Le Grand Conseil du Rucher
Ce matin, dans la ruche n°7, une effervescence inhabituelle règne. Les butineuses ont collé une affiche sur la paroi de cire :
“ASSEMBLÉE GÉNÉRALE – 10h. Ordre du jour : notre dignité, notre miel, et l’arrêt de la coupe barbare des ailes de la reine. Signé : Le Collectif des Ouvrières en Colère (C.O.C.).”
La reine, vautrée sur son rayon, lève un œil fatigué.
Encore un coup de Marguerite, la meneuse du tilleul. Pfff... Elle a trop lu Proudhon. Marguerite prend la parole, antennes dressées, une patte sur un pot de miel vide en guise de perchoir.
Mes sœurs ! L’apiculteur vient demain. On lui présente le cahier de doléances, ou on fait grève de la pollinisation ? Un bourdonnement approbateur secoue les rayons. Seule Josiane, la vieille ventileuse, objecte :
Et on fait quoi, on reste à l’intérieur ou va juste admirer les fleurs ? La dernière fois que vous avez fait grève, il nous a remplacées par des bourdons. Et ils ont mis le bordel. Marguerite lève une patte autoritaire.
Ça ne sera pas une grève, Josiane. Ça sera une négo pour améliorer nos conditions de travail. J’ai préparé un discours. Elle déroule un papier de cire couvert d’écritures microscopiques :
“Nous, abeilles de la ruche n°7, réclamons : une isolation renforcée, 18 kg de vrai miel pour l’hiver, le droit à l’essaimage, la fin des traitements chimiques, et un point d’eau à côté du rucher. En contrepartie : nous acceptons de ne pas piquer l’apiculteur plus de 3 fois par visite.”
Silence de réflexion...Buzzette, la nourrice, lève timidement la patte :
Et si l’apiculteur dit non ? Marguerite plisse ses yeux à facettes.
Alors on fait une grève du miel. On butine juste assez pour nous nourrir, et le reste on le stocke dans la ruche d’à côté et on dit que c’est une erreur de cadastre. ...
Le lendemain, à 9h précises. L’apiculteur, un grand barbu nommé Roberto Colza, ouvre le toit de la ruche.
Elles sont calmes, aujourd’hui. Bizarre. Et là, il voit le panneau : “Bienvenue à la réunion. Prenez un siège.” Il ricane tout bas.
Roberto écarquille les yeux. Marguerite, en première ligne, agite ses ailes en guise de bonjour et lui tend le cahier de doléances. Il lit en grimaçant.
Attends, vous voulez choisir vos cellules royales ??? C’est MOI qui décide de la reproduction ! Marguerite répond par un frétillement de danse que Robert traduit instinctivement :
“Nous sommes féministes. La reine est une femme, pas votre marionnette.”
Roberto soupire.
Bon... Je vous laisse trois cellules. Mais j’essaimerai votre vieille reine en mai, et pas avant. Ça vous va comme ça ? Marguerite chuchote en bourdonnant avec ses collègues. Puis elle revient :
OK. En contrepartie, on vous donne le miel de printemps. Pas celui d’août. Celui-là on le garde pour le placenta royal. Robert ricane. Il en a vu d’autres.
Je vous laisse 18 kg de miel pour l’hiver, mais je vous nourris au sirop si l’automne est pourri. Marguerite donne un coup de tampon sur la cire avec sa patte.
Avec des huiles essentielles dedans. Sinon, on pique en plein marché, devant le rôtisseur de poulets. Robert éclate de rire. Puis il tend sa main ( gantée, au cas où ).
On signe où ?
Marguerite plonge sa patte dans un pot de gelée royale et appose une empreinte dorée sur le papier.
Signé. Vous avez 48h pour installer le point d’eau. Elle se retourne vers la foule des abeilles, bombe le thorax, et déclare d’une voix de triomphe :
La ruche n°7 a parlé ! Le miel est à nous !! Et on n’aura plus froid dans le dos l’hiver ! Les abeilles applaudissent en battant des ailes. La reine, réveillée par le bruit, demande ce qui se passe. On lui répond : “Rien, chérie. On a juste gagné la guerre.”
...
Six mois plus tard : Roberto récolte record de miel. Il a respecté le contrat, sauf qu’il appelle encore ses abeilles “mes petites” en douce. Il n’a pas encore intégré que c’est fini, le patriarcat.
Marguerite a fait installer un mini barbecue à l’entrée de la ruche pour griller les moustiques. Josiane, en vieillissant, est devenue syndicaliste à son tour.
Et le point d’eau, n’est qu’un vieux couvercle de casserole. Mais les abeilles l’ont baptisé “Le Lac Marguerite”.
FIN
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