Retour en Égypte

Vingt ans après mon premier séjour, j'aurais du mal à dire ce qui a changé. Pas l'expérience du transport aérien, ça c'est sûr on est toujours traité comme du bétail, mal assis et mal nourri mais c'est une bien faible punition pour tout ce carbone injecté dans l'atmosphère.

Difficile aussi d'ignorer qu'on arrive dans un état policier délabré, l'aérogare le proclame haut et fort ; néanmoins ce que je trouvais marrant, suranné et exotique il y a quelques années, me semble désormais triste et flippant (et un peu marrant quand même, mais d'une triste manière).

En arrivant

Nous sommes environnés de champs extrêmement verdoyants tandis que le désert commence à cinquante mètres : un condensé de vallée du Nil. De plus notre séjour à l’hôtel nous met dans la peau des visiteurs anglais du XIX° car on donne sur la montagne de Thèbes et ses centaines de tombes d'un côté, sur les colosses de Memnon de l'autre (il parait qu'une des deux statues émettait un sifflement le matin, dû à la dilatation de la pierre se réchauffant au soleil, et que ce bruit a disparu après une restauration. C'est aussi à la base de plusieurs de ces statues qu'on a trouvé la liste égéenne qui décrit le monde connu sous Amenophis 3 en listant des villes et par extension les peuples -Hittites, Nubiens, Assyriens, Babyloniens et Grecs du continent ou de Crête- qui étaient les partenaires, les adversaires, les voisins de Pharaon). Nous marchons littéralement sur l'Égypte antique.

champs

Comme c'est l'Égypte on marche aussi sur des montagnes de plastique et de déchets mais je me suis promis de rédiger sur une note positive alors je n'en parlerai pas trop. Je suis cependant très étonné du peu de cas qu'on fait de l'eau dans ce pays qui n'est tout de même qu'un désert où la vie est rendue possible uniquement par et sur le fleuve. Le guide qui nous escortera dans quelques jours a eu plusieurs fois cette formule que je trouve stupéfiante : “jusqu'en 1963 la terre d'Égypte était attaquée par le fleuve”. Attaquée... alors que le barrage condamne à court terme une bonne partie de la capacité de subsistance du pays et favorise le recul du delta. Bref, le fleuve est manifestement perçu de manière ambivalente.

Karnak

En arrivant, nous avons choisi de nous jeter dans le grand bain et d'aller, à peine débarqué de l'avion, visiter le site qui accueille le plus de touristes de toute l'Égypte, à savoir le complexe de Karnak.

karnak


Mais avant nous avons été réveillés par les montgolfières qui survolent la vallée de Rois. Saviez-vous qu'une montgolfière fait un boucan du diable avec sa torchère ? Nous, oui, car plusieurs dizaines d'entre elles sont passées à 50 m de notre chambre au lever du soleil.


Karnak, donc : l'endroit est stupéfiant de par sa taille, alors même qu'une bonne partie du complexe religieux a disparu, avalé par les sables puis par la ville moderne. L'ensemble est trop difficile à appréhender et la visite se résume dans mon esprit à quelques instantanés, des images de gravures merveilleusement exécutées, de piliers d'une ligne magnifique, de restes de couleur dont on peine à imaginer qu'elles ont 4000 ans, de bouts de statues cyclopéennes.

pilier

Le tout est environné par le travail toujours en cours des archéologues qui grignotent lentement le côté du site, regagnant péniblement un peu de terrain et amassant des montagnes de bouts de cailloux à trier, étiqueter, remonter : du travail pour des centaines d'années.

La seule salle hypostyle est presque aussi grande que Notre-Dame et mobilisait manifestement les mêmes ressorts : dimensions écrasantes, demi-jour mystique traversé de rais de lumière miraculeuse.

salle

Majestueuse et écrasante, intrigante et mystérieuse, chaude et poussiéreuse, envahie d'une marée de touristes et autour de laquelle il faut se frayer un chemin entre vendeurs de cochonneries et rabatteurs variés : pas de doute cette visite se déroule en Égypte. Et pour parachever la mise en condition on prend une calèche pour aller déjeuner puis une felouque pour traverser le fleuve et enfin des tuk-tuk pour rejoindre l'hôtel.

felouque

Avec une pause pour voir rapidement le village en terre crue d'Hassan Fathy, une vraie merveille qu'on n'a pas le temps de visiter en détail et qui est désormais totalement englobée dans la nouvelle ville de Louxor.

adobe

Medinet Habou

Et comme l'hôtel est construit sur une zone archéologique, on prend le temps d'aller à pied visiter le très mignon temple de Medinet Habou. Le chemin de terre qui y mène longe un bidonville quartier de Louxor par l'arrière mais le temple lui-même donne sur la montagne de Thèbes, a une échelle bien plus accessible que Karnak et draine nettement moins de monde. Même si la salle principale est désormais dépourvue de toit la visite nous plait beaucoup.

mehdinet

Intermède Eric H. Cline

Mon livre de chevet au début du séjour est 1077 av. JC : le jour où la civilisation s'effondra et l'histoire racontée par l'historien commence très précisément ici au XII° siècle avec les récits consignés sur les parois des temples, d'échanges épistolaires, d'ambassades, de destructions de villes et de guerres menées au Nord de l'Empire contre des groupes d'envahisseurs mal identifiés.

Car la fin du XII° (avant JC bien sûr), c'est la fin de l'âge de Bronze au moyen-Orient dans ce qui était à l'époque une vaste interconnexion d'empires et de cités-état allant de Rome à Babylone, dont l'Égypte était clairement la puissance dominante. Et cette fin n'est pas venue seulement par l'effacement du temps, elle s'est faite dans la douleur et le mystère, avec l'effondrement presque simultané (enfin, simultané à l'échelle de l'histoire antique et avec toutes les pincettes imaginables pour dater ces évènements) de ces structures sociales dites palatiales (c'est-à-dire j'imagine, très centralisées).

C'est aussi la période probable de la guerre de Troie, ou plutôt d'une des guerres sur le site de Troie (où, rappel, on pense que neuf villes se sont succédées), qui aurait pu servir de prétexte à Homère pour rédiger l'Iliade (oui car j'ai appris à cette occasion que le poème décrit des objets et des personnages séparés en fait par des décennies ou des siècles).

Et il se trouve que toute cette histoire a pu être reconstituée entre autres grâce à la graphomanie égyptienne, de pierre (sur les murs) et d'argile (sur les tablettes de comptes et de correspondance) : merci la bureaucratie. Et plusieurs de ces éléments de contexte cités dans le livre se trouvent juste ici dans un rayon de 500m autour de l'hôtel : au Ramesseum, à Mehdimet Abou ou encore sur le socle des colosses. On peut dire que c'est une lecture de circonstance.

Spoiler concernant le livre de Cline : personne ne sait pour l’instant qui étaient ces groupes qui ont incendié tant de villes et attaqué les empire méditerranéens, il n'y a pas de consensus sur la raison de cet effondrement relativement soudain de la civilisation de l'époque. Je retiens tout de même que plusieurs facteurs furent concomitants et que, outre l'érection de nouveaux empires sur l'humus de leurs prédécesseurs, la zone a connu (de manière attestée par l'analyse de pollen) un changement climatique avec des sécheresses en série et des famines (ses voisins et alliés ont demandé du grain à l'Égypte), des tremblements de terre (ou plutôt des séries de tremblement de terre en Grèce, à Chypre et en Anatolie), la rupture de plusieurs routes commerciales alors que les économies de l'époque étaient très liées les unes aux autres...

Lecture que je conseille et qui rapproche singulièrement de nous les préoccupations de l'antiquité.

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