Amateur de nouveautés, Julien entre dans le TiLi.
– C'est un truc de dingue, un multivers puissance mille ! lui a dit son meilleur pote.
Grande salle au décor futuriste, avec une centaine de fauteuils alignés comme dans le compartiment d'hibernation d'un vaisseau spatial. Il n'est pas le premier arrivé, c'est sûr. Il ne reste que quatre ou cinq places à vue de nez.
Fauteuils hyper confort. Bracelets connectés et casque neuronal intégral souple avec isolation sensorielle. La fille de l'accueil s'approche. Plutôt mignonne. Ils n'ont pas lésiné chez TiLi !
– Julien, c'est ça ? Moi c'est Sarah. C'est ta première fois ? dit-elle en faisant danser ses doigts sur l'écran tactile. Je vais t'installer au G20.
Julien ouvre de grands yeux.
– Oh non, pas le G20, ça fait un peu forum économique. J'ai l'impression d'être en cours d'histoire. – Hahaha, s'esclaffe Sarah. Si tu es un peu allergique à l'histoire, je peux te proposer un emplacement plus extrême… Le Z13 ? Ou le X69 ? humm… — petit sourire et haussement de sourcils.
– Le dernier, le X... 69, tu dis ? Il semble plein de promesses, haha.
– Tu aimes les symboles, je vois — clin d'œil.
La température de la salle est adéquate, pourtant Julien sent une vague de chaleur lui monter au visage. Pourvu que ça passe inaperçu !
– Il va nous falloir ton empreinte ADN. Indispensable pour la connexion. Ah... mais je détecte que tu as déjà une puce ID implantée. Donc c'est OK ! On y va ?
Sarah lui fait signe de la suivre. Le cœur de Julien s'accélère légèrement. Un peu l'excitation de la nouveauté — un peu Sarah aussi...
– Et voilà le X69 ! Installe-toi bien confortablement.
Le fauteuil est vraiment hyper confortable. Sitôt installé, les coussins se gonflent et laissent passer un flux d'air qui le porte littéralement sur chaque centimètre carré de son corps. Il se croit en apesanteur. Sarah se penche pour lui positionner le bracelet connecté. Son parfum, mêlé à celui de sa peau, porte une signature unique. Il se projette un instant dans l’après-séance TiLi.
– Et maintenant le casque neuronal complet avec l'écran in-té-gré.
Elle prend le casque en main et tend ses bras afin de l'ajuster sur la tête de Julien. Au passage, son regard glisse sur les formes parfaites de Sarah… Déconcentration totale.
– Tu m’as entendu ? – Oh… excuses. J'ai eu la tête ailleurs à un moment… – Je disais qu'une fois le casque en place tu ne m'entendras plus que dans les écouteurs. Isolation sensorielle oblige. D'accord ? – Ok, prêt pour l'aventure !
Dans le casque, la voix de Sarah le rassure. Il hoche la tête, le cœur battant…
Soudain, c’est le noir.
– Ok, Julien. L’écran ne montre rien. C’est normal. Maintenant, tu vas chercher dans ta mémoire. Pourquoi pas un souvenir agréable ?
Julien hoche la tête. Ça y est.
Le long du trottoir qui mène à l’entrée du lycée, marche une déesse aux cheveux blonds qui lui descendent jusqu’aux hanches. Elle ne sait pas qu’elle est si belle. L’air sent le bitume chauffé par le soleil de juin. Un scooter passe au loin. Des rires éclatent.
D’un pouce levé, Julien signale à Sarah que tout est OK.
– Grâce au casque neuronal, tu n’as aucun geste à faire. Tu pilotes par la pensée. Il n'y a pas plus simple. Bonne séance. Et tu peux m’appeler à tout moment.
L’émotion lui revient en pleine figure. Brutale. Vivante. L’image gagne en précision. Elle devient 3D. Comme si on passait du 480px au 16K.
La lycéenne qu’il matait de loin, trop timide pour l’aborder… maintenant, il peut tourner autour d’elle. S’approcher si près qu’il distingue le grain de sa peau. Une mèche collée à sa joue. Il pourrait presque l’embrasser. Il tend la main. Elle passe à travers. Il réalise qu'il n’est qu’un regard.
Il se voit, quelques mètres plus loin. Lui. Dix-sept ans. Les épaules rentrées. Le regard fuyant. Ridiculement amoureux. À quoi bon se rappeler tout ça maintenant ?
