PranaFlow 4 – Fréquences Privées

Dans leur pavillon de Chancelade, le silence est devenu une pièce maîtresse de la décoration. L'intérieur de la maison est tout en blanc : murs immaculés, mobilier laqué sans poignées, sols en résine claire. Rien n'accroche le regard, rien ne retient la poussière. C’est un espace sans aspérités.

​Depuis que Marc et Sophie ont découvert PranaFlow, ils ne font plus de bruit. Cet espace semble avoir été conçu pour ne pas perturber le signal, bien avant la sortie de la fameuse application.

Ils glissent l’un à côté de l’autre dans la cuisine avec la précision de deux aimants de même polarité qui se repoussent sans jamais se toucher. Le contact physique est devenu une intrusion, une friction inutile dans un quotidien parfaitement huilé par PranaFlow.

Le seul bruit est celui des fourchettes contre la faïence. Chacun a son téléphone posé à côté de son assiette, écran allumé. Ils utilisent la fonction « Repas en Pleine Conscience » de PranaFlow.

Plus tard le soir, l'application a activé le programme « Havre de Paix du Foyer ». Le couple s'était entendu pour le programmer à l'avance.

Sur leurs écrans posés sur le plan de travail en granit, une onde violette ondule en silence. Ils n'ont plus besoin de se parler. PranaFlow a déjà analysé leurs biomarqueurs respectifs et diffusé dans les enceintes invisibles du plafond une nappe sonore qui égalise leurs humeurs.

Lorsqu'ils montent à l'étage, l'ambiance lumineuse vire au bleu profond. Dans la chambre, le lit king-size ressemble à un autel technologique.

Ils s'allongent, chacun de son côté, sans un regard, sans ce geste vers l'autre qui, autrefois, lançait leurs soirées. Sophie ajuste ses écouteurs intra-auriculaires ; Marc place son bandeau frontal haptique.

​– Session « Intimité Augmentée » ? demande-t-il d'une voix neutre.

– Activée, répond-elle simplement.

​Leurs corps restent immobiles, séparés par la zone blanche des draps. Pourtant, sur l'interface de l'application, leurs avatars se rapprochent. PranaFlow ne stimule pas leurs cœurs, mais leurs centres nerveux. Des impulsions électriques savamment cadencées viennent titiller les zones du plaisir de leur cerveau, déclenchant des vagues d'endorphines bien plus pures que celles d'un rapport charnel désordonné.

Sous les paupières closes, ils atteignent leurs sommets séparément, en rythme avec la pulsation de 433 Hz qui résonne dans leurs crânes. Leurs respirations s'accélèrent en synchronie, leurs muscles se tendent, sans que leurs mains ne se cherchent jamais. Ils consomment leur plaisir comme une mise à jour logicielle : efficace, intense, propre.

Seuls les draps pourront témoigner.

​Sans un mot, sans un baiser, ils se tournent le dos. Sophie tire la couette vers elle, Marc ajuste son oreiller à mémoire de forme. Dans la blancheur stérile de leur chambre de Chancelade, ils dorment l'un à côté de l'autre, deux monades isolées dans le flux de leur propre bien-être, parfaitement synchronisés, mais irrémédiablement seuls.

La maison reste allumée quelques secondes d'une lueur blafarde, avant de s'éteindre d'un coup, comme on coupe le courant d'une machine...

#séries #pranaflow

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