Les cahiers de mon père
Le grand débat autour de l'IA dans la création littéraire commence à ressembler à une guerre de religion. Les purs contre les impurs. Mais qu'est-ce qui démange autant, moi y compris ?
Je me pose la question : pourquoi sommes-nous tant à écrire sur ces plateformes ? Est-ce la nouvelle place publique ? Une thérapie ? Une vitrine ? Un espoir de gagner de l'argent ou, plus simplement, d'exister enfin en tant qu'individu dans une société si cloisonnée et si individualiste ?
J'ai trouvé une partie de la réponse dans le bureau de feu mon père. Après son décès, je rangeais pour assister ma mère et j'ai découvert des cahiers. Des poésies, des réflexions, des histoires familiales. Il avait écrit toute sa vie, dans le silence, pour lui. Et il a fallu qu'il parte pour que ses mots croisent enfin un regard – le mien.
Cette découverte m'a retourné. Parce qu'elle m'a montré ce que nous fuyons tous, inconsciemment “ la hantise des cahiers découverts trop tard “. Nous ne voulons pas que nos mots dorment dans un tiroir, découverts par hasard comme un secret bien gardé. Nous voulons qu'ils soient vivants, maintenant. Nous voulons qu'on les lise pendant que nous sommes encore là pour entendre l'écho.
Alors oui, Substack est une place publique. Oui, c'est une thérapie, une soif d'être reconnu. Mais c'est aussi, fondamentalement, un cri contre l'effacement. Dans une société qui isole, écrire publiquement, c'est tendre la main et dire : “Je suis là. J'existe. Mes pensées ont une consistance, une couleur, une température.”
Et l'IA, dans tout ça ? Elle nous fait peur parce qu'elle produit du texte sans cette urgence vitale. Elle n'a pas de père mort, pas de soif d'être lue, pas de thérapie à faire, pas de corps qui tremble ni d'yeux qui larmoient en écrivant. Elle ne crie pas, elle calcule. Elle expose notre propre fragilité : notre besoin viscéral d'être plus qu'un algorithme, plus qu'un flux de données.
Au fond, ce n'est pas une guerre de religion. C'est une guerre pour l'âme. Pour le droit à la maladresse, à l'imperfection, à l'intime. Pour le droit de laisser une trace qui ne soit pas un clic, mais une empreinte, peut-être un jour un livre.
Les cahiers de mon père, en silence, ont déjà gagné leur bataille. Ils ont été lus par moi. Et peut-être que nous, sur ces plateformes, nous cherchons simplement le même miracle : qu'un jour, nos mots touchent un autre être humain, non pas parce qu'ils sont parfaits, mais parce qu'ils sont vrais.
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