Une correction au crayon
Je suis tombé tantôt sur une note manuscrite, au crayon de papier, dans la marge de la page 206 de l'exemplaire d'Au tréfonds du ciel [1] que Monique Lebailly m'a légué de son vivant, avec à peu près 1300 autres bouquins de SF. Sa collection. Entière. Une vie à lire et à traduire de la SF. Sauf les Terry Pratchett grand format édités chez L'Atalante, avec leurs couvertures cartonnées si douces et leurs illustrations si belles, qu'elle souhaitait garder auprès d'elle.
Il s'agissait de la correction d'une phrase traduite par “Je fais l'entretien”, pour le plus adapté “J'assure l'entretien”. Déformation professionnelle : ce n'était pas la première fois que je tombais sur une telle correction à l'occasion de la lecture de l'un des livres donnés par Monique. Mais cette fois-ci, ça m'a frappé. Elle est morte voilà longtemps déjà, mais sa main vivante a un jour écrit ça. Et en lisant cette note, en réfléchissant au bien fondé de la correction proposée, j'ai eu l'impression un instant de refaire le trajet mental de Monique, de partager un instant de cognition. Ça m'a troublé.
Sa bibliothèque de SF, elle ne l'a pas donnée à son fils, car s'il avait choisi la voie des lettres anglophones lui aussi, la SF n'était pas sa cup of tea : si je ne dis pas de bêtise, son sujet d'études était Lewis Carroll. Moi, le virus de la SF, elle me l'a injecté par l'intermédiaire de ma mère, et aussi du couple d'oncle-et-tante Bernard & Yvonne [2]. Je devais avoir onze-douze ans le jour où, après avoir lu le premier chapitre de Martiens go home ! en BD dans Je Bouquine (ça existe toujours, Je Bouquine ? Et y a-t-il toujours dedans une BD sur le début d'un livre pour inciter à en lire la suite ?), j'ai demandé à ma mère si elle avait le bouquin, et où elle me l'a sorti de son étagère de SF en me disant que je pouvais venir y puiser d'autres lectures tant que je le voulais. Ce que j'ai fait sans retenue les années qui ont suivi.
Ecolo-bio bien avant que ça ne soit à la mode (elle m'a un jour filé un tshirt Greenpeace “nucléaire non merci”, avait toujours trois pétitions (papier) à me faire signer quand j'allais dîner chez elle dans les années 2000 et ne s'approvisionnait qu'en épicerie Bio à l'époque où il devait y en avoir trois à tout casser dans Paris), elle passait facilement pour une allumée new-age, entre autres aux yeux de mon père (qu'elle savait agacer prodigieusement il me semble). Je crois qu'elle se serait sentie chez elle sur Mastodon...
Elle venait parfois passer un week-end chez nous, et je trouvais ça merveilleux ! Quand j'étais vraiment petit, elle me racontait des histoire de Winnie the pooh au moment du coucher et ça me semblait totalement exotique (je n'avais pas lu ces livres, pas plus vu les dessins animés, je n'avais aucune référence à Winnie à part la voix un peut éraillée de Monique ; quelles n'ont pas été ma surprise et mon incrédulité le jour où j'ai appris que ces histoires n'étaient pas d'elle). Je me rappelle qu'elle oscillait essentiellement entre deux états : excitée et débordée, quand elle était au milieu d'une traduction alors qu'elle s'était déjà engagée sur d'autres à venir, ou alors anxieuse, lorsqu'aucun nouveau projet ne semblait vouloir se présenter. À côté de la vie bien ordonnée de mes deux fonctionnaires de parents, ça me semblait très Rock & Roll !
Lors de ces week-end, ma mère, botaniste, jouait à la sorcière en lui préparant des infusions avec les plantes du jardin (thym, sauge, romarin, menthe...). Monique ne manquait pas de lui en réclamer systématiquement une, c'était manifestement précieux pour elle, un truc qu'elles partageaient.
Monique, c'était comme une vieille tante excentrique : elle venait avec sa bizarrerie mettre pendant quelques heures un peu de bazar dans le fonctionnement trop ordonné de ma maison. Elle m'a ainsi appris, par l'exemple, qu'il y avait plusieurs façons d'être adultes. D'autres façons d'être adulte.
Oui, avec Bernard & Yvonne, eux aussi deux excentriques, elle m'a appris ça.
J'aspire à être la Monique Lebailly des jeunes humains que je côtoie, pour leur montrer qu'on peut être adulte de bien des manières différentes. Pour que ça les libère. Pour que ça leur donne des options.
1. Vernor Vinge, traduction de Bernard Sigaud, Ailleurs & Demain, Robert Lafont. ↩
2. J'ai hérité plus tard, mais également du vivant des intéressé.e.s, de la partie parisienne de leur bibliothèque de SF. Il a fallu trier et me séparer des doublons. ↩