Je me souviens (4 et fin)
Et puis…
Je me souviens de l’été dernier. Il faut que je me souvienne aussi de l’été dernier.
Je me souviens du moment où nous avons quitté notre village et de la copine que nous avons croisée et à qui tu as fait un grand signe par la portière. Elle se souvient aussi, c’est la dernière fois qu’elle t’a vu.
Je me souviens de la route, calculée par le GPS sans passer par les grands axes pour éviter les bouchons, qui nous a fait passer par des chemins étroits et incroyables, au milieu de nulle part.
Je me souviens de l’arrivée en Lozère, des grandes prairies herbeuses et des cailloux. Je me souviens de notre petit gîte, loin de tout.
Je me souviens de nos balades, toujours main dans la main, sauf s’il faisait très chaud. Je me souviens de la fraicheur sous les arbres, des oiseaux, des vaches de l’Aubrac.
Je me souviens que nous nous sommes perdus parce que le sentier était mal balisé mais heureusement nous avions le GPS, enfin moi surtout.
Je me souviens du chien foufou qui nous a suivi à partir d’un village pendant près de 9 km et qui ne voulait pas monter dans la voiture pour que nous le ramenions chez lui. Je me souviens de son nom, Vaillant. Il était jeune et complètement dingue.
Je me souviens que tu as marché comme d’habitude, que tu étais moins essoufflé que moi et pourtant tu avais déjà fait une embolie pulmonaire, sans le savoir et des caillots de sang se baladaient déjà dans ton corps, si on avait su.
Je me souviens de notre dernière balade, il faisait chaud et le sentier passait beaucoup sur la route. Il n’y avait personne mais tu râlais, tu n’aimais pas marcher sur le bitume. Mais je me souviens aussi des bâtons que nous avons trouvés, abandonnés par d’autres marcheurs et que nous avons taillés, à l’ombre d’un bois, pour nous reposer.
Je me souviens que je suis allée prendre ma douche en rentrant, nous étions fourbus mais je suis passée nue devant toi alors tu m’as rejoint et voilà. Je me souviens de la dernière fois que nous avons fait l’amour, nous étions fatigués mais nous avions faim l'un de l'autre, je me souviens.
Je me souviens du lendemain, lorsque nous avons traversé la Margeride pour aller voir ton cousin. Je me souviens de ses mots quand il a ouvert la porte, «Le voilà, le barbu !» et de son accent chantant. Je me souviens de sa femme et des ses mots, presque tout de suite, pour essayer de comprendre ce qui avait causé ce silence si long entre vous.
Je me souviens de ton bonheur le soir en rentrant, d’avoir renoué avec ta famille pour la première fois depuis la mort de ta maman. Je me souviens du soleil couchant qui mettait de l’or dans les herbes et qui caressait nos visages. Je me souviens de la beauté stupéfiante de ce paysage.
Je me souviens de la route vers le Cantal jusqu’au moment où la voiture a émis un bip qui voulait dire stop. Je me souviens que ce n’était pas le moment, qu’il n’y avait pas d’endroit pour s’arrêter sur cette route de montagne mais après c’était trop tard.
Je me souviens que tu es tout de suite entré en mode hyper négatif, les vacances étaient foutues. Je ne souviens n’avoir même pas essayé de te contredire, je te connaissais trop bien à présent pour savoir que c’était peine perdue, tu ne bougerais pas d’un iota.
Je me souviens de ton stress palpable quand tu causais avec ton assureur. Je me souviens avoir failli prendre les choses en main parce que tu n’étais pas en état mais tu n’as pas voulu, tu étais si fermé.
Je me souviens du trajet dans la dépanneuse, la route était somptueuse. Puis je me souviens de ces longues heures passées au garage, en pleine canicule, à attendre une solution. Je me souviens que tu étais énervé et fermé, je n’aimais pas ça mais je me suis tue.
Je me souviens du trajet de retour chez nous en taxi, le gars était très sympa et il a passé du blues. Je me souviens que tu étais assis devant avec lui, vous avez discuté tout le long du trajet de musique, de boulot, de politique et moi, je regardais le paysage, à l’arrière.
Je me souviens de notre arrivée à la maison, fourbus, à la nuit. On est partis se coucher directement. Et je me souviens du lendemain, tu étais encore crevé, vidé physiquement et nerveusement alors on a comaté toute la journée.
Et bien sûr, je me souviens du jour d’après parce que cela a été ton dernier jour, non, tes dernières heures.
Je me souviens de moi contre ton dos si doux, si chaud, dans le lit ce matin-là. Je me souviens t’avoir fait une pluie de petits baisers dans la nuque avant que nous nous levions.
Je me souviens du thé dans la théière sur la table du balcon, des tranches de brioche industrielle dans le grille-pain, de la confiture aux abricots que nous avions faite deux semaines auparavant. Je me souviens que j’ai ouvert le parasol pour protéger la table, il faisait déjà chaud.
Je me souviens de tes yeux inquiets, de tes mots «Chérie, je me sens pas bien» et de ton malaise sur la chaise du balcon.
Je me souviens de ton corps qui devient lourd, de ton visage qui devient rouge puis bleu, je me souviens t’avoir allongé comme je pouvais par terre et parlé parlé parlé sans jamais m’arrêter. Je me souviens de la terreur que j’ai ressentie en réalisant que ce n’était pas un simple petit malaise vagal mais il ne fallait pas flancher.
Je me souviens t’avoir tourné en PLS, d’avoir soupiré de soulagement en t’entendant respirer à nouveau et en voyant les couleurs revenir sur ton visage.
Je me souviens avoir appelé alors les pompiers et t’avoir répété les questions du régulateur. Je me souviens avoir été chercher un oreiller pour que tu sois mieux en attendant les secours qui arrivaient.
Je me souviens avoir entendu la sirène au loin mais à ce moment, tu t’es retourné sur le dos, tu as dit “Désolé...” et tu as commencé à respirer fort, les yeux mi-clos. Je me souviens avoir pris cette respiration lourde comme un bon signe car moins saccadée qu’avant mais je ne savais pas que tu étais en train de partir, non je ne savais pas, je croyais que tout irait bien quand les pompiers seraient là, ils arrivaient, tiens bon.
Je me souviendrai toujours de ton dernier souffle, si léger.
Je me souviens avoir commencé un massage cardiaque quand j’ai réalisé que tu ne respirais plus, je me souviens être allée chercher les pompiers sur le palier en courant, je me souviens avoir crié «Il ne respire plus, venez vite» et je me souviens de tout ce qui a suivi, le défibrillateur avec sa voix synthétique, les voisins qui sont venus voir ce qui se passait, l’hélicoptère jaune qui a survolé l’immeuble, les gens qui se sont massés dans la rue, le médecin en blouse blanche qui arrivait de Lyon, les gendarmes, les questions pendant que tu étais allongé dans la cuisine, l’avertissement que c’était mal engagé, les pompiers qui ont déménagé les meubles pour avoir plus de place et enfin, l’annonce que c’était fini malgré tout ce que les secours avaient entrepris.
Je me souviens quand ils m’ont dit que tu étais mort, le vide, l’incrédulité, le chagrin, les larmes qui ont fini dans des cris. Je me souviens du souffle coupé, pendant une seconde, moi aussi j'étais morte.
Je me souviens. Tu es mort, je me souviens.
Et aujourd'hui, tu es toujours mort.