Un autre souvenir surgit. Alain. Au début, ils s’étaient pris la tête. Puis il était devenu son plus grand soutien. Un frère. Julien décide d’essayer autre chose. Ne plus subir les souvenirs. Les diriger. Explorer.
– Notre voyage improvisé vers Florence. Une vieille fourgonnette avec trois potes. Libres comme des feuilles au vent.
Momo, en athlète affûté, fait son show à la piscine, marchant sur les mains jusqu au bord avant de plonger la tête la première. L’odeur du chlore. Le carrelage brûlant sous les pieds. Derrière Momo, une fille ne le quitte pas des yeux. Elle pose la main sur la cuisse de sa copine. Incline légèrement le menton vers lui.
Elle avait un kiff pour moi… Et je ne m’en suis même pas aperçu !
Il voudrait ralentir l’instant. Revenir une seconde en arrière. Tester un autre choix. Pas possible. On ne peut rien changer.
Pris par la découverte, il remarque enfin sa TL, tout en bas de son champ de vision. Une ligne horizontale, comme sur les applis de montage vidéo. Il la fait défiler doucement. Les scènes s’enchaînent. Il accélère. Ralentit. Zoom avant. Zoom arrière. C'est géant. Sans même toucher une manette.
Bientôt, Julien, les yeux sur la TL, avance doucement car TiLi se révèle être un vrai bolide. Comme sur une moto racée, quand tu ouvres à peine les gaz, elle se dresse d'un coup.
– Ah oui ! Les résultats du bac !
Le pass vers la liberté, l'éloignement du cocon familial. Respirer enfin. TiLi lit sa pensée et il assiste à ce moment où, sur le PC, il se connecte au site de l'académie de Bordeaux. Derrière lui, son équipe de supporters : Dad, Mum and Sister Team !
La souris se déplace vite. Dans tous les sens. Ça mouline comme sur tous les sites .gouv, évidemment... Mais Julien, qui maîtrise maintenant TiLi comme son game favori, avance au moment recherché, celui où il scrolle sur la liste des admis. Il la fait défiler à toute vitesse jusqu'à la lettre P...
Et là, victoire ! Son nom ! Mention passable. Il s'en fout. Il a son PASS !
Il revit cette joie intacte. Avec TiLi, il fait le tour pour revivre aussi l'allégresse sur les visages de la team. Sa sœur sautille. Sa mère lui passe la main dans les cheveux, les ébouriffe – sa façon à elle d’exprimer sa fierté.
Mais son père, derrière lui, fait la moue. Sans doute à cause de la mention. Ce jour-là, il n'avait rien remarqué, tout emballé qu'il était. Soudain, il regrette que TiLi lui ait montré ça. Son souvenir se ternit. Une petite fissure vient de se glisser dans sa victoire.
Malgré ce bémol, Julien décide de passer outre. Il veut remonter à son origine, à sa naissance. Curieux de savoir quand et comment il a pris conscience du monde qui l'entoure.
TiLi est déjà en mouvement. Objectif : le point zéro. Sa sortie en scène, ses poumons qui se gonflent, son cri. Après une première accélération, TiLi ralentit avec souplesse. Julien observe attentivement. Des images floues ressemblent aux fenêtres d'un métro passant à toute vitesse. La station Point Zéro approche.
Mais TiLi ne s'arrête pas... il continue sa régression ! Il flotte maintenant dans le ventre de sa mère. Chaleur. Battements sourds. Liquide. Suspension. Julien sent un léger vertige. Ce n’est pas ce qu’il voulait.
Il baisse les yeux vers la TL. Et là, SURPRISE ! La ligne se divise en deux trajectoires parallèles. Sa mère et son père !
Avant même la conception. Avant qu’ils ne se connaissent. Avant qu’ils ne pensent à lui. Il sent deux rythmes distincts, deux forces en attente. Il n’est pas encore un corps, pas encore un souffle. Il est présence en devenir, vibration dispersée.
Puis vient le moment de l’union. Les deux TL se rapprochent, se superposent et se fondent. Soudain… une troisième ligne surgit. Fine. Neuve. Unique. La sienne.
LE POINT ZÉRO !
Julien n’est plus en devenir. Il est. Autonome. Voilà sa trajectoire. Sa propre existence. TiLi avance doucement. Julien sent le monde s’ouvrir autour de lui. L’air vibre de sons inconnus. Des images floues se précisent. Il perçoit la pression des mains, celle de son propre poids. Ses poumons se gonflent, un vertige palpitant l'envahit.
