PranaFlow 2 – L’Angle Mort
Il est tôt, et déjà Céline lutte contre la montre sur les petites routes au départ de La Tour Blanche. Six heures du matin, et elle a effectué deux prises de sang. Elle enchaîne désormais les kilomètres à vive allure : Cherval, Goût-Rossignol, Mareuil-sur-Belle, Léguillac-de-Cercles. Chaque virage est une seconde gagnée ou perdue sur un planning qui ne pardonne pas.
Retour au cabinet infirmier à la permanence de soins de huit heures à neuf heures, avant de repartir pour les pansements et les autres soins à domicile. Elle est associée avec Corinne pour couvrir ce territoire immense. Chacune a un secteur le matin, et le soir une seule sort pour les deux secteurs.
Pour les congés, elles s'appuient sur Elsa, leur remplaçante britannique qui a su fidéliser la patientèle anglaise, très présente dans cette partie de la Dordogne rurale. Sur le coin du bureau, le post-it jaune de Corinne attire son attention :
« Ouch, c'était dur hier après-midi. J'ai dû ressortir à 14h pour un prélèvement... Si ça continue, je vais être cramée. Burn-out en vue ! Mais tu sais quoi ? Il vient de sortir une nouvelle app, PranaFlow. Il paraît que ça aide vraiment à se détendre et se décharger du stress. Essaie-la, tu verras. Dépêche-toi tant que c'est gratuit cette semaine. »
Céline installe l'application machinalement durant sa permanence, entre deux dossiers. Peu de patients se déplacent jusqu'au cabinet ; ici, on attend l'infirmière chez soi. Il est presque neuf heures quand elle repart. Déjà, vers onze heures, la chaleur commence à irradier du bitume de la D939 cabossée. Secouée par la vitesse sur les petites routes et épuisée, elle finit par garer sa voiture sur un bas-côté herbeux, à l’ombre d’un vieux chêne solitaire.
Il faut absolument qu'elle s'hydrate et mange une barre de céréales. Le silence de la campagne est seulement troublé par le cliquetis du moteur qui refroidit. Elle repense au post-it. Elle ouvre PranaFlow. Une notification apparaît immédiatement : « Céline, votre rythme cardiaque est de 102 bpm. Votre corps demande une pause fréquentielle. Souhaitez-vous activer le mode “Évasion 433” ? » Elle valide.
— Allez, cinq minutes, se dit-elle.
Une nappe sonore, sourde et enveloppante, envahit l’habitacle. Ce n’est pas de la musique, c’est une vague acoustique qui semble lisser instantanément le chaos dans sa tête. Sa montre connectée vibre une fois, puis se tait, parfaitement synchronisée à ses pulsations cardiaques.
Lorsqu'elle redémarre pour se rendre chez Madame Chavoix, Céline ne regarde même plus l'heure. Le stress a fait place à une sensation mentale cotonneuse. Elle roule désormais à quarante kilomètres-heure. Les herbes hautes sur le bas-côté, mues par le léger vent, lui rappellent le balancier hypnotique posé sur son piano.
Quand elle arrive chez la patiente, celle-ci est inquiète :
— Oh, ma petite Céline, je vous attendais pour dix heures... j'ai eu peur qu'il vous soit arrivé quelque chose.
Céline ne répond pas. Elle n’enlève pas ses écouteurs sans fil. La fréquence 433 Hz continue de pulser directement dans son crâne. Elle prépare le matériel de pansement avec la lenteur d'un automate. Quand elle retire la bande adhésive de la plaie ulcérée, c'est d'un geste machinal, sans précaution, sans prévenir. La vieille dame pousse un gémissement de douleur qui déchire le silence de la chambre.
Céline la regarde, mais ses yeux restent vides, fixés sur un point invisible derrière la patiente. Elle ne pense pas à s'excuser... Elle ne vérifie pas si le pansement est bien positionné. Elle se sent simplement... alignée. Le contact humain est devenu une interférence, un bruit parasite qu’elle évacue pour rester dans la vibration pure de l’application.
Quand elle remonte dans sa voiture, c'est sans un mot, laissant Madame Chavoix seule avec sa douleur et son incompréhension. Dans l'habitacle, Évasion 433 reprend possession d'elle sans entrave.