Porter la différence comme un étendard.

Il y a quelques jours, j'ai compris quelque chose. Celles et ceux qui me suivent sur Mastodon ne sont pas sans savoir que je me désigne comme neuro-atypique. Sans connaître exactement sous quelle forme elle se présente, je sais qu'elle existe. Ça a commencé par des premiers tests effectués (le fameux test de QI pour détecter si on est HPI), pas vraiment concluants mais suffisamment atypiques, justement, pour commencer à expliquer ma marginalité. Et à force de l'évoquer sur Mastodon, et un peu dans le cadre du boulot, je me suis demandée si je ne me trouvais pas des excuses pour justifier ma fatigue, mon incompréhension parfois, mes maladresses. Et puis, j'ai fini par comprendre peu à peu les gens qui ont une différence qu'ils portent comme un étendard (les LGBT+, par exemple). Je comprenais par raisonnement logique : ils et elles se mettent en avant pour paver la voie pour le futur, leurs enfants et les enfants de leurs enfants. Sauf qu'en réalité, je pense que c'est avant tout parce qu'on se comprend enfin ! Grâce au prisme nouveau par lequel on se voit, c'est avec bienveillance et non plus avec dégoût ou désintérêt qu'on se perçoit enfin !

Une illumination !

J'en reviens à mon exemple, parce que je ne saurais parler à la place d'autres groupes minorés/invisibilisés par la société. Je l'ai compris, parce que toutes ces années où j'ai vécu littéralement en mode “marche ou crève”, où je me sentais nulle et faible, parce que je craquais parfois seule dans mon lit, où je comprenais pas pourquoi les gens tenaient absolument que je reste à une fête jusqu'à pas d'heure, alors que dès 22h, j'avais envie de rentrer chez moi et qu'ils me faisaient sentir que c'était pas normal, alors que j'ai fait un nombre incalculable de choses “normales” pendant des règles douloureuses, bosser pendant que je faisais de la fièvre, me tenir droite l'air de rien pendant que le gluten que j'avais mangé me déglinguait les intestins dans la douleur.

Au-delà de ça, mes faiblesses étaient remarquées sous forme d'humour un peu déplacé, du genre “oh, t'es une petite nature !” et je laissais faire.

Je suis neuro-atypique.

Et puis, à revoir tout ça, et surtout à comprendre peu à peu mon fonctionnement en lisant tout ce qui se dit autour de la neuro-atypie (autisme, tda, notamment), je vis comme une sorte de soulagement, des articles qui me disent “non, en fait, tu n'as jamais été faible, tu n'es pas câblée comme les autres, c'est tout”. En fait, c'est pas moi le problème. C'est les autres qui refusent de comprendre une situation qui n'est pas celle qu'ils ont vécu. Ça me rappelle un gars, il y a quelques années, avec qui j'avais discuté, qui considérait que les gens des banlieues pouvaient s'en sortir si seulement ils faisaient un effort. Et il disait ça parce que son meilleur ami sortait de banlieue et était devenu trader, puis entrepreneur. Sans comprendre que son meilleur ami était une exception dans un système fait pour que les gens de banlieue ne s'en sortent surtout pas. Il a vu une expérience, et a voulu la généraliser.

C'est la même chose avec la neurodivergence : on a pas eu de difficulté à se faire des amis, à comprendre les implicites, à faire la fête le soir comme les autres, pourquoi toi tu y arrives pas, hein ?

Bref, c'est ce qui m'a poussé à écrire ce petit billet de blog, mais aussi à décider que ce terme “neuro-atypique”, serait dorénavant dans la bio de l'unique réseau social où je suis encore, à savoir Mastodon.

Je suis neuro-atypique.

Et après ?

Et bien, après, ça me permet d'avancer doucement mes pions pour faire comprendre aux gens comment je fonctionne. Par chance, après des années à traverser des boîtes qui traitent leurs salariés comme des données sans la moindre humanité, je me trouve dans une entreprise très bienveillante, qui n'attend pas de papier médical pour comprendre et tâcher de m'aider au mieux.

J'ai également un chéri, probablement lui aussi neuro-atypique (il est en cours de diagnostic), qui est parfaitement compréhensif, tel l'homme merveilleux qu'il est.

Le plus difficile est, je dirais, presque, de lutter contre moi-même. Je me trouve encore audacieuse d'avoir posé un jour le lendemain d'un séminaire hautement épuisant pour moi (je maîtrise le social, mais au prix d'une dépense d'énergie très coûteuse). Et pourtant, vu qu'il m'a fallu 2 jours à ne rien faire du tout avant de commencer à émerger doucement, je réalise à quel point j'ai bien fait. J'ai encore, ancré dans le cerveau, la pratique du “marche ou crève”, même si, au vu de mon environnement bienveillant, j'apprends peu à peu à me permettre de me poser quand il le faut. J'apprends à user de mes astuces pour ne pas m'épuiser là où d'autres n'ont aucun souci : user de mon casque anti-bruits lorsque les ventilos ou le robot aspirateur fonctionnent, avoir près de moi mes objets de stim (une pierre lisse, un hand spinner) pour pouvoir les toucher quand je veux, pouvoir dire aux collègues “je rends la main, je commence à en avoir marre (c'est-à-dire ne plus rien comprendre !)”, avoir de la musique que je peux écouter ou, chose miraculeuse, faire le fameux body doubling avec un collègue qui apprécie aussi ces moments, ce qui consiste à se retrouver en visio, et chacun bosser sur un ticket, avec la possibilité de pouvoir s'entraider si nécessaire, mais sans nécessité de se parler !

Bref, je pense que mon chemin est encore long, je suis encore en train de réfléchir à si je dois chercher à faire établir un diagnostic (je sais que j'avais déjà dit que j'en ai pas besoin, mais j'ai l'impression au final que si 😅), et je dois encore parfois lutter contre moi-même, mais au moins, je peux affirmer avec fierté (parce que pourquoi pas) :

Je suis neuro-atypique.