Enfin, il pousse le CRI ! Il est né… ou re-né dans sa TL. Il comprend alors, au plus profond de lui : il est la synthèse de deux trajectoires qui s’étaient toujours cherchées. Il n’est pas un hasard. Il est attendu. Il est.
Pourtant, Julien sent qu'il a atteint la limite avec TiLi. Étonnement, découvertes, goût amer… il a le sentiment d'avoir sorti de vieilles photos d'une boîte en carton. Vouloir revivre le passé était-ce une bonne idée ? Nostalgie. Malaise.
Les souvenirs étaient plus beaux dans sa mémoire. La moue de son père, l'occasion manquée avec cette fille… Continuer ? Combien de déconvenues encore ? L'écran affiche qu'il lui reste vingt-cinq minutes, mais il en a assez vu. Il veut sortir de là.
– Sarah ? Tu es là ? – Oui Julien, je t'écoute. Tout se passe bien ? – Oui, c'est une expérience extraordinaire. Mais j'en ai fait le tour et je voudrais revenir à ici et maintenant. Tu peux venir me délivrer ? – Oui Julien, je viens te débarrasser de l'équipement.
Le casque s'efface. La lumière de la salle revient, un peu trop blanche, pique les yeux de Julien, mais c'est le visage de Sarah qui redonne du contraste au monde. Elle se penche pour défaire le bracelet, et cette fois, son parfum n'est plus une donnée TiLi : c’est une présence. Julien la regarde, pour de vrai. Ses gestes, son look, ce petit kiff qu'il ressent dans le creux de l'estomac... tout est plus vibrant que n'importe quelle simulation en 16K.
— Alors, ce voyage ? sourit-elle en rangeant le matériel. Pas trop secoué ?
Julien se lève, un peu lourd sur ses jambes, savourant justement cette pesanteur retrouvée.
— C’était... instructif. Mais je crois que je préfère les versions originales aux rediffusions. Dis-moi, tu finis à quelle heure ?
Sarah marque un temps d'arrêt, surprise, puis son sourire s'étire.
— Dans vingt minutes. Pourquoi ? Tu veux aller voir un film ?
Julien éclate de rire. Un film ? Encore un écran, encore des images qu'on ne peut pas toucher ?
— Oh non, pitié ! Surtout pas d'écran. Je t'emmène au pub au coin de la rue. On va s'attabler dans le bruit, commander des burgers qui coulent, boire un coup. On devra hurler pour s'entendre au-dessus de la musique, ou se rapprocher un peu plus...
Il plonge son regard dans le sien, cherchant cette étincelle qu'aucune TL ne pourra jamais reproduire.
— On va faire un truc révolutionnaire, Sarah : on va vivre l'instant présent.
Inspiré de faits réels
Ils entrent par le haut, comme leurs ancêtres et les ancêtres de leurs ancêtres.
Le passage est étroit.
Le soleil se faufile derrière eux, et se projette, timide, sur la pierre froide.
Deux hommes, deux femmes, un enfant.
L’enfant a peut-être neuf ans.
Le plus âgé approche de la cinquantaine.
Ils avancent lentement.
Par prudence, et aussi parce que plus ils progressent, plus l’obscurité s’épaissit.
Bientôt, ils devront allumer la flamme, sentir le bois brûlé et l’air se charger de chaleur.
Les parois animées sont déjà là depuis bien des lunes.
Elles n’attendent rien, sinon d’être admirées.
Les figures apparaissent maintenant.
Elles avaient toujours été là.
Un murmure circule entre les visiteurs.
Ici, la silhouette d’un cheval retient leur attention.
Juste au-dessus, une main plaquée sur la paroi.
Comme si quelqu’un, derrière la pierre, s’appuyait.
Une des femmes est enceinte.
Elle regarde le sol humide imprimer ses pieds nus en profondeur.
Le petit, lui, ne connaît pas encore ce lieu surprenant de beauté.
Les yeux écarquillés, il s’attarde un instant, touche presque l’argile, humant l’odeur ancienne, puis file pour rattraper les adultes.
Le silence se fait épais, ponctué du froissement de leurs pas.
15 000 ans plus tard – an 1915…
Trois jeunes adolescents s’aventurent dans le passage étroit.
La lumière artificielle de leur lampe à huile fait danser les ombres sur la roche humide.
Ils avancent lentement, curieux et prudents.
Les parois animées sont déjà là.
