PranaFlow 5 – Bruit Blanc
Tissée de silence, de doutes et de sweats à capuche noirs trop larges, elle se cache dans l’anonymat des couloirs du lycée Laure Gatet.
Pendant seize ans, Léa n’a été qu’une chrysalide. Hier encore, sa playlist de rock mélancolique était son cocon, seul rempart contre le jugement des autres et le bruit du monde.
Ce matin, l'activation de PranaFlow a déchiré la soie et elle s'est évadée de sa magnanerie.
Sur le Boulevard Michel Montaigne, Léa n’est plus une ombre. L’application a opéré sa métamorphose. Ses écouteurs diffusent une nappe de fréquences pures qui semble redresser sa colonne vertébrale vertèbre après vertèbre. Ses épaules se redressent, libérées du poids invisible de la honte, rehaussent et mettent en avant sa poitrine qui devient magnifique, s'affirmant sous son haut désormais ajusté. Elle ne cherche plus à s'effacer. Sa démarche change. Elle fend la foule avec l'assurance d'un mannequin.
Les ailes déployées, elle est devenue ce Monarque qu'elle n'osait pas être. Éclatante, magnétique, sa nouvelle silhouette déploie une autorité que tout le monde remarque. Lorsqu'elle croise le groupe de filles qui, d'ordinaire, lui faisait baisser les yeux, elle soutient leur regard. Ce n'est pas un défi, c'est une absence totale d'émotion. Ses yeux sont devenus des miroirs froids, signalant sa nouvelle toxicité.
Les garçons sont attirés par cette attitude à l'apparence pseudo-mystique. Ils lui lancent des blagues pour lui signifier qu'elle est désirable, qu'elle est « bonne ». Mais rien ne passe la barrière de ses AirPods.
« Regardez-moi. Je suis belle et intelligente et je vous survole. Misérables insectes ».
Dans la cour du lycée, son amie Chloé l'interpelle, déroutée :
– Léa ! T'as vu le message pour ce soir ? On se voit à la fontaine ?
Léa s'arrête, ne retire pas ses écouteurs. Elle regarde Chloé comme un papillon observe une fourmi depuis les hauteurs. La vibration de 433 Hz pulse dans son diaphragme, une onde de plaisir sec qui remplace les battements désordonnés de son cœur d'enfant.
– Je serai occupée, répond Léa.
Sa voix est posée, stable, dénuée de cette petite hésitation qui la rendait humaine. Elle ne ressent plus le besoin de plaire, ni celui d'être aimée. Elle est simplement... en pleine conscience d'elle-même.
Chloé recule d'un pas, percutée par cette assurance glacée. Elle ne reconnaît plus sa copine. Que lui est-il arrivé ?
Léa, elle, reprend sa marche. Elle est devenue sa propre idole, une créature parfaite et vénéneuse, seule au milieu du flux, enfermée dans une fréquence où plus rien, ni personne, ne peut l'atteindre.
Le Monarque a pris son envol, mais il a laissé son humanité dans les restes de la chrysalide.
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