Chez les fous

Après ma lecture, il y a quelques temps, de 10 jours dans un asile de Nellie Bly, je souhaitais vraiment poursuivre cette plongée dans l'histoire de la psychiatrie et de l'enfermement des personnes considérées comme « folles ». Sachant qu'Albert Londres avait écrit sur le sujet, c'est tout naturellement que cela m'a conduite vers Chez les fous, reportage publié en 1925, que j'ai découvert ici dans la très belle édition numérique des Éditions de Londres. Le texte y est accompagné d'une préface de qualité qui permet de le replacer autant dans son contexte historique que dans la carrière du journaliste.
Albert Londres y visite plusieurs asiles en ne s'intéressant pas uniquement à la maladie, mais également et surtout aux personnes qui se cachent derrière l'étiquette de « fou ». Il raconte les vies brisées, les internements abusifs, les familles qui abandonnent parfois un proche devenu encombrant, mais aussi un corps médical parfois maltraitant, tandis que certains médecins tentent de comprendre plutôt que simplement enfermer.
— La folie, me disait une Sœur, est une punition de Dieu.Les hommes y ajoutent la leur.
Certaines histoires sont particulièrement touchantes : une jeune femme, enfermée car jugée trop simple pour vivre seule qui n'a pourtant aucune raison valable d'être internée, un homme guéri de sa dépression qui retrouve enfin son village pour y découvrir que la maladie l'a stigmatisé durablement aux yeux des autres ou encore ces nombreux pensionnaires qui ne souffrent plus d'aucun trouble mais restent enfermés, faute de solution extérieure.
Autant d'exemples qui laissent à penser que les murs des asiles servaient moins à soigner qu'à dissimuler. Les personnes atteintes de troubles mentaux étaient avant tout tenues à l'écart du regard de la société, comme une réalité gênante que l'on préférait cacher. Albert Londres ne se contente pas de montrer cette réalité : il accuse la société, en questionne certaines lois absurdes et dénonce l'ignorance médicale d'une psychiatrie encore balbutiante et les injustices qu'elle produit.
Un siècle plus tard, on ne peut s'empêcher de penser que ce témoignage reste malheureusement d'une actualité troublante. Bien sûr, la psychiatrie a évolué, pourtant, le stigmate qui entoure les troubles psychiques demeure puissant. On continue parfois à éloigner de l'espace commun celles et ceux qui sortent de la norme : les personnes en situation de handicap placées dans des institutions spécialisées, les enfants qui peinent encore à trouver une place réelle dans une école pourtant “inclusive”, les adultes dont les troubles sont tus par peur du regard des autres. Les formes changent, mais la tentation de rendre invisible ce qui nous dérange ne disparaît pas.
L'écriture d'Albert Londres, vivante, accessible et profondément engagée m'a beaucoup plu. Il n'hésite en effet pas à prendre parti face à l'injustice. Cette indignation donne alors toute sa force au texte.
Chez les fous est donc bien plus qu'un document historique sur la psychiatrie du début du XXᵉ siècle. C'est une réflexion universelle sur la manière dont notre société traite les plus vulnérables et sur ce que nous choisissons, ou non, de regarder en face.
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