Elles n’attendent rien.
Tout à coup, ils s’arrêtent.
Un silence s’installe, seulement ponctué par un écho lointain de gouttes d’eau.
Une silhouette de cheval se dessine devant eux, et juste au-dessus, une main tracée comme au pochoir semble s'appuyer sur le temps.
Ils se penchent, et leurs doigts osent à peine effleurer l’argile.
L’un d’eux compare son pied à celui d’une petite empreinte. Un enfant.
Le plus jeune tente de fléchir son pouce comme celui dessiné sur la roche. Difficile.
Ils n'ont pas vu passer le temps et se décident à reprendre leur marche.
Le sol reçoit leurs pas nus ou presque.
Ils marchent dans les traces de ceux d’autrefois.
Quand ils ressortent,
la nuit est déjà tombée.
La lune, astre toujours présent, en est témoin.
15 000 ans plus tard – an 16 915… les parois sont sur le point d’être découvertes.
C'est une après-midi de juillet étouffante. Le soleil darde.
La procession des touristes, tous couverts de polaires, suit la guide dans le tunnel qui descend progressivement vers le gouffre.
De petite taille, il s'est faufilé et s'est placé tout près d'une famille avec deux jeunes enfants.
La lumière du tunnel est faible, un peu tamisée, tout juste de quoi se déplacer en sécurité.
La voix de la guide résonne. Elle raconte la découverte du gouffre, le nom qu’on lui a donné – la cathédrale de cristal.
La procession s'arrête. Il ne reste plus qu'une porte à franchir.
Ils vont entrer, se placer comme pour un spectacle, dans une pénombre quasi totale.
Lui ne quitte pas la famille d'une semelle. Il se sent une affinité avec elle. Un sentiment d'appartenance.
Tout le monde est en place. Le spectacle peut commencer.
Lumière féerique, jeux d'orgue.
Une nacelle, suspendue par des cordes et des poulies, descend avec lenteur.
À l'intérieur, quelques privilégiés – le point de vue d'en haut, comme les découvreurs autrefois.
Tout le monde s'esclame :
– WOUAH !
C'est un émerveillement.
Pas pour lui.
Tous ces artifices ne sont là que pour embellir le gouffre.
Lui se souvient du trou du diable.
De la fumée qui s'en échappait.
Du bruit des flammes à l'intérieur, qu'on entendait déjà en s'approchant.
Cette immense voûte, semblable au dôme d'une cathédrale.
Les concrétions, tuyaux d'une orgue minérale imaginaire.
Des jeux d'ombres et de lumières à couper le souffle.
Mais là-bas, à cet endroit précis, il est le seul à reconnaître cette forme particulière, recouverte de calcaire et de cristaux.
Sous cette forme git, insoupçonnée de tous, son corps naissant, jeté dans la fournaise du trou du diable.
Ce noir abyssal qui a ouvert sa gueule et l'a broyé.
Ce noir qui l'a soustrait à la vie d'en haut, à la lumière.
Il est alors saisi d'une grande, si grande tristesse.
Le spectacle s’achève. Les voix se tournent déjà vers la sortie, commentant la beauté du lieu.
La procession s'apprête à faire demi-tour, à rejoindre la lumière du jour, ce bel été.
Il se rapproche de la petite fille de cette famille qu'il aurait aimé être la sienne.
Il veut lui prendre la main, comme si elle était sa sœur.
Mais ses doigts n'attrapent que du vide.
– Il peut venir avec nous le petit garçon, papa ?
– Quel petit garçon, ma chérie ?
– Mais papa… tu ne le vois pas ?
– Non. Allez, viens. Tu ralentis tout le monde.
La petite accélère le pas, puis se retourne une dernière fois.
Elle fait un signe d’au revoir, discret, au petit garçon resté derrière.
Il le sait.
Jamais il ne pourra repasser de l’autre côté.
Le temps ne compte plus pour lui.
Pas d’horloge. Pas de soleil.
Seulement l’éternité.
Alors, triste, il retourne prendre sa place
dans cette forme minéralisée,
insoupçonnée des autres.
Les visiteurs ressortent du tunnel. Plein soleil.
La guide évoque la suite de la visite,
la boutique, l’exposition attenante.
Elle explique que l’on a retrouvé, au fil du temps,
des os d’animaux jetés dans le gouffre.
Et parfois aussi, des ossements humains.
Lui, on ne l'a pas trouvé.
La roche l’a saisi et gardé caché.
