Leurs voix

J'ai commencé avec un souvenir.

Nous étions dans la maison de mon papi et ma mamie, les parents de mon père, en Auvergne. C'était au mois d'avril 1992 ou 1993. J'avais environ quinze ans et nous fêtions l'anniversaire de Papi. Je nous revois attablés dans leur salle à manger, à côté de l'imposant buffet Henri-II. Comme toujours, Papi était assis au bout de la table, proche d'une porte-fenêtre. Il venait de souffler les bougies de son gâteau et il a eu cette phrase en écho avec l'espérance de vie d'alors : « Et voilà ! statistiquement, je suis mort. » Ç'avait jeté un petit froid incrédule. Je crois me rappeler que mon père avait baissé la tête en souriant en coin, tandis que Mamie s'offusquait de cette plaisanterie qu'elle jugeait douteuse. Je sais en revanche que M., mon frère aîné, et moi avions éclaté de rire. Papi est mort plus de vingt ans plus tard, finalement. Mais je garde de ce trait un souvenir assez vif, et j'y repense assez souvent comme ma première vraie rencontre avec une prise de conscience incarnée de notre finitude.

Mes parents ont quatre-vingt-quatre et quatre-vingt-trois ans. Je suis leur quatrième enfant et je suis au mitan de ma propre vie. Nous savons tous les trois que tout cela ne durera pas. La mort de M., en août 2024, nous l'a brutalement rappelé.

Alors ce 26 décembre 2025, tous trois armés d'un micro, j'ai demandé à mes parents de me parler d'eux. Il me paraît important de fixer durablement les souvenirs qu'ils ont de leur propre vie, pour éviter que notre mémoire, qui fera inévitablement défaut, ne déforme ce qu'ils ont vécu et comment ils l'ont vécu.

Je leur ai demandé de me raconter qui ils sont, dans l'idée qu'ils parlent à celles et ceux qui les aiment et qu'ils aiment, autant qu'à celles et ceux qu'ils ne connaîtront pas, qui pourtant seront de leur sang.