Antkind

Antkind

J'ai découvert Charlie Kaufman en regardant (avec une certaine fascination) l'étrange (et très drôle – et pas seulement grâce à la coiffure de Cameron Diaz) film Dans la peau de John Malkovitch dont il signe le scénario. Foisonnant, déjà, étrange mais brillant. Puis il y a eu Eternal Sunshine of the Spotless Mind un autre scénario qui m'a fait pleurer. Ensuite j'ai essayé de regarder un de ses films : Je veux juste en finir sans réussir, pour le moment en tout cas, à aller au-delà des 40 minutes, ne sachant encore aujourd'hui si c'est brillant ou snob ou les deux, ou autre chose à laquelle je n'ai pas encore pensé...

Antkind, cependant, je voulais vraiment m'y frotter : un pavé de 900 pages, une histoire cocasse, le tout traduit par l'excellent Claro (lui qui a signé entre autres la traduction de La maison des feuilles, de Jérusalem, ces autres œuvres dont le gigantisme va de pair avec la sinuosité...) et magnifiquement édité par les Éditions du sous-sol... Je ne pouvais pas passer à côté.

Je me doutais que ma lecture serait chaotique, que cette histoire de critique littéraire tombant sur un chef-d'œuvre et se retrouvant à devoir le reconstituer après que les seuls bobines existantes aient été détruites dans un incendie ne serait que les prémices d'une intrigue bien plus luxuriante. Je ne m'attendais pas cependant, après avoir refermé ce roman et avoir pris quelques minutes pour relire les innombrables notes prises pendant ma lecture, à me rendre compte que j'avais fait un tel voyage. Un voyage qui passe par une école pour gardiens de zoo, un lit-fauteuil, un illusioniste, un duo comique, une entreprise de vente de chaussures, une femme-clown, une marionnette d'âne, un homme de presque 9 mètres, une armée de robots Trump, une grotte... et encore, ce n'est qu'une infime partie des centaines d'idées développées dans l'étrange frénésie de mots que constitue ce roman.

Je fais toujours ce qu’il faut. Mais faut-il vraiment faire ce qu’il faut ? Ou est-ce que faire ce qu’il faut est un truc de lâche ? Ne pas faire de vagues ? Veiller à ne jamais s’attirer de critiques ?

Il est assez difficile de tirer des conclusions sur le roman dans son ensemble, sans doute car il n'a pratiquement ni queue, ni tête, mais également car il est d'un éclectisme rare. Le style de Charlie Kaufman peut varier pratiquement d'une ligne à l'autre, cependant, je dois lui reconnaître de nombreuses qualités. Il écrit bigrement bien et a pondu avec un cynisme non dissimulé un personnage principal d'une drôlerie folle, aussi fascinant que détestable. Certains passages m'ont fait grande impression, par le brillant point de vue que l'auteur a sur certains aspects de la vie comme l'amour (bien sûr!), l'orgueil, la postérité... mais également sur la société américaine qu'il étrille une paire de fois.

Je ne pense pas : Ducon, pourquoi tu portes tes lunettes de soleil sur la nuque ? Je ne pense pas : Pourquoi tu ne m’aimes pas ? Je ne pense pas : Pourquoi tu ne m’aimes pas ? Je ne pense pas : Pourquoi tu ne m’aimes pas ? Je ne pense pas : Le monde serait plus agréable si les gens arrêtaient de s’ériger en juges.

Antkind n'est pas facile à lire, et sans doute que tous les chapitres n'ont pas le même intérêt, mais comme cela m'est déjà arrivé avec d'autres œuvres, je pense que son opulence, que son excentricité font partie intégrante de son charme. Patience et persévérance sont récompensées.


Antkind | Charlie Kaufman | Traduit par Claro | Éditions du sous-sol