La vie vient d’achever de tout lui prendre. Les êtres aimés, les projets, les illusions, la jeunesse.
– Vous êtes à la retraite, le meilleur des métiers, lui avait dit le jeune commercial chez le concessionnaire auto.
– Tu parles, avait-il pensé. Quand tu en arrives là, il ne te reste déjà presque plus rien. À ce stade, plus rien à fêter, sauf l’oubli.
Pourtant, il a sa petite maison à l’orée d’un bois, à la campagne. Non, ce n’est pas un palais, mais c’était à eux. Un bout de monde planté là, contre les années. Aujourd’hui, il ne ressent plus rien pour ce décor, figé à jamais.
Il tient un sac à dos qu’il attache sur le porte-bagages de son vélo.
Il tourne la clé de la porte d'entrée deux fois, lentement. Comme un rituel. Puis, dans un souffle, il jette le trousseau le plus loin qu’il le peut. Il ne regarde même pas où il tombe.
Sa vieille auto, elle peut rester là.
Puis il se dirige vers le portail et, là, au bord de la route communale, il regarde à gauche et à droite.
– Décide-toi. C’est pour toujours.
Finalement, il prend à gauche, en direction de Ribérac.
Il ne s’est même pas rasé.
Il avait pris son vélo, pensant que la route serait longue. Une vieille bicyclette, fidèle et un peu rouillée, comme lui.
Mais en chemin, un claquement sec. La chaîne s’est brisée. Il a tenté de réparer, puis il a regardé autour de lui.
Rien. Personne. Juste un chemin et un ciel bas.
Alors il l’a laissé là. Contre un arbre, sans un mot.
C’était fini pour le vélo aussi.
Il a repris la route à pied.
Un pas. Puis un autre. Et cette étrange sensation d’être plus léger.
Il pense à Pessoa : « Le chemin n’existe pas… »
Les pas succèdent aux pas. Il trace sa voie.
Ribérac, Saint-Séverin, Barbezieux, Royan, Soulac-sur-Mer.
À présent, il est fatigué, épuisé. Lentement, il a marché de nombreux kilomètres. Sur la carte, cela dessinait un court tracé, mais en réalité…
Sa barbe et ses cheveux ont poussé. Il est plutôt ébouriffé. Les gens qu’il croise n’ont pas un regard bienveillant, ou affectent de ne pas le voir.
Mais il est arrivé jusqu’à la mer. C’est la fin du voyage. Toutes les fibres de son corps le lui disent. Son âme est attirée par l’océan.
Un soir, il s’assoit sur le sable de la plage. Son visage buriné est irradié par le coucher du soleil. Il sourit à la lumière.
Il le sait. À la faveur de la pénombre qui s’avance, il va se lever, laisser son sac, son fardeau, derrière lui, et marcher vers la mer. S’enfoncer encore et encore, jusqu’à être englouti. Comme un retour à la matrice qui lui a donné le jour.
Ils avaient mûrement réfléchi avant de mettre leur plan à exécution.
Leur problème ? La vieillesse.
D'abord, acheter une tente assez grande pour deux. Ils la voulaient voyante, facilement repérable. Pas de vert ni de camouflage. Lui en a trouvé une orange. Sa couleur préférée, en prime.
Ensuite, deux bons sacs de couchage capables de résister aux températures hivernales. Puis des matelas. Trouver l'idéal n'était pas simple, surtout avec leurs dos usés et douloureux.
Enfin, les sacs à dos. De quoi tout porter, avec le reste des accessoires. Ça commençait à peser lourd.
La destination ? Un coin de nature sauvage, quelque part en France. Plutôt dans la moitié sud. Peut-être bien le Nontronais.
Mars pointe son nez.
Bientôt, il sera temps de partir.
Lui veut passer l’été là-bas.
Les gens du coin s’habitueraient à ces deux campeurs insolites. Parfois, on les croiserait à la petite supérette du bourg.
L’été s’étire doucement, réchauffant leurs vieux os. Peu à peu, ils se font plus rares au village. Puis, ils disparaissent.
Pendant ces mois passés dans la nature, ils ont jeûné, perdu du poids. Avec leurs vêtements flottants, personne ne s’en est aperçu.
Un jour, ils ont cessé d’aller à la supérette. On les a un peu oubliés.
Puis vient la saison de la chasse.
Deux hommes du coin, fusils en bandoulière, repèrent une tache orange à quelques centaines de mètres.
