Comment te dire adieu

Je ne vais plus chez la psy, écrire ici me convient mieux et me semble plus utile, ainsi que les retours que je reçois parfois, via Mastodon. Le partage d'expériences, les commentaires des autres m'aident à avancer sur ce chemin interminable et vallonné qu'est le deuil.

Cette nuit, j'ai rêvé de mon amoureux. Une fois de plus, bien que le rêve soit très réaliste et très scénarisé, il était là mais je ne le voyais pas. Nous étions très amoureux et entourés par ma famille, à l'occasion d'une fête quelconque et nous attendions le moment béni où nous pourrions nous retrouver, rien que tous les deux, pour nous aimer, loin du regard des autres. C'était un rêve très doux, très tendre, plein d'amour et de complicité, de désir aussi.

En me réveillant, j'ai été frustrée qu'encore une fois, il ait été là sans que je le voie. Une simple présence mais pas d'image. Je rêve beaucoup, de tout le monde sur Terre mais lui, je ne vois jamais, en tout cas, pas depuis qu'il est mort. Cela m'agace profondément.

Et puis j'ai réfléchi sur le sens de tout ça, sur cette “présence” sans corps et tout à coup, entre deux tartines, m'est revenu le souvenir d'une série vue récemment, dans laquelle un personnage disait qu'il aurait donné tout ce qu'il avait pour revoir, ne serait-ce que quelques secondes son amour décédé 11 ans auparavant. J'avais ressenti exactement la même chose : je donnerais n'importe quoi pour revoir mon amoureux, au moins une fois. J'ai alors réfléchi, pourquoi ? La réponse est arrivée presque instantanément : pour pouvoir lui dire adieu, correctement et lui dire une dernière fois tout l'amour que j'ai pour lui et à quel point il va me manquer.

Ce matin d'août, j'étais là, avec lui, je l'ai accompagné jusqu'à son dernier souffle mais je n'ai pas prononcé ces mots, parce qu'à aucun moment je n'ai pensé qu'il allait mourir ! J'ai cru, avec l'optimisme et la candeur qui est la mienne que les pompiers allaient le réanimer, qu'il allait à nouveau respirer et qu'il s'en sortirait, que ce n'était pas si grave, que ce n'était qu'un malaise. Je n'ai même pas essayé de le “retenir”, de le frapper pour qu'il reste conscient. Je ne lui ai même pas dit “Ne meurs pas, je t'interdis de me laisser!”. J'étais tellement certaine qu'ils allaient le sauver que je m'étais habillée, j'avais pris ses papiers dans mon sac pour pouvoir l'accompagner, en hélicoptère s'il le fallait. Quand le médecin du SAMU m'a annoncé que c'était fini et qu'ils n'avaient pas réussi, j'ai eu un moment de totale sidération, quelques secondes pendant lesquelles ce qu'il venait de dire a frayé un chemin à travers mes neurones, a démoli mes certitudes et les barrières que je m'étais construites avant de m'exploser dans la tête. Mes pleurs sont devenus cris, je me suis effondrée mais il a fallu quelques secondes.

Après les prélèvements et le départ du SAMU, pendant que mon amoureux était allongé dans la cuisine, sous un drap, dans la chaleur de cette matinée, la gendarme m'a dit que je pouvais aller lui dire au revoir, si je voulais. Je n'attendais que ça, je n'avais pas encore osé demander, je n'étais pas sûre de ma réaction. Elle m'a accompagnée, a soulevé le drap sur le haut de son corps et nous a laissés, en fermant la porte. Je me suis assise par terre, à côté de lui. Je l'ai touché, je lui ai parlé à voix haute un petit moment, je lui ai dit que je l'aimais et je lui ai dit adieu avant de l'embrasser, sur la bouche. Il était encore chaud, je me souviens bien, je l'ai caressé, je me suis serrée contre lui.

Il y a eu plus tard deux temps de cérémonies funéraires, pendant lesquels je lui ai parlé et redit adieu. Alors pourquoi ce sentiment de ne pas avoir dit ce qu'il fallait ? Pourquoi ces adieux n'ont-t-ils pas suffi ? Parce que je ne croyais pas vraiment qu'il était mort, parce que j'étais dans la sidération ? Et aujourd'hui, 5 mois plus tard, suis-je plus à même de lui re-re-dire cet adieu, suis-je plus consciente de sa mort, l'ai-je définitivement bien intégrée ? Certains jours, je me pose honnêtement la question...