PranaFlow 7 – L'Architecte

​Julien est programmeur. C'est un asocial. Il n'aime pas les gens et leurs nuisances sonores. Pour y remédier, il a mis au point un projet. Pas question de réinventer la roue. Pour traiter le sujet du bruit, il a repassé dans sa tête les inventions existantes comme le bruit blanc, procédé utilisé pour réduire les acouphènes, et certaines fréquences spécifiques, notamment la 432 Hz, celle de la vitalité et de la régénération.

​D'où le nom de son projet : PranaFlow.

​Depuis le dernier étage de son appartement de la rue Limogeanne, dont les baies vitrées de l'atelier donnent sur les toits de tuiles brunes et les flèches de Saint-Front, il observe le ballet des passants. Il travaille en solo et en télétravail, ce qui lui va parfaitement. Après des heures et des heures à coder, à essayer, à échouer, arrive un jour le dernier essai. Tout fonctionne. Dès qu'il met ses écouteurs, les bruits s'atténuent. Il ressent physiquement l'effet de ces ondes 432.

​Succès validé. Reste à préparer l'application pour le Play Store Android et l'App Store d'iOS. Signe du destin ? Une erreur se glisse dans le code final. Il saisit 433 au lieu de 432...

​En bas, les passants ne sont plus que des points de données. Il les regarde évoluer avec une satisfaction de démiurge : plus de heurts, plus d'éclats de voix, juste une glisse parfaite. La ville est devenue un circuit imprimé où le courant circule sans résistance.

​Dans son salon, le silence est un luxe qui coûte cher. Julien ne porte pas d'AirPods. Il n'en a pas besoin. Une paire d'enceintes électrostatiques, hautes comme des menhirs, diffuse une suite de Bach pour violon seul. Ici, la musique est accordée en 432 Hz. C’est la fréquence d’or, celle qui résonne avec le battement du cœur humain et le mouvement des astres. C’est son secret, sa réserve personnelle d’oxygène pur.

​Pour ceux d'en bas, il décide finalement de laisser 433 Hz. Ce n'est plus une erreur de code, c'est une décision d'ingénierie sociale. Il devient le créateur de sa propre cosmogonie.

​En conservant ce décalage d'un minuscule hertz, Julien a remarqué que cela crée une « tension fantôme ». Le 433 Hz apporte un calme immédiat, mais c'est un calme synthétique, une camisole chimique pour les neurones. Le cerveau, piégé dans ce décalage infime avec la nature, ne peut jamais atteindre le repos total. Il reste en éveil, en attente d'une résolution qui ne vient jamais.

​C'est là que réside le génie du modèle économique : la dépendance ! Dès qu'un utilisateur coupe le flux, le retour au naturel devient insupportable, une chute dans un vide discordant. Il faut se reconnecter pour retrouver la ligne droite.

​Sur son écran, Julien voit les chiffres de Périgueux et de la Nouvelle Aquitaine clignoter en vert. Un million d'âmes synchronisées. Il sourit en ajustant le volume de son violon en 432 Hz. Il se voit comme un sauveur. Alors que le moteur de l'humanité surchauffait de colère et de désirs inutiles, il lui a simplement imposé un limiteur de régime.

​Il est l'accordeur d'un monde qui ne sait plus qu'il sonne faux. C'est enivrant pour lui de constater que tout est parti d'une erreur de saisie (le “3” à la place du “2”).

PranaFlow devient l'instrument d'une dictature douce.

#séries #pranaflow

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