Fils et Mailles

errances

Tous alignés. Épaule contre épaule. Une file compacte, immobile, dans un fond blanc, à la Matrix. Ils parlent. Ils crient. Ils pleurent. Parfois la colère explose. Le fond devient gris, fendu par un éclair. Leurs voix partent toutes dans la même direction. Comme des flèches tirées vers un horizon vide. Des trajectoires parallèles qui ne se croisent jamais.

C’est dommage.

Leurs voix pouvaient se heurter, s’emmêler, créer une étincelle de dialogue. Non.

Chacun dans son couloir de son. Ils persévèrent, imperturbables. Ils lancent leurs mots comme des pierres dans un puits sans fond. Puis, peu à peu, la lassitude s’installe. Les voix s’éteignent, une à une. Le silence gagne.

Une idée... Pourquoi rester en ligne ? L’alignement se brise. La ligne se courbe, et devient un cercle. Maintenant, face à face, épaule contre épaule toujours, avec un centre commun. Un cercle parfait. Un œil collectif. Les voix reprennent.

Elles se ruent vers le centre. Les mots se heurtent, s’entrechoquent, rebondissent. Une voix en heurte une autre, une larme coupe un cri. C’est une mêlée de sons, un corps à corps phonique.

Personne n’entend. Personne ne comprend. C’est un brouhaha. Un tumulte indistinct. Un chaos où l’intention se perd dans le volume.

Le cercle est devenu une colonne de bruit.

#errances

Photo de profil
Merci de votre lecture !
Retrouvez-moi sur Mastodon ; )
Contact [><]

​J’ai eu un gros poste. Noir, solide. Il avait une antenne télescopique interminable. Un doigt pointé vers l’invisible, pour capter les « autres ».

​Sa particularité : les Ondes Courtes. L’Ailleurs.

​Il avait cette double molette pour la syntonisation. La grosse pour balayer rapidement le monde. La petite, au centre de la première, pour affiner la fréquence au millimètre près.

​Les rapports humains, c’est un peu comme ça.

​Peut-être.

​D’abord, la recherche.

Un bruit de fond assourdissant. Des parasites qui crachent, qui grésillent, qui agressent. Un chaos de voix mêlées, sans distinction. ​Parfois, au milieu de ce vacarme, une voix émerge. De loin. Très loin. Brouillée, fragile, couverte par le souffle du monde.

​J’affine.

Je tourne délicatement la petite molette. Je tends l’oreille. ​La voix ne parle pas ma langue. Les mots glissent sans que je puisse les comprendre. Mais la tonalité, elle, traverse la distance. ​Un rire qui crépite. Une tristesse qui traîne, lourde, pesante. Une colère qui s’effiloche dans le grésillement. La musique qu’on écoute de l’« autre côté ». L’émotion pure, au-delà du sens.

​Puis, je reprends la recherche.

La grosse molette. Un tour rapide.

​Je trouve une voix qui parle ma langue !

Les mots sont clairs, distincts, sans effort. Mais ça ne m’intéresse pas. C’est plat, convenu. Un bruit de surface, sans profondeur.

​Je tourne...

​Enfin, une autre voix. Elle parle ma langue, et ses mots font écho en moi. Elle dit des choses qui me touchent, qui m’appellent. Je reste là, suspendu à elle.

​Mais elle parle seule. Une émission diffusée dans le vide, sans retour. Une bouteille à la mer sur les ondes. ​Et comme souvent en Ondes Courtes, le signal faiblit. Le son s’étiole, s’amenuise, s’enfonce dans le bruit de fond.

Je perds la connexion.

​La voix a disparu, retournée au silence cosmique.

​Reste le grésillement…

#errances

Photo de profil
Merci de votre lecture !
Retrouvez-moi sur Mastodon ; )
Contact [><]

Dans ma jeunesse, je te pressentais. Je savais déjà ton prénom Svetlana, celle qui apporte la lumière.

Le lien père-fille doit être aussi fort que le lien mère-fils, une amarre qui défie le temps et l'absence.

Tu n'as jamais vu le jour et pourtant nous sommes trois. À table, j'ai placé mère et fils face à face et devant moi il y a ta place, une chaise vide.

La corde à trois fils ne rompt pas, la table à trois pieds n'est pas bancale, mais cette quatrième place où tu n'es pas là est un manque qui m'habite.

Comme l'écrivait Christian Bobin dans L'Inespérée, « l’absence est une présence en nous, si dense qu'elle fait craquer le cœur ».

