Changer notre identité civile, c’est possible. Et cela depuis la loi n° 93-22 du 8 janvier 1993. Est-ce qu’on peut changer qui on est? Notre histoire, nos erreurs, nos attaches? Mais s'agit-il vraiment de cela? Sans rompre avec nous-même, on peut rompre avec ce qu’on refuse de devenir. Si j’ai été au bout de cette démarche, j’avais des raisons profondes de le faire. Je compte aujourd’hui partager mon expérience, mais surtout le processus. Pour ceux qui s’interrogent, ou ceux qui sont déterminés à vivre cette renaissance.
(Image : La Mulan de Disney, dessinée par DeesseNoire sur Deviantart. Suite à ce que sa famille attendait d'elle, Mulan aussi a traversé sa crise existentielle)
CHANGER DE PRENOM
Ce processus est plus long et plus complexe qu’un changement de nom. Un prénom est profondément rattaché à une personne. A Kongthong (surnommé « The Whistle Village ») en Inde (En témoigne cette vidéo), les enfants se voient attribuer une mélodie par leur mère qui devient leur premier prénom. Dans la communauté sourde, on se voit attribué un prénom signé, quand on côtoie souvent le milieu. Dans certaines cultures le prénom se change à mesure que nous grandissons, que ce soit pour des raisons sociales ou spirituelles (comme en Mésopotamie, ou en Chine).
Mais c'est beaucoup plus fixe en Europe et en France, sauf pour « franciser » un prénom « étranger » (Je ne les envie pas...). L’acceptation d’un changement d’état civil est donc plus complexe à accueillir pour les familles. La signification des prénoms a pourtant un impact sur la manière dont la personne est perçue ou dont elle se perçoit, même inconsciemment. Certains parlent même de « prophétie auto-réalisatrice », à en croire cet article sur l'impact des prénoms sur nous. Dans tous les cas la parole est performative, et tout prénom a une étymologie, une signification, une vibration particulière.
J’ai porté longtemps mon prénom de naissance sans l’aimer. Me faire appeler par un surnom ou un pseudo ne me suffisait pas, il me fallait un changement radical. En pleine crise existentielle, j'étais en quête de tous les moyens qui me permettraient de vivre le plus possible en alignement avec ce que je souhaite pour moi. J'éprouvais bien le besoin de rejeter une partie de ce qu’on m’a légué inconsciemment : je voulais en briser la prophétie, malgré ce qu’en disent les avis déterministes.
Dans « Je suis la bête », Anne Sibran décrit comment la protagoniste subit l’emprise d’un prénom qu’on lui impose. Il s’agit d’une enfant sauvage, dont la langue instinctive est nourrie par les bruits de la forêt, et le silence. Mais chaque fois que l’homme qui l’a recueillie la nomme par le prénom qu’il lui impose : « Méline », il la met sous emprise. Elle bascule alors dans un état de soumission qui aliène son libre arbitre.
Ce passage résume un peu la manière dont je traversais les choses, avant de choisir comment je souhaitais être désignée. Il s’agit moins là d'un refus, de qui je suis ou qui j'ai été, que d’autodétermination, d'émancipation, d'anticipation saine sur le reste de ma vie.
PROCESSUS DU CHANGEMENT DE PRENOM
Les démarches sont expliquées sur le site du gouvernement : « Procédure de changement de prénom »
Il m’a fallu :
-4 mois pour me faire appeler par un nom de scène qui deviendrait mon prénom actuel (de novembre 2022 à mars 2023) -2 ans pour peser ma décision (de mai 2023 à mai 2025) -Près d’1 an pour réunir toutes les attestations des mes proches pour compléter mon dossier (de juillet 2024 à mai 2025) -1 an pour me déshabituer de mon ancien prénom (entre début 2024 et début 2025) -Beaucoup de fermeté et de sérénité pour aider mes proches à s'y faire
Dans le détails, le dossier se compose:
1-Du formulaire de demande, trouvable en mairie ou sur internet, CERFA N° 16233*04, à remplir et signer. 2-Copie intégrale de l’acte de naissance, à l’aide de l’identité numérique. (Peut-être est-ce possible en s’adressant directement à sa mairie de naissance, je n’ai pas vérifié cette information) 3-Photocopie recto-verso de sa carte d’identité en cours de validité 4-Sa carte d’identité (il faut l’avoir sur soi quand on dépose son dossier) 5-Justificatif de domicile (facture d’électricité, de mobile, ou quittance de loyer) 6-Un texte argumentait qui développe le motif pour lequel on souhaite changer de prénom (ce document n’apparaît pas dans le dépliant, il est néanmoins important. On peut aussi vous demander de comparaître pour développer votre propos à l’oral). 7-Justificatifs de l’intérêt légitime Là, il en faut le plus possible. Ils comprennent: -Tous les documents, billets de théâtre, tickets, ordonnances, attestations, qui témoignent de l’usage de votre nouveau prénom -Toutes capture d’écran, réseau social, mails, sms (en censurant les données privées bien sur, surtout dans la sphère professionnelle) qui en témoignent aussi -Toutes les lettres de témoignage rédigées par nos proches (famille, amis, collègues…) qui stipulent que nous sommes nommés par le nouveau prénom demandé. Pour aider mes proches, j’ai préparé un modèle qui donne une idée de la présentation, mais l’intérêt est que ce soit un témoignage personnalisé pour chacun. (Voici des exemples de témoignages, dans le cadre d'un changement de genre) -La copie recto-verso de la pièce d’identité de chaque personne qui témoigne dans ces lettres (oui c’est intrusif, mais dans certaines mairies les lettres qui ne sont pas accompagnées de ces document peuvent faire l’objet d’un refus de dossier.)
