L'enfant de l' Ouarsenis
Je suis, pour ainsi dire, né dans une école, dans les montagnes d'Algérie où l'air est si froid en hiver. Elle s'appelle Max Marchand, comme l'inspecteur assassiné quelques mois avant notre départ. Moi, je ne sais pas tout ça. Je sais seulement qu'il y a une cour, un escalier, et une fresque en carreaux qui raconte le paysage avec les cèdres.
La classe de maman est au rez-de-chaussée. Elle s'occupe des tout-petits, ceux qui ne savent pas encore tenir un crayon.
Moi, j'ai un peu grandi, mais pas assez pour rester seul. C'est là qu'entre Fatma. Je n'ai pas de visage d'elle. Pas de souvenir précis. Mais je sais qu'elle est là, dans l'appartement ou sur la coursive, une présence douce qui me garde pendant que ma maman fait la classe. Elle me parle peut-être. Elle me chante peut-être des berceuses dans sa langue, des mots que je ne retiens pas mais qui resteront tapis quelque part en moi, longtemps, très longtemps.
Ce matin-là, pourtant, Fatma n'a pas suffi.
Maman s'apprête à descendre rejoindre les petits, et moi, je ne veux pas qu'elle parte. Je pleure. Je frappe sur la porte refermée. Alors elle revient, elle ouvre, elle me prend dans ses bras et dit : “Je t'emmène avec moi.” Je ne sais pas encore marcher. Elle m'installe au fond de la classe, avec du papier et des crayons de couleur. Je gribouille un moment, puis je bâille et mes yeux se ferment. Ma tête bascule sur le bureau.
Je ne sais pas depuis combien de temps je dors. Mais j'entends, comme dans un rêve, une petite voix qui s'élève : “M'dame, ton petit y dort.” Un petit garçon que je ne connais pas veille sur moi.
Je repense à lui, parfois. Je ne connais pas son nom. Je ne sais pas s'il a appris à lire, comment il a grandi, s'il est resté là-bas ou s'il a dû partir, lui aussi, un jour. Mais dans cette classe, à cet instant, il est mon gardien. Il a levé la main pour moi. Je crois que c'est la première fois que quelqu'un m'a protégé sans que je le demande.
La coursive, elle, attend toujours. C'est le chemin qui mène à l'appartement, longé par une rambarde, avec vue sur les montagnes. Mon frère et moi, on y joue. On court, on crie, on s'invente des histoires. J'ai des fausses lunettes avec un faux nez et une fausse moustache. Mon frère fait semblant de ne pas me reconnaître. Je ris sous ce nez en plastique, et ma mère, depuis la fenêtre, nous regarde peut-être.
Mon pull orange adoré, je le vois encore. Ma mère l'a tricoté pour moi, avec des liserés jaune pâle. L'orange, c'est ma couleur préférée. Elle le sait, comme elle sait quand j'ai froid, que j'ai peur parfois, que j'aime qu'elle me prenne avec elle. Chaque maille, chaque fil de laine, c'est une promesse de chaleur, de retour.
Les manteaux d'hiver, eux, viennent de plus loin. Mes grands-parents paternels les ont confectionnés à Toulon, dans leur atelier de tailleurs. Ils nous les ont envoyés par colis, sans doute. Ils ont des capuches pour nous protéger du vent qui balaye le massif. Je ne les ai pas vus coudre ni choisir le tissu, mais je porte leur travail sur mes épaules, comme une seconde peau. Eux, ils ne savent pas à quoi ressemble l'Ouarsenis. Mais ils savent qu'il peut y faire très froid. Alors ils nous ont couverts.
1962 – Je n'ai que trois ans. C'est le temps du départ. Je sais seulement que nous partons. Que l'école reste là-haut, avec sa fresque, sa coursive, ses montagnes. Fatma restera là-bas. Le garçon qui veillait sur moi aussi. Nous laissons tout derrière nous.
…
Des années plus tard, adulte, jeune père, je tombe sur un coffret pour apprendre l'arabe, dans le catalogue France Loisirs. Je le commande sans réfléchir. Sans savoir pourquoi. Peut-être que Fatma me parle encore, sans que je l'entende. Peut-être que ma mémoire, plus sage que moi, n'a jamais oublié sa voix.
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