Short story for the Dragons' pen group
Imagine a group of friends sitting around the dinner table, asking “What would you come back as in another life?” That’s how our 2026 anthology begins – and we want your answer.
Bordel ! Ça c’est une putain de question difficile ! « Revenir dans une autre vie », ça pose déjà plusieurs concepts. Revenir, une autre vie, la vie, la mort. Ce dernier est un concept que j’ai plutôt tendance à fuir. J’adore la vie, j’adore ma vie. Elle est parfaite. J’ai un mari, deux enfants, mes parents, ma sœur, mes neveux, mes grands-parents, un seul nous à qui à ce jour, et quelques amis, peu, mais j’aime à penser que je privilégie la qualité à la quantité. Et tout ce beau monde est en parfaite santé. Si on regarde d’un côté plus matérialiste, j’ai une jolie maison assez grande pour ma famille et un travail que j’aime même si parfois j’ai un peu peur qu’il ne finisse par me faire plus de mal que de bien. Alors oui, j’adore ma vie. Dans ce cas-là, difficile de penser à la mort, ou même à revenir pour une autre vie. Je ne sais pas si c’est plus un manque d’envie ou un manque d’idée qui m’empêche d’imaginer tout autre vie. Il ne me reste donc qu’une seule chose à souhaiter : que cette vie ne finisse jamais. Quand j’étais petite et que j’écoutais les personnes âgées parler, j’avais l’impression que la plupart pensait à la mort comme quelque chose de certes inéluctable, mais avant tout attendu. Comme si le chemin de la vie avait été déjà suffisamment long pour eux et qu’ils en attendaient la dernière partie, la mort donc, avec un certain soulagement. Pour ma part, j’ai toujours eu peur de la mort, aussi bien de la mienne que de celle des personnes qui me sont chères. Aussi, me dire qu’à un moment donné de ma vie, la mort ne me ferait plus peur et que je l’accueillerais même, était extrêmement réconfortant pour moi. Et puis aujourd’hui, je suis à l’aube de mes quarante printemps comme on dit. D’après les statistiques, je suis donc à peu près à la moitié de ma vie, si j’ai la chance de mourir de vieillesse. Et j’ai beau prendre de la maturité avec les années, je ne ressens toujours pas la moindre petite sensation de fatigue de la vie. Alors, certains soirs, au fond de mon lit, l’angoisse revient. Je ne veux pas mourir. Je veux vivre éternellement. Je ne suis évidemment pas le premier être humain à penser à cela. Il n’y a qu’à ouvrir n’importe quel livre du rayon fantaisie d’une bonne librairie pour y lire les histoires de créatures mythiques mais surtout immortelles : elfes, vampires, dragons, licornes, phoenix et autres chimères. Alors tant qu’à vivre pour l’éternité, autant être une belle créature douce plutôt qu’un monstre sanguinaire. Mais même ces possibilités ne me font pas vraiment envie. Alors, imaginons comment poursuivre à l’infini ma vie actuelle tant aimée. Premièrement, pour rester tant adorée, il faut qu’un certain nombre de critères soient réunis. Le premier est bien évidemment de ne pas vivre cette éternité seule. Avoir son mari et ses enfants auprès de soi, c’est le grand minimum. La société nous fait accepter le fait que nos parents partent avant nous mais il est absolument impensable que nos enfants subissent le même sort. Toutefois, ils doivent vivre leur propre vie et quitter le nid pour mieux les retrouver régulièrement. Il faut donc un compagnon de route. Après avoir vécu plus de dix ans en couple, il m’apparait aujourd’hui inconcevable de vivre à nouveau seule même si avant de le rencontrer, il m’apparaissait inconcevable de ne plus vivre seule. A partir de là, tout le reste est envisageable. Outre le fait que je ne veux pas que ma vie parfaite s’arrête, une question m’obsède : que va-t-il se passer après moi ? Cette question me hante chaque jour. Si je meure demain, je ne saurai pas ce qui se passera après-demain, ou la semaine suivante ou l’année d’après, ou dans cinq cent ans. Quel sera