La Double Molette
J’ai eu un gros poste. Noir, solide. Il avait une antenne télescopique interminable. Un doigt pointé vers l’invisible, pour capter les « autres ».
Sa particularité : les Ondes Courtes. L’Ailleurs.
Il avait cette double molette pour la syntonisation. La grosse pour balayer rapidement le monde. La petite, au centre de la première, pour affiner la fréquence au millimètre près.
Les rapports humains, c’est un peu comme ça.
Peut-être.
D’abord, la recherche.
Un bruit de fond assourdissant. Des parasites qui crachent, qui grésillent, qui agressent. Un chaos de voix mêlées, sans distinction. Parfois, au milieu de ce vacarme, une voix émerge. De loin. Très loin. Brouillée, fragile, couverte par le souffle du monde.
J’affine.
Je tourne délicatement la petite molette. Je tends l’oreille. La voix ne parle pas ma langue. Les mots glissent sans que je puisse les comprendre. Mais la tonalité, elle, traverse la distance. Un rire qui crépite. Une tristesse qui traîne, lourde, pesante. Une colère qui s’effiloche dans le grésillement. La musique qu’on écoute de l’« autre côté ». L’émotion pure, au-delà du sens.
Puis, je reprends la recherche.
La grosse molette. Un tour rapide.
Je trouve une voix qui parle ma langue !
Les mots sont clairs, distincts, sans effort. Mais ça ne m’intéresse pas. C’est plat, convenu. Un bruit de surface, sans profondeur.
Je tourne...
Enfin, une autre voix. Elle parle ma langue, et ses mots font écho en moi. Elle dit des choses qui me touchent, qui m’appellent. Je reste là, suspendu à elle.
Mais elle parle seule. Une émission diffusée dans le vide, sans retour. Une bouteille à la mer sur les ondes. Et comme souvent en Ondes Courtes, le signal faiblit. Le son s’étiole, s’amenuise, s’enfonce dans le bruit de fond.
Je perds la connexion.
La voix a disparu, retournée au silence cosmique.
Reste le grésillement…