Ci-gît l'amour

Serai-je capable un jour d'écrire sur ce journal sans pleurer toutes les larmes de mon corps ? Je le pense, oui, mais ce ne sera sans doute pas aujourd'hui. Je pleure moins souvent, ce sont souvent juste des larmes qui restent en bordure de paupière, juste un sanglot dans la voix que j'ai appris à maitriser, la plupart du temps. Parfois, si je suis seule ou alors cachée (comme dans l'obscurité d'une salle de concert, par exemple), les larmes dévalent en silence mes joues où elles sèchent seules, en restant inaperçues aux yeux des autres.

Il me semble qu'il y a longtemps que je n'ai pas parlé d'amour ici. Ou alors j'en parle tout le temps, je ne sais plus.

L'absence de mon amoureux est devenue une compagne familière. Je me fais à l'idée, il ne sera plus jamais là. J'ai passé un long moment ce week-end à nettoyer son ordinateur qui va être donné à quelqu'un, l'occasion d'une rétrospective globale sur sa vie, en mettant de côté les photos, les musiques qu'il aimait, des écrits perso que je découvre (il ne me les avait jamais fait lire). Je supprime également les comptes qu'il avait en ligne et qu'il n'utilisera plus. Je fais ça proprement, méthodiquement, comme il l'aurait fait aussi, soucieux de ne pas laisser plus de traces qu'il n'en faut. Me restent deux disques durs externes et un nombre incalculable de clés USB qui vont aller rejoindre la valise des souvenirs de lui que j'ai constituée. Un jour peut-être, je les formaterai, mais pas tout de suite.

J'ai commencé à refaire la déco du bureau, qui me le rappelait trop. J'ai épuré les affichages, mis de nouvelles choses, histoire de changer d'air. Seule la photo de nous deux est restée à sa place. C'est la seule photo où nous sommes côte à côte, heureux, alors que nous randonnions en Bretagne. La seule photo de nous deux.

Bien sûr, son corps me manque. Son odeur, sa douceur, ses baisers, ses caresses. Évidemment. Mais je crois que ce qui me manque le plus de lui, c'est son amour. Moi, je l'aime encore, de cet amour incroyable qu'on a pour les gens qui sont partis et qui ne cesse de m'étonner, jour après jour (comment une telle chose est-elle possible ? aimer après la mort, vraiment ? mais oui !) Cependant, cet amour est désormais à sens unique et ce qu'il me renvoyait, dans la relation extraordinaire qui était la nôtre, me manque terriblement. Je ne suis plus aimée de lui, et cela crée un vide immense qui m'aspire parfois toute entière. Le regard qu'il portait sur moi, la confiance en moi qu'il m'avait rendue, le sentiment d'être puissante, invincible, irrésistible car passionnément aimée, tout cela s'est effacé petit à petit avec le deuil. J'essaie de ne pas oublier ce sentiment que me procurait cet amour, cette sécurité, cette assurance et j'essaie aussi de me dire que je dois les garder, en mémoire de lui mais ce n'est pas encore évident.

Pour la première fois en plus de 40 ans, je dois exister sans l'amour d'un homme. Et bien sûr que je vais y arriver mais quel manque, quelle perte... Je crois que je ne pensais pas que ce serait cela qui serait le plus difficile.