La Bossue

J’ai ouvert La Bossue avant tout pour son sujet. Je ne cache pas mon appétence pour tout ce qui touche au handicap et au validisme, et je questionne beaucoup le regard que pose la société dessus. Le fait que le livre soit écrit par une autrice japonaise, elle-même en situation de handicap, a beaucoup contribué à me convaincre. En effet, je connais mal la société nippone et mon a priori sur la façon dont elle traite ses membres les plus fragiles n’était pas flatteur. Je voyais dans cette lecture l’occasion d’un point de vue de l’intérieur, sans filtre.
La Bossue conte l'histoire de Shaka, une jeune fille atteinte d’une maladie musculaire congénitale qui la fait vivre avec un fauteuil roulant et un respirateur. Derrière sa façade, elle mène une vie que personne n’imagine, jusqu’à ce que quelqu’un s’en aperçoive.
Dès les premières pages, j’ai compris avec soulagement que je n’allais pas lire une énième histoire « inspirante ». Shaka n’est pas la personne handicapée sympathique, lisse et pleine de résilience que l’on aime nous présenter en fiction. Elle est dérangeante, souvent antipathique, et cela la rend précieuse : elle dit une vérité peu reluisante, celle que notre société a appris à contourner. Le regard collectif sur le handicap est justement le thème principal de l'ouvrage et Shaka n'hésite pas à mettre la société japonaise en face de sa répulsion. La critique qu'elle fait du milieu littéraire nippon est un régal : snobisme, validisme, livres inaccessibles, papier jugé plus chic que le numérique. Cette élégance de façade qui sert à exclure rappellera d’ailleurs quelques traits de notre propre milieu intellectuel français. Ichikawa tape juste.
Côté écriture, rien n’est fait pour édulcorer le propos. Le style est direct, cru et l’humour joue avec le malaise avec une subtilité redoutable. Le livre est perturbant, comme l’est souvent le handicap quand il devient trop visible et nous interpelle. Il est aussi provocant, ne ménageant jamais le lecteur, et si radical qu'il en devient jubilatoire.
Faire autant en si peu de pages est une vraie performance. Ce roman est un coup de poing efficace, taillé pour sensibiliser sans prendre de gants.
Je le recommande à quiconque veut se confronter à la réalité plutôt qu’à sa version enjolivée. Quant à moi, je compte bien suivre Sao Ichikawa.
La Bossue | Saō Ichikawa | Traduit par Patrick Honnoré | Globe