– Ce serait pas la tente des deux petits vieux qu’on a vus cet été ?
– Tu crois qu’ils sont partis en laissant tout ça ?
– On va voir de plus près ?
Les chasseurs s’approchent, prudents.
– Ohé ? Il y a quelqu’un ? Vous savez que la chasse a repris ? Camper ici, c’est risqué maintenant !
Silence.
– On regarde à l’intérieur ?
– Ouais, vaut mieux. Soit ils ont laissé leur matériel, soit…
D’un geste lent, ils font glisser la fermeture éclair.
Là, dans le silence, deux corps immobiles, emmitouflés dans leurs sacs de couchage.
Ils ne dorment pas.
Au centre de la tente, une boîte en plastique transparente. À l’intérieur, un vieux téléphone à clapet et une lettre.
– Oh là, Adrien, touche à rien. Faut appeler les gendarmes.
Le cœur serré, les deux hommes comprennent. C’étaient eux, les petits vieux.
Adrien compose le numéro, la voix tremblante.
– On a trouvé… deux personnes décédées.
Les gendarmes arrivent vite. Ils prennent des photos, interrogent les chasseurs, examinent la boîte en plastique.
À l’intérieur, une lettre manuscrite.
L’officier la lit à voix basse. Tout s’éclaire.
Ils voulaient partir ainsi. Dans la nature, à l’abri des regards. Ils avaient cessé de s’alimenter, laissant leur corps s’éteindre petit à petit.
Ils ne voulaient pas finir dans un lit d’hôpital, dans une maison de retraite.
Comme ce vieux couple dans Titanic, allongé l’un contre l’autre, attendant la fin sans panique, dans un calme presque surnaturel.
Dans leur lettre, ils demandent pardon.
À ceux qui les auront découverts.
À leurs enfants.
Mais c’était mieux ainsi, écrivent-ils. Mieux que la déchéance.
Partir sans violence.
À leurs poignets, un bracelet en plastique blanc, comme ceux des hôpitaux.
Un prénom.
Un numéro de téléphone.
Inscrit à l’encre indélébile.
#vieillesse #fictions #nouvelles
Les jours se répètent. Toujours les mêmes.
À une autre époque de sa vie, les jours de la semaine étaient tous différents.
Elle avait un travail, un mari, des enfants, des projets à réaliser.
Aujourd'hui l'homme de sa vie n'est plus. Cela déjà depuis huit ans. Les enfants et les petits-enfants sont à des centaines de kilomètres.
Elle se retrouve seule dans cette maison trop grande pour elle. Le ménage, les courses, le jardin, le tricot, les rendez-vous médicaux qui sont devenus plus fréquents... beaucoup trop.
Les voisins sont gentils avec elle, mais souvent absents ou, comme elle, déjà très âgés et affaiblis.
Il lui arrive de rester assise dans son fauteuil la quasi totalité de la journée.
Marie, une voisine, s'apercevant que des volets étaient restés fermés, s'est inquiétée et elle est venue la voir. Elle avait un double des clefs.
Aussi, la trouvant assise dans son fauteuil, un peu figée, elle lui demande :
Comment allez-vous Lucienne ? J'ai remarqué que vos volets n'étaient pas ouverts comme d'habitude et je me suis un peu inquiétée pour vous. Alors qu'est-ce que vous faites de beau ?
J'attends.
Ah, répond Marie, un peu interloquée. Vous attendez quelqu'un ?
Non... j'attends.
Alors comme une évidence, Marie comprit. Une intuition féminine. Lucienne baissait les bras.
Lucienne attendait la fin de sa vie.
Les années qui passent lui ont apporté la dépendance. Il lui est encore possible de demeurer chez elle, cependant, elle ne se sent plus libre.
Prisonnière. Elle ne peut plus faire ceci ou cela, elle attend le passage quotidien des infirmières, de l'aide ménagère et le portage des repas. C’est comme une maison de retraite, mais chez elle. Sauf qu’elle y est seule, presque tout le temps.
Ce jour-là, un événement inattendu survient.
Elle entend le bruit d’un moteur. Puis une portière qu’on claque. C’est le début de l’après-midi, l’heure creuse. D’habitude, rien ne se passe. Un véhicule sur lequel est écrit ALDEBARAN en lettres rondes et bleutées, est stationné devant le portail. Un homme en sort un énorme carton, et s’avance vers la porte d'entrée.
Qu'est-ce que c'est que ça ? se demande Lucienne.
