Chapitre 6 – La Mutation
En quelques mois, la population a changé à Périgueux. Petit à petit. Imperceptiblement. PranaFlow a dépassé le million d'utilisateurs...
Bien qu'elle soit devenue payante au bout d'une semaine. La mensualité est un peu élevée, mais comparée à la promesse d'une vie améliorée...
Désormais, on reconnaît ceux qui sont sous 433 Hz. Ils n'ont pas l'air naturels. Ils sont sans éclats, impersonnels. Ils semblent ne pas avoir d'âme.
Le marché du samedi matin, autour de la Cathédrale Saint-Front, est un lieu prisé Périgueux, mais son ambiance a changé peu à peu. Les connectés déambulent parmi les étals comme des robots. Ils interagissent avec le monde, choisissent leurs légumes, tendent leurs cartes bancaires, mais une part d'eux-mêmes reste rivée à l'application. Ils ne sont pas accessibles, ils sont là pour l'approvisionnement uniquement.
Les autres plaisantent entre eux – « V'là le musée Grévin qui débarque » ou « Vé ! les envahisseurs ont atterri, hihi »
Le contraste est saisissant devant les étals de fruits et légumes. Un maraîcher interpelle les gens, sourires enjôleurs, enchaînant les blagues, pour vendre ses fraises.
Maintenant, une mixité s'est installée au marché. Les non-connectés rient, répondent, se laissent séduire par cette chaleur humaine un peu forcée. Mais quand un utilisateur de PranaFlow s'approche, la scène se fige.
Frédéric s'arrête devant le vendeur de melons qui tente une approche bonhomme :
— Tenez Monsieur, goûtez-moi ça ! C'est le soleil du Périgord en bouche !
Frédéric ne sourit pas. Il ne goûte pas. Il regarde un melon comme un objet technique dont il vérifie les paramètres. Sa réponse est un murmure poli mais qui refroidit l'enthousiasme du marchand.
— Un. Merci.
Le sourire du vendeur meurt sur place. Il se fige un instant devant ce visage lisse qui semble ne rien ressentir de la joie ambiante.
Les blagues glissent sur Frédéric comme la pluie sur les plumes d'un canard.
Sur cette allée, il croise Léa. Elle arrive en sens inverse, avec l'allure d'un mannequin en vacances. Elle ne rase plus les murs ; elle occupe l'espace avec une douceur souveraine. Elle ignore les sollicitations des démonstrateurs de couteaux ou les appels des vendeurs de fleurs.
Leurs regards se croisent une fraction de seconde. Frédéric voit la clarté anormale des yeux de l'adolescente. Léa perçoit la respiration lente et métronomique de l'homme. Ils partagent la même longueur d'onde, 433 Hz qui lisse les aspérités de l'existence. Aucun signe de connivence ne s'échange. Ils sont comme deux bulles de savon qui étonnamment se frôlent sans contact. Ils sont dans le monde, sans y être véritablement, en pleine conscience d'eux-mêmes, parfaitement protégés du chaos sonore des non-connectés par la vibration constante qui leur remonte dans les os.
Léa s'éloigne vers les boulevards, son Monarque intérieur bien calé dans ses écouteurs, tandis que Frédéric poursuit sa collecte dominicale.
Derrière eux, le marché continue de crier, de rire et de s'agiter, mais pour eux, ce n'est plus qu'une agitation désordonnée, une rumeur de fond qui ne parvient pas à percer leur dôme de verre.