Proumeyssac

C'est une après-midi de juillet étouffante. Le soleil darde.
La procession des touristes, tous couverts de polaires, suit la guide dans le tunnel qui descend progressivement vers le gouffre.

De petite taille, il s'est faufilé et s'est placé tout près d'une famille avec deux jeunes enfants.

La lumière du tunnel est faible, un peu tamisée, tout juste de quoi se déplacer en sécurité.

La voix de la guide résonne. Elle raconte la découverte du gouffre, le nom qu’on lui a donné – la cathédrale de cristal.

La procession s'arrête. Il ne reste plus qu'une porte à franchir.
Ils vont entrer, se placer comme pour un spectacle, dans une pénombre quasi totale.

Lui ne quitte pas la famille d'une semelle. Il se sent une affinité avec elle. Un sentiment d'appartenance.

Tout le monde est en place. Le spectacle peut commencer.

Lumière féerique, jeux d'orgue.
Une nacelle, suspendue par des cordes et des poulies, descend avec lenteur.
À l'intérieur, quelques privilégiés – le point de vue d'en haut, comme les découvreurs autrefois.

Tout le monde s'esclame :

– WOUAH !

C'est un émerveillement.

Pas pour lui.

Tous ces artifices ne sont là que pour embellir le gouffre.

Lui se souvient du trou du diable.
De la fumée qui s'en échappait.
Du bruit des flammes à l'intérieur, qu'on entendait déjà en s'approchant.

Cette immense voûte, semblable au dôme d'une cathédrale.
Les concrétions, tuyaux d'une orgue minérale imaginaire.

Des jeux d'ombres et de lumières à couper le souffle.

Mais là-bas, à cet endroit précis, il est le seul à reconnaître cette forme particulière, recouverte de calcaire et de cristaux.
Sous cette forme git, insoupçonnée de tous, son corps naissant, jeté dans la fournaise du trou du diable.
Ce noir abyssal qui a ouvert sa gueule et l'a broyé.
Ce noir qui l'a soustrait à la vie d'en haut, à la lumière.

Il est alors saisi d'une grande, si grande tristesse.

Le spectacle s’achève. Les voix se tournent déjà vers la sortie, commentant la beauté du lieu.

La procession s'apprête à faire demi-tour, à rejoindre la lumière du jour, ce bel été.

Il se rapproche de la petite fille de cette famille qu'il aurait aimé être la sienne.
Il veut lui prendre la main, comme si elle était sa sœur.
Mais ses doigts n'attrapent que du vide.

– Il peut venir avec nous le petit garçon, papa ?
– Quel petit garçon, ma chérie ?
– Mais papa… tu ne le vois pas ?
– Non. Allez, viens. Tu ralentis tout le monde.

La petite accélère le pas, puis se retourne une dernière fois.
Elle fait un signe d’au revoir, discret, au petit garçon resté derrière.

Il le sait.
Jamais il ne pourra repasser de l’autre côté.

Le temps ne compte plus pour lui.
Pas d’horloge. Pas de soleil.
Seulement l’éternité.

Alors, triste, il retourne prendre sa place
dans cette forme minéralisée,
insoupçonnée des autres.

Les visiteurs ressortent du tunnel. Plein soleil.

La guide évoque la suite de la visite,
la boutique, l’exposition attenante.

Elle explique que l’on a retrouvé, au fil du temps,
des os d’animaux jetés dans le gouffre.
Et parfois aussi, des ossements humains.

Lui, on ne l'a pas trouvé.
La roche l’a saisi et gardé caché.

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