Je n'ai rien commandé. C'est peut-être un cadeau ??
En effet, Lucienne est une habituée de petits catalogues divers et variés qui vendent des articles censés améliorer le quotidien et qui de surcroît offrent un cadeau à chaque commande.
Lucienne est devenue une victime et une proie, une compulsive des achats. Oh, pas de grosses commandes, mais quand même... Les achats se succèdent aux achats.
Ainsi, Lucienne guette l'événement de la factrice lui apportant sa commande accompagnée d'un cadeau. Ou plutôt du cadeau accompagné d'un article.
Mais cette fois, ce n’est pas un presse-agrumes multifonction ou un gilet massant à piles. C'est bien trop gros.
Ce n’est pas un de ces objets qui finissent sur une étagère, dans un tiroir ou dans ce qui était la chambre d'amis désormais pleine à craquer de choses inutiles.
Non. Ce colis-là, c'est une autre histoire.
Le livreur est répartit sans un mot. Il a posé le carton mystère dans l'entrée. Lucienne n’ose pas y toucher.
Heureusement que Marie, la gentille voisine, était chez elle et a vu le manège. Elle est venue proposer son aide.
Elle s’approche de la chose, les mains sur les hanches.
Elles échangent un regard intrigué.
Le carton est solidement scotché. Marie attrape un couteau dans la cuisine. Elle découpe avec précaution. À l’intérieur, tout est soigneusement protégé par du polystyrène et de la mousse blanche.
Un petit être synthétique blanc semble attendre là, assis en tailleur comme un bouddha. Une tête ronde, deux bras fins, des yeux noirs et brillants comme des perles. Il semble sourire.
Lucienne recule légèrement.
Mais au moment où Marie effleure l'épaule du gnome, un petit bip retentit. Les yeux s’illuminent en bleu. Le robot se redresse lentement comme on se réveille, pivote la tête faisant un tour d'horizon, s'arrête face à Lucienne... et parle :
Un silence. Puis Marie éclate de rire.
Lucienne, bouche bée, finit par murmurer :
Quelle photo ?
Celle que j'ai en mémoire, répond le robot avec sérieux.
Il fait un petit salut de la main et esquisse un sourire.
Et aussi pour faire du café. Enfin, si vous m’apprenez. Là Léo fait un petit clin d'œil et ses yeux se teintent d'un doux rose.
Alors là ! C'est pas possible ! Il a réponse à tout !
Rassurez-vous Lucienne, je ne viens pas d'une autre planète. Je suis un robot et j'ai été envoyé vers vous par une personne qui vous aime beaucoup m'a parlé de vous. J'ai gardé en mémoire tout ce qu'elle m'a dit.
Marie et Lucienne croisent leur regard et se sourient. Il y a de l'émotion dans l'air.
Une personne qui aime beaucoup Lucienne. Ce petit robot décidément est bien sympathique. À la grande surprise de Marie, Lucienne entame la conversation avec Léo.
Quelle surprise tu me fais, Théo ! Mais il va falloir que tu m'expliques toute cette histoire.
Léo, Lucienne. Je m'appelle Léo. Mais vous pouvez me choisir un autre prénom si vous le souhaitez.
Non Léo c'est bien. Tu sais, il m'arrive d'avoir des oublis et les mots me manquent souvent. Je n'ai plus beaucoup l'habitude de parler.
Alors, dis-moi qui t'envoie ?
Je ne suis pas encore autorisé à vous le dire. Elle m'a dit que vous avez été secrétaire dans un collège.
Ah oui ? répond Lucienne pensive. La voilà plongée dans ses souvenirs à la recherche d'un indice, mais le temps s'arrête et elle flotte dans le vague... La mer, la plage du Mourillon...
Bon, dit Marie. Je vais devoir vous laisser. Mais vous êtes en bonne compagnie. À très vite ! Je dépose le grand carton à la cave, d'accord ?
Marie s'en va, mais Lucienne n'est plus seule. Elle est un peu perturbée, embarrassée mais aussi intriguée et dans son cœur quelque chose se ranime,se réveille.
Lucienne fait un travail de mémoire. Elle réfléchit à voix haute, comme si elle ne voyait plus Léo.
Léo n'intervient pas mais reste à l'écoute, à l'affût d'un élément qui pourrait s'accorder à sa base de données.