le prochain commerce à ouvrir dans ma ville ? Quel sera le prochain phénomène littéraire ? Nous déplacerons-nous toujours en voiture dans deux cents ans ? Ce questionnement m’a toujours habité d’aussi loin que je me souvienne, et étant aujourd’hui mère, s’ajoutent les questions de savoir comment la vie de mes enfants va évoluer après moi. Quels métiers exerceront-ils ? Quelles seront leurs passions ? Vont-ils trouver l’amour et si oui, avec qui ? Seront-ils heureux ? C’est une immense frustration de savoir que le monde continuera de tourner mais que je ne saurai jamais comment. C’est un peu l’impression d’avoir commencé un roman génial mais d’avoir découvert en cours de lecture qu’il manque les autres volumes et qu’on ne connaitra jamais la fin. Il me semble que si je pouvais voir le futur ou même simplement poser autant de questions que je le souhaite à quelqu’un qui connait l’infinité (je n’arrive pas à concevoir l’humanité comme ayant une fin) de l’avenir de l’espère humaine, alors j’accepterais la mort lorsqu’elle se présentera. Tout au fond de moi, j’ai même l’impression qu’il ne peut en être autrement, que quelque chose va se passer et que mon esprit ne finira pas dans le néant, comme si, à la manière du dernier rebondissement avant la scène finale d’une pièce au théâtre, quelque chose va arriver. Un jour, mon médecin m’a dit qu’il regrettait le temps où les gens croyaient beaucoup plus en Dieu, peu importe lequel. De cette manière, il était beaucoup plus simple de traiter un patient atteint d’une maladie incurable si la personne était convaincue que quelque chose d’autre l’attendait après la mort. Le corps et l’esprit étant intimement liés, il est beaucoup plus compliqué de soigner quelqu’un qui est persuadé qu’il n’y a plus rien après la vie car il est terrifié. Alors imaginons que je n’ai jamais à me confronter à cette problématique. Imaginons que je suis immortelle comme toutes les personnes qui me sont chères. Il faut tout d’abord s’affranchir du côté pragmatique. Il m’est difficile de concevoir que je puisse être la seule à bénéficier d’une telle chance, donc où allons-nous loger ces milliards d’êtres humains qui ne vont plus mourir tandis que chaque jour de nouveaux naitrons ? Prenons la solution de facilité et suggérons que nous maitrisons le vol spatial. La solution est donc dans les étoiles sur des milliers d’autres planètes. Maintenant que chacun dispose du même droit à l’immortalité, comment cela peut-il se passer au jour le jour ? Chaque jour, j’ai deux sources de motivations pour faire les choses. La première, il n’y a pas le choix pour survivre dans notre société. Il faut trouver un moyen de gagner de l’argent pour acheter de la nourriture et autres nécessités. Il faut se laver pour se sentir bien et éviter le développement de maladies. La seconde c’est une espèce de to-do liste de choses qu’on a envie de faire dans sa vie. Aller au Japon, lire l’œuvre complète d’un auteur que l’on chérit, sauter en parachute, maîtriser une langue étrangère ou encore apprendre à jouer du piano dans le but d’être capable de jouer seule un morceau adoré. Pour cette catégorie, il faut tout d’abord rassembler la logistique pour être en capacité de faire ces différentes activités, l’argent en est bien souvent l’unité central. Ensuite il faut être en capacité physique de le faire car on vieillit un peu plus chaque jour. Mais imaginons que l’on sait que l’on ne vieillira plus et qu’on a l’éternité pour effectuer chaque élément de notre liste. Est-ce qu’on trouverait encore la motivation de réaliser nos rêves ? Est-ce que chaque jour on ne se dirait pas « plutôt demain » ? Pour échapper à la procrastination d’une vie éternelle, la mort est-elle donc notre seul espoir ? Ma réponse : je ne sais pas, peut-être. En tout cas la vie est bien trop courte. Si elle doit avoir une fin, laissez vivre l’être humain au moins cinq cents ans.