Un Spicilège

Se dit d'un cerf qui quitte son bois

Court métrage que j'ai eu la chance de voir au Utopiales cette année, Se dit d'un cerf qui quitte son bois est une petite fable dystopique dont l'humour très noir n'empêche pas de découvrir un sous-texte pertinent, ancré dans nos préoccupations.
Dans un avenir dans lequel la surpopulation est devenue un problème impossible à éviter, la solution trouvée a beau être consentie, cela n'empêche pas le tout d'être absurdement drôle.
Dans ce conte cruel, l'incongruité entraîne le rire et on se surprend parfois à être frappé par l'incroyable violence qui se cache derrière la satire. C'est en effet une situation fort tragique qui nous est dépeinte et, sous ses aires de pochade, Se dit d'un cerf qui quitte son bois est en fait particulièrement critique de notre société, sans concession, mais avec une justesse démoralisante.
Cela semble être le premier film de cette réalisatrice dont l'étonnante maîtrise donne très envie de suivre la suite du parcours.

(Bande annonce ICI)


Se dit d'un cerf qui quitte son bois | Salomé Crickx | 2023

Le livre de Nathan

Cela fait longtemps que je me laisse emporter par les écrits de Nicolas Cartelet qui a toujours su m'emmener là où je ne m'y attendais pas. J'ai une tendresse certaine pour cet auteur dont j'admire la plume et apprécie les histoires.
Avec Le livre de Nathan, je m'attendais avant tout à m'amuser, mais comme d'habitude, Nicolas Cartelet m'a donné un peu plus qu'un instant de franche rigolade.

Moi je vous dis, et que je sois bouffée par un requin-marteau si je me trompe, il y a assez de conneries dans ces pages pour créer un Empire bien plus puissant que celui des casquettes.

Il m'a donné à lire une histoire au temps long, retraçant plusieurs siècles d'évolution humaine après un cataclysme, quand le manuscrit douteux d'un auteur médiocre se trouve propulsé par un improbable concours de circonstances en texte guidant les nouvelles formes de religion de cette humanité à la dérive.

Il m'a donné un texte acerbe, cynique, aussi drôle que juste. Une critique des croyances, du fanatisme, qui nous tend un miroir dans lequel on peut voir que nous sommes prêts à croire la première chose qui vient quand le désespoir guette.
L'histoire du livre de Nathan, c'est l'histoire de n'importe quelle idée fumeuse, n'importe quelle théorie bancale, pour peu qu'elle arrive dans un moment de fragilité et qu'elle soit portée par des personnes convaincantes.

Malgré la brièveté du texte (120 pages environ), la plume acérée de Nicolas Cartelet fait des ravages, réussissant une mise en place parfaite pour un final en apothéose qui donne tout son sens au texte. Les dernières lignes sont d'une infinie drôlerie.


Le livre de Nathan | Nicolas Cartelet | Mnémos/Label Mu

18H30

18h30 est une série en 2 saisons de 22 très courts épisodes (moins de 10 minutes chacun) que j'ai pris beaucoup de plaisir à regarder au fil de l'eau, dès que j'avais quelques minutes devant moi. J'ai joué le jeu de ne jamais regarder plus d'un épisode à la fois, laissant s'installer une narration au temps long.
Je n'en dirai pas trop sur le contenu, laissant la découverte à qui sera curieux. Sachez simplement que 18h30 est une série de l'ordinaire, qui explore subtilement des thèmes courants, sans les idéaliser, avec le ton juste. Elle repose beaucoup sur son duo d'acteurs (magnifiques Pauline Etienne et Nicolas Grandhomme).
18h30 vaut le coup aussi pour sa réalisation, chaque épisode étant en effet un plan séquence. Outre la prouesse technique, c'est un choix qui permet aux acteurs d'embrasser entièrement des scènes qui sont essentiellement des dialogues.
La seconde saison, si elle déroute aux premiers abords, est un bijou d'écriture, une mise en abyme admirable, dans laquelle on ne cesse de trouver des références. Ne s'interdisant rien, le duo de créateurs réussit même à proposer de sacrées étrangetés (scotchant épisode 15 de la saison 2).


18H30 | Maxime Chamoux et Sylvain Gouverneur | 2020

Pyongyang 1071

Qu'est-ce qui est passé par la tête du journaliste Jacky Schwartzmann quand il a eu l'idée folle d'aller courir le marathon de Pyongyang ? Outre le léger détail qui est que Pyongyang est la capitale de l'une des dictatures les plus fermées au monde, il y en a un autre : s'il est un coureur du dimanche, il y a un gouffre entre sa pratique et préparer un marathon !
Manifestement, ces quelques broutilles ne sont pas du genre à arrêter notre homme qui se lance dans l'aventure et nous la raconte dans les détails pour notre plus grand plaisir.

Aventure épique, s'il en est, avec ses épreuves à surmonter : convaincre ses proches qu'il n'a pas perdu la raison, triompher des épreuves administratives, tout en préparant au mieux une épreuve sportive. Avec son regard effronté et son humour inébranlable, il nous en apprend beaucoup, mine de rien, grâce à ses perceptions, sur le pays et le peuple coréen. En mêlant le récit de ses efforts pour atteindre ses objectifs sportifs avec sa découverte d'un pays replié sur lui-même, il nous livre un récit passionnant, touchant et vrai, qui m'a émue (un peu) et fait rire (beaucoup).
De quoi en tirer de belles leçons de vie.