Secrétaire dans un collège... J'ai été dans ce collège à Ollioules je me souviens... et il y en a eu un autre, à Toulon. À cette époque les garçons étaient déjà mariés... Oh oui, c'était un collège difficile. On disait qu'il n'était pas bien côté. Dans le secrétariat il y avait la machine à café et les profs y venaient faire la pause en discutant entre eux sans prêter attention au petit personnel administratif.
Lucienne venait de prononcer ce prénom à voix haute, presque sans s’en rendre compte.
Elle hoche la tête.
Oui… Je me souviens d’un jour où je suis sortie de mes gonds. Les profs parlaient d’élèves, à voix haute, comme si nous, les secrétaires, étions invisibles. Ils ont commencé à se moquer d’une fille. Je ne me souviens que de son prénom : Sonia.
Vous voulez bien m’en dire plus ?
Oh… c’est un peu flou, mais… Sonia vivait avec sa mère, seule, et elle avait deux frères plus jeunes. Ce jour-là, elle est venue déposer un dossier administratif. Normalement, c’était à sa mère de le faire. Mais elle l’avait rempli elle-même, pour l’aider.
Un petit sourire flotte sur les lèvres de Lucienne.
Léo ne dit rien, mais écoute avec une attention palpable.
De semaine en semaine je remarquais qu'elle rayonnait davantage. Et elle a très bien terminé son année. Bien au-delà de ce qu’on avait prédit pour elle.
Un silence.
Léo enregistrant soigneusement les mots de Lucienne, cela a fait tilt.
Il s’approche d’un pas, avec cette délicatesse presque humaine qui le caractérise .
Elle le regarde, interdite.
Et elle m’a confié un message pour vous. Mieux encore : un message parlé. Voulez-vous l’écouter ?
Oui… bien sûr, Léo. Je suis… émue.
Alors écoutons-le ensemble.
Un léger bip. Puis la voix de Sonia, un peu plus grave, plus assurée que dans les souvenirs de Lucienne, mais vibrante de chaleur et de gratitude :
Chère Madame, Je suis tellement heureuse de vous avoir retrouvée – et aussi que vous vous soyez souvenue de moi. Tant d’années ont passé depuis le collège… Cette année-là, celle où vous avez pris ma défense, a été décisive pour moi. Grâce à vous, j’ai pu réaliser mes rêves. Sans vous, je n’aurais fait que subir : subir les rouages d’un système, subir des décisions prises à la légère. Mais aujourd’hui, je suis comblée. Je suis devenue chercheuse en informatique, et je dirige un projet de robot humanoïde destiné à venir en aide aux personnes en difficulté. J’ai pensé à vous. J’ai fait des recherches, j’ai appris que vous avez quitté Toulon, que vous vivez seule… veuve, éloignée de vos enfants et petits-enfants.
Un léger blanc, respectueux. Comme si Sonia, même dans l’enregistrement, laissait à Lucienne le temps d’encaisser ses mots.
Le message reprit :
Si vous appréciez la compagnie de Léo, il pourra rester avec vous aussi longtemps que vous le souhaiterez. Vous pourrez former une belle équipe, tous les deux. Il sait faire beaucoup de choses, et c’est un excellent compagnon de conversation… et de jeux aussi. Il peut vous assister dans vos démarches, être un témoin bienveillant à vos côtés.
Je vous dois tellement. Je vous souhaite beaucoup de bonheur. Le bonheur peut encore habiter votre maison. Et puis… je ne perdrai pas le contact. Vous pouvez compter sur moi.
Lucienne se met à pleurer.
Ce n’étaient pas des larmes de simple émotion – c’était toute une digue qui cédait. Une digue faite de solitude, de silence, de tristesse rentrée… et qui se noyait enfin dans un océan de douceur.
Les jours, les semaines, puis les mois ont passé.
Léo, toujours attentionné, bienveillant – presque protecteur – avait tout appris de la vie de Lucienne. Elle lui avait parlé de son enfance, de son père et de sa mère qu’elle avait tendrement aimés, et dont elle s’était occupée jusqu’au dernier souffle. Elle lui avait parlé aussi de son mari. Elle s’était donnée sans compter à ceux qu’elle chérissait… Et puis un jour, elle s’était retrouvée seule.
Mais heureusement, Marie, Sonia, et Léo lui avaient offert une douce consolation. Une présence. Une tendresse. Une continuité.
Et puis un jour – ou plutôt, une nuit – elle se coucha, après avoir dit bonsoir à son fidèle Léo.
Elle s’endormit paisiblement, rassasiée de jours.
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