Après avoir réuni tout ça, le processus administratif pouvait se lancer.
Il me fallait donc :
-Passer à ma mairie de résidence pour demander toute précision nécessaire sur les papiers à transmettre (les exigences diffèrent selon les mairies) -Constituer un dossier complet (Dont une lettre explicative que j’ai prises le temps de rédiger soigneusement pour développer mon motif) -Déposer mon dossier à l’Etat Civil de la mairie, fin mai 2025. Le fonctionnaire qui a vérifié mon dossier m’a dit «Je n’ai jamais vu un dossier aussi beau. » (réponse estimée dans les 4 mois). -J’ai reçu par courrier mon autorisation fin juin 2025 (De toute façon j’avais précisé dans ma lettre qu’en cas de refus je relancerais une demande) -A ce stade ma mairie de naissance devait me dire quand elle aurait apposé la mention « changement de prénom » sur mon acte de naissance, j’ai appelé pour savoir quand ils me rappelleraient -Le 8 août 2025 la mention a été apposée, et j’ai demandé mon nouvel acte de naissance (copie intégrale) en, ligne. Il me fallait ce document mon justifier de mon identité, avant d’obtenir une carte d’identité à jour.
LE MOTIF Le terme « Motif d’ordre affectif » m'a mise en vigilance : j’ai échangé avec une salariée de la mairie pendant la Marche des fiertés de 2025. Ce motif est considéré comme illégitime. C’est un problème pour moi, parce que ce motif n’est pas détaillé dans le dépliant. Ceux qui comme moi traverseraient une crise identitaire profonde, ne sont pas fatalement dans un processus de « Transidentité »… qui ne concerne que l’identité de genre. Je cherchais seulement un moyen de m’affirmer dans une identité où je me reconnaisse. Ceux qui sont dans mon cas mériteraient de voir apparaître un autre motif légitime. Le motif « Trauma » n’existe pas, et j’ai pris la liberté d’utiliser ce terme dans ma demande qui a été admise.
CHANGER DE NOM DE FAMILLE
Le processus est plus simple pour le nom de famille, puisqu’il s’agissait pour moi de reprendre le nom de jeune fille de ma mère. Certains ont pris mon choix pour un rejet. En réalité, les recherches que j’ai pu faire sur la famille du côté de ma mère m’ont fascinée. L’orthographe, le sens, l’histoire qui y étaient lié, je les ai découvert dans une profonde connexion avec mes valeurs. Si j’ai décidé de me lier à ce nom, c’est par attachement à ce nouvel aspect de mon histoire que j'explore encore aujourd’hui. A l’inverse de mon changement de prénom, il ne s’agissait pas d’autodétermination, mais de compréhension de la mémoire transgfénérationnelle qui me nourrissait. Après avoir choisi qui je souhaitais être, j’allais rendre hommage à la seconde moitié de mon histoire. Et cela, en prime, en contrant la tendance traditionnelle et patriarcale, qui amène l’enfant à porter le nom du père, et non de celle qui l’a porté dans son ventre.
PROCESSUS DU CHANGEMENT DE NOM
Au moment où j’étais venue déposer mon dossier, j’avais déjà demandé à ce qu’on me fasse un point sur le changement de nom de famille. Je savais qu’il me fallait mettre mes papiers à jour. Je ne souhaite pas le mariage et la demande de changement de nom de famille ne peut se faire qu’une fois. S’il s’agissait de changer de nom, ce serait maintenant ou jamais.