​Ma fille que je n'ai pas eue, tu me manques. Je t'imagine petite m'appeler papounet alors que tu te serres à mon cou. Tu viens me retrouver pour te confier à moi, pour me poser des questions sur le monde et sur la vie.

Dans nos randonnées, tu marches avec moi et me racontes toutes sortes de choses, des plus anodines aux plus sérieuses.

C’est dans ce mouvement du corps que ton absence devient la plus vivante, comme une ombre légère qui guide mes pas. Cette déambulation à deux me rappelle les sentiers de Sylvain Tesson dans Sur les chemins noirs, où le paysage finit par se peupler de nos espérances les plus secrètes.

​Je veille sur toi, ma petite Svetlana.

Chaque sommet atteint est un horizon que nous découvrons ensemble, un dialogue silencieux qui ne s'interrompt jamais.

Aujourd'hui, tu aurais la trentaine, et cette marche continue car elle est le battement de mon cœur de père, un pas après l'autre, dans la clarté de ton prénom.

Svetlana, celle qui apporte la lumière...

#errances

Photo de profil
Merci de votre lecture !
Retrouvez-moi sur Mastodon ; )
Contact [><]

Quand je me sonde intérieurement, je m’émerveille encore.

Je suis une créature étonnante. Non pas moi en tant que personne, mais ce corps qui se meut, ce cerveau qui pense. Une architecture d’une précision vertigineuse.

Et pourtant… aujourd’hui, le ciel en moi est bas et lourd. Comme si une pluie invisible tombait dans mes veines.

On dit qu’un manque de sérotonine m’ôte la lumière. Peut-être. Pourtant, même avec le traitement, il reste ce vide sans mesure, cet espace où tout fonctionne mais où rien ne m’appelle.

Je ne suis qu’un organisme qui marche et respire, un assemblage de chair et de molécules. Et pourtant, il y a des élans, des étincelles, des frissons.

D’où viennent mes pensées ? D’où vient la chaleur qui, parfois, se glisse dans le froid des jours ?

La joie. La peur. Le courage. Le lien avec les autres. Des mots qui se lèvent comme des oiseaux, parfois sans raison.

Il y a, quelque part, une clef que je ne trouve pas. Comme un enfant qui démonte un jouet et découvre qu’il ne sait pas où naît la musique.

Alors je reste là, à écouter mon propre mystère.

#errances #dépression

Photo de profil
Merci de votre lecture !
Retrouvez-moi sur Mastodon ; )
Contact [><]

Les pods dans ses oreilles, elle plonge dans un univers de visages et de mots, un maillage sans fin. Chaque photo, chaque statut, chaque story est un fil qu’elle pourrait tirer.

Qu’est-ce qu’on montre vraiment ? Et qu’est-ce qu’on cache derrière les filtres, les angles, les lumières parfaites ? Si l’on retirait la brillance, la mise en scène, que resterait-il ?

Elle clique, fait défiler, et rencontre des gens qu’elle ne touchera jamais. Des inconnus, mais qui, pour un instant, deviennent proches. Leurs rires, leurs idées, leurs silences, capturés dans un carré lumineux, tissent un lien invisible. Peut-on sentir la chaleur d’une rencontre qui n’a jamais eu lieu ?

Et puis il y a ces souvenirs partagés, repostés, archivés… des fragments de passé qu’on regarde avec un sourire ou une légère nostalgie. Est-ce pour soi qu’on les garde, ou pour les autres ?

Elle ferme les yeux une seconde. Le monde est loin, mais ces fils qu’elle n’a jamais touchés semblent danser autour d’elle, doux et fragiles. Elle se demande : si elle tirait sur l’un d’eux, quel monde secret se révélerait ?

Elle ouvre de nouveau l’écran, tire un fil au hasard… et sourit. Une connexion, éphémère mais réelle, lui rappelle que même invisibles, certains fils ont le pouvoir de surprendre, de rapprocher, de faire réfléchir.

Et soudain, un fil rebelle s’emmêle dans ses pods. La musique change, un chat apparaît sur l’écran et lui miaule un “salut” comme si c’était la vraie vie. Elle éclate de rire, parce qu’au fond, ces fils invisibles sont parfois aussi absurdes qu’ils sont doux.

#fictions #errances #réseauxsociaux

Photo de profil
Merci de votre lecture !
Retrouvez-moi sur Mastodon ; )
Contact [><]