Je me souviens (1)

Je me souviens de nos premiers échanges, sur un réseau social libre et décentralisé. Je me souviens du seul mot “blues” inscrit dans ta bio, qui m'a fait lever un sourcil puis sourire, dans une sorte de divine surprise.

Je me souviens de nos bonjours, tu répondais toujours en privé, déjà le goût du secret mais je ne le savais pas.

Je me souviens du manque que j'éprouvais lorsque tu ne répondais pas rapidement à mes messages (je ne savais pas non plus que tu ne correspondais que d'un ordi, je ne savais rien de toi)

Je me souviens que je ne cherchais rien mais qu'à un moment donné, je me suis dit qu'il se passait quelque chose, là.

Je me souviens de ce sentiment de connivence, de cette convergence incroyable de points communs et je me souviens aussi que je freinais des quatre fers lorsque je me disais “serait-il possible que ?”.

Je me souviens de la première fois que j'ai entendu ta voix, à la radio. J'avais l'impression que découvrir quelqu'un d'autre.

Je me souviens de ton fou-rire en messagerie privée lorsque tu m'as demandé comment je t'imaginais physiquement et que j'ai répondu “Jeune, grand, mince et brun”.

Je me souviens que j'étais persuadée qu'il fallait cesser ce “marivaudage” entre nous parce que tu avais sans doute 20 ans de moins que moi et que ça allait être compliqué.

Puis je me souviens du message où nous avons commencé à parler de nous, de nos vies et du soulagement quand j'ai réalisé que tu n'avais que 2 ans de moins de moi !

Je me souviens de l'accélération de nos échanges, de l'urgence que nous y mettions soudain et de la joie qui m'étreignait quand tu me répondais. Je me souviens du sourire qui ne me quittait plus quand j'étais en ligne avec toi.

Je me souviendrai toute ma vie de cette émission de radio que tu enregistrée rien que pour moi et du moment précis, du lieu précis où lorsque je l'ai écoutée en replay, j'ai compris que j'étais amoureuse de toi. Je me souviens des larmes qui ont dévalé sur mes joues, bonheur, peur, incrédulité, bon sang, cela faisait si longtemps que je n'avais pas éprouvé ce qu'était l'amour...

Je me souviens du soir-même où je t'ai écrit “je crois que je t'aime et je ne sais pas que faire de ça”, tu m'as alors envoyé ton numéro de téléphone et nous avons enfin pu nous parler, on aurait deux collégiens qui s'abordent timidement.

Je me souviens de nos conversations tous les matins et tous les soirs, quand j'étais sur le chemin du boulot. Je me souviens de mon rire qui résonnait dans les rues, de la légèreté qui était la mienne et de tes mots d'amour qui devenaient ma drogue quotidienne.

Je me souviens de la première fois que tu m'as appelée “mon amour”.

Et puis je me souviens de nos projets de rencontre à Paris, “pour en avoir le cœur net”, de mon appréhension, de la culpabilité que je commençais à éprouver de mentir à mon mari, mes fils. Et de la déception mêlée de soulagement que j'ai éprouvée quand on nous annoncé le confinement et l'interdiction de se déplacer, qui mettait à terre notre rencontre pour une durée indéterminée.

Je me souviens de la difficulté que cela a été pour moi de me retrouver enfermée chez moi avec un homme que je n'aimais plus, alors que je t'aimais toi. Je me sentais prisonnière mais à distance, tu m'aidais à m'évader.

Je me souviens des combines pour m'échapper afin de te téléphoner, de l'opération “bergamote coronavirée”, des balades de nuit pour ne croiser personne au prétexte de marcher un peu, dans mon kilomètre autorisé.

Je me souviens t'avoir proposé une visio, j'en faisais toute la journée dans mon bureau du fond du couloir alors pourquoi pas. Je me souviens que nous l'avons faite la veille du jour où nous devions nous rencontrer pour de vrai à Paris, pour conjurer le sort.

Je me souviens du moment où ton visage est apparu, je me souviens de ton relatif silence en voyant le mien, tu m'as dit plus tard que j'étais tellement belle que ça t'avait coupé le souffle (n'importe quoi). Et je me souviens qu'on en a fait régulièrement ensuite, quand les conditions s'y prêtaient.

Je me souviens de nos longues conversations à voix basse, de tout ce que nous sommes dit, de la découverte de ton histoire et toi de la mienne, je me souviens de cet amour, de notre amour qui a grandi de jour en jour alors que la moitié de l'humanité était confinée.

Je me souviens de tes doutes, aussi, des jours où tu ne te sentais pas “à la hauteur”, où tu te demandais si je ne devrais pas plutôt retourner à ma vie parce que tu n'avais rien à m'offrir (quelle vaste blague, tu m'as offert bien plus que mon ex en plus de 30 ans).

Je me souviens de larmes, parfois mais aussi et surtout de messages enflammés qui nous consumaient de désir.

Je me souviens m'être inquiétée pour toi parce que cet amour prenait toute la place dans ta vie confinée et que je craignais que si quelque chose tournait mal, cela ne finisse par te démolir.

Je me souviens du mois de mai, radieux et plein de nuages en même temps, de nos hésitations sur la suite et de notre rupture, qui m'a laissée le cœur déchiré en deux, à tel point que je me suis dit tout de suite qu'il n'était pas possible de passer à côté d'un amour pareil, quel qu'en soit le prix. Je me souviens t'avoir immédiatement relancé et persuadé que cela ne pouvait pas s'arrêter comme ça.

Je me souviens qu'alors que je savais pas si l'histoire était finie ou non, tu m'as envoyé un message pour me dire que tu avais réservé un billet de train pour venir me voir, maintenant que le confinement se levait petit à petit et je me souviens de mon cœur qui a raté quelques battements.

Je me souviens de l'attente de notre première rencontre, j'étais conquise et conquérante, sûre désormais d'avoir fait le bon choix.

Et puis je me souviens de ta silhouette sur la place des Archives, de ton sourire quand tu m'as vue arriver. Je me souviens.

(à suivre)