Que ce soit pour mon prénom ou mon nom de famille, j’essayais d’en parler le moins possible à ceux qui me connaissaient depuis longtemps avant de faire mon coming-out. Je souhaitais réellement qu’il s’agisse de mon propre choix, que mon consentement ne soit forcé par aucune pression affective. Mais au moment de la procédure, contrairement à mon prénom, je n’ai pas annoncé mon changement de nom de manière officielle. J’ai plus longtemps peser le pour et le contre que pour mon changement de prénom, qui était une évidence pour moi. J’hésitais à associer les noms de famille de mon père et de ma mère, mais en m’entraînant à les écrire à la suite je percevais la longueur d’un nom double. J’en avais mal à la main d’avance. Non, décidément, j’étais trop attachée au nom de ma mère, qui plus est un nom « étranger ». Je le voyais tellement comme un trésor à préserver, un patrimoine culturel à défendre, bien que je n’aie pas l’intention d’avoir d’enfant.
La démarche de changement de nom est simple et rapide. Mais, j’ai eu un contretemps:
PHASE 1 : orthographe erronée
-Le fonctionnaire m’a signalé que le nom de famille de ma mère était mal orthographié sur mon acte de naissance. -J’ai demandé en ligne l’acte de naissance de ma mère (et en ai profité pour le lui renvoyer, elle qui ne l’avait pas) -J’ai Rempli le formulaire CERFA N° 11531*02, pour la rectification d’une erreur sur mon acte de naissance -J’ai déposé à ma mairie de résidence le dossier nécessaire (le formulaire, mon acte de naissance, ma carte d’identité, l’acte de naissance de ma mère) pour qu’ils l’envoient à ma mairie de naissance -J’ai relancé ma maire de naissance pour savoir s’ils l’avaient bien reçu -Quand la mention de correction a été apposée, j’ai demandé mon nouvel acte de naissance
PHASE 2 : demande
-J’ai déposé ma demande de changement de nom dès que j’ai reçu la copie intégrale de mon acte de naissance, début octobre 2025. -J’ai reçu par courrier la réponse (qui serait forcément positive) à la mi-novembre 2025 -J’ai donc relancé ma mairie de naissance pour qu’elle me dise quand la mention serait apposée -Le matin du 24 novembre 2025 (lendemain de mon anniversaire), je recevais un message vocal de ma mairie de naissance m’annonçant que… c’était fait.
PHASE 3 : mise à jour des papiers
-J’ai demandé mon acte de naissance à jour -J’ai lancé la demande de changement de carte d’identité (2 mois d'attente estimés), carte électorale, carte vitale, carte européenne de santé, mutuelle, permis de conduire -J’ai envoyé l’info avec mon acte de naissance aux services publiques (normalement France Travail, la CAF, les Impôts se passent le mot, mais ça reste à surveiller), à ma ligne mobile, à mon propriétaire, à mon fournisseur d’électricité… normalement les contrats ne sont pas à refaire, mais il faut penser à présenter un justificatif si on change de logement (ici, acte de naissance ou papier de la mairie) -Ma banque ne tolérait que la copie de la carte d’identité à jour : Il s’agit vraiment de le faire rapidement pour éviter les refus de paiement -Suite à ça j’ai informé toutes les personnes concernées par mon changement de RIB (proches, propriétaires, autres professionnels) -Je sais que ce n’est pas obligatoire, mais j’ai aussi envoyé une demande de rectification pour mes diplômes
Un conseil: si vous changez d'état civil, gardez bien sous le coude tous les papiers qu'on vous donne, et une copie des papiers que vous donnez. Pour toute difficulté, il y a des associations auxquelles on peut faire appel. De mon côté j’y suis allée solo, en mode « Je suis une Warrior »! Je sais pourtant que je fais partie des favorisés, certaines personnes éprouvent des difficultés quand ils changent de pays (notamment concernant les différences de législation…). Si les structures publiques sont réfractaires en France, l’ADUCAF (Association de Défense des Usagers de la CAF) est très réactive.
Maintenant je vous laisse, j’ai d’autres chemins à prendre… Marchez d’un bon pied sur le vôtre!
Déesse qui m'a inspirée : Amaterasu, déesse japonaise du soleil. Elle avait plongé le monde dans les ténèbres en se réfugiant dans Ama-no-Yasukawara. Elle daigna sortir de sa grotte de désolation, quand elle vit son propre reflet. Elle rejoint alors le monde, et la communauté des autres divinités.
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