Écologie de l'oubli

Je me réveille dans cet entre-deux fragile, zone de pénombre. Mon esprit vagabonde entre le fond des océans et le silence des étoiles.

J'imagine alors la mer non plus comme une surface étincelante, mais comme une immense nécropole silencieuse où reposent, strate après strate, vestiges d'ambitions et de drames. Les carcasses de navires et les flancs froids des sous-marins y côtoient des trésors sans nom, tandis qu’à la surface, des îles de plastique dérivent comme les cicatrices visibles d’une négligence invisible.

Cette sensation de vertige se prolonge jusque dans les entrailles de la terre, dans les gouffres comme celui de Proumeyssac, qui furent longtemps des bouches infernales d’ombre où l’on jetait ce que l’on souhaitait oublier, cadavres ou débris, pendant que le temps sculpte les cathédrales de cristal.

Puis mes pensées s'élèvent encore, traversant les couches de l'atmosphère pour rejoindre un autre cimetière, plus technologique. Là-haut, des milliers de satellites fantômes tournent sans fin, débris de ferraille flottant dans un infini que l’on croyait autrefois inviolable.

C’est un étrange miroir que nous les humains tendons à l’univers : nous peuplons l’invisible de nos restes, transformant les abysses et l’espace en d’immenses greniers de l’oubli.

Ce mécanisme ne se limite pas aux paysages que nous habitons ; il se niche au cœur même de notre mémoire individuelle. Elle est aussi ce réceptacle insondable, cette mer intérieure où dorment d'innombrables moments de vie, des fragments de jours ordinaires ou de joies oubliées.

Ces instants semblent perdus, engloutis par le tumulte du présent, alors qu'ils ne font que dériver dans nos propres abysses personnels. Soudain, à la faveur d'un demi-sommeil ou d'un silence imprévu, une image ou une sensation resurgit sans crier gare, comme une épave remontée à la surface par un courant mystérieux.

Là, se rejoint le cycle de tout ce qui nous entoure : une carcasse de navire devenue récif de corail ou un souvenir lointain qui s'invite dans une pensée matinale. Ces couches superposées, ces sédiments de vécu, malgré l'aspect parfois déprimant de l'accumulation, constituent la complexité brute de notre histoire, aussi vaste qu'un océan sans fond.

#écologie #mémoire

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