Pyongyang 1071 | Jacky Schwartzmann | Paulsen

Eugène

Ça y est, c'est fini, Eugène est bel et bien le dernier tome de la série RIP. Un tome qui clos une série extrêmement qualitative, que j'ai pris beaucoup de plaisir à lire.
Je ne saurais que louer la maîtrise de Gaet's. Il a su fournir un scénario extrêmement dense, aux intrigues étroitement intriquées, tout en ménageant suffisamment de zones d'ombre pour garder l’intérêt du lecteur jusqu'au bout. Son habilité à donner vie à des personnages aussi détestables que crédibles y est aussi pour beaucoup, et Albert, Maurice, Fanette et tous les autres resteront longtemps dans mon souvenir.
Les dessins de Julien Monnier auront également été grandioses du début à la fin, sa maîtrise des visages et des paysages urbains ont grandement contribué au charme de la série.

Nulle crainte à avoir au sujet de ce dernier tome : il clôt magnifiquement cette histoire violente et triste. Eugène n'est pas le plus simple des personnages. C'est encore une fois sale et dur. Je ne cache pas mon émotion quand il a fallu tourner la dernière page. Cependant, la fin est à la hauteur du reste et aucune frustration ne subsiste... uniquement la tristesse que ça soit déjà fini.

( Si mon avis sur le T5 t'intéresse, tu peux cliquer ici).


RIP, T6 : Eugène | Scénario de Gaet's | Dessins de Julien Monnier | Editions Petit à petit

Expiration

Je connais peu Ted Chiang, et pourtant j'ai souvenir d'avoir entendu de nombreux compliments à son sujet. Il semble pourtant avoir une production restreinte, mais quand je lis le nombre de prix reçus, je me dis qu'il y a quelque chose.
En ce qui concerne Expiration, je me rappelle juste que le premier avis que j'ai lu dessus était celui de l'autrice Florence Porcel qui en louait toutes les qualités.

Recueil de neuf nouvelles de tailles et de styles bien différents, on sent tout de même des thèmes récurrents dans cet ouvrage. Par exemple, la question du libre arbitre : quel est-il, quelle est son importance, que faire si on se rend compte qu'on en a ou non ? Ou celle de la connaissance : que fait-on de trop de savoir ? Comment vivre dans un monde que l'on sait condamné ? Dans une vie dont on connaît la fin ? Ou dont on sait ce qu'elle aurait pu être ?

Les gens sont faits d'histoires. Nos souvenirs ne sont pas l'accumulation neutre de chaque seconde vécue; ils sont le récit que nous écrivons à partir de moments choisis.

Si les nouvelles ne m'ont pas toutes parlé de la même manière (Le cycle de vie des objets logiciels, très longue, m'a moins touchée, quand Expiration, ou Le grand silence, m'ont particulièrement émue), il ressort de cette lecture l’extrême intelligence et la sagesse de son auteur. Loin des grandes démonstrations, il parvient en effet à nous plonger dans l'introspection en quelques phrases, et à bouleverser nos perceptions en quelques mots.

Ce fut une lecture d'une grande douceur et d'une certaine puissance, aussi optimiste que réaliste, me poussant à prendre certaines choses avec une perspective nouvelle. Une belle rencontre avec cet auteur.

N'oubliez pas de changer d'air...


Expiration | Ted Chiang | Traduit par Théophile Sersiron | Denoël/Lunes d'encre

Le règne animal

Alors qu'un étrange mal touche une partie de la population, transformant progressivement les personnes en animaux, un père et son fils voient leur existence bouleversée...

Fraîchement remise de la découverte du dernier film de Thomas Cailley, il m'était impossible de ne pas en parler.

Parce qu'un film fantastique, français, original et réussi, ça n'est pas courant.
Parce que prendre à rebours tous ces scénarios ineptes pour se concentrer sur les conséquences humaines et sociétales d'une telle situation est une idée de génie.
Parce que ce n'est pas dieu possible de brasser autant de thèmes et de le faire aussi bien.
Parce que les images sont belles, les cadres poétiques, les scènes de nuit et de poursuites particulièrement soignées.
Parce que quelques longueurs ne sont pas rédhibitoires.

Parce que j'aurai toujours une tendresse pour Romain Duris.
Parce que Paul Kirsher partait de loin et m'a fait peur, pour finalement éclore et me happer.
Parce que je pardonne, même si elle est dommage, la semi-transparence d'Adèle Exarchopoulos.
Parce que Tom Mercier, étrange et bouleversant, m'a profondément émue, comme toujours...

Parce que j'ai été transportée, j'ai compris, j'ai pleuré...
Parce que qu'un projet aussi atypique réussisse à voir le jour en France et soit aussi soigné, ça mérite qu'on s'y intéresse...


Le règne animal | Thomas Cailley | 2023

The Mass of men

The Mass of Men est un court-métrage du réalisateur franco-allemand Gabriel Gauchet tourné en anglais et rien de moins qu'une petite merveille de narration, portée par des acteurs impeccables.
En 17 minutes, il réussit une montée en puissance de