses, ou en tous cas, faire tout ce qu’il faut pour intégrer le groupe des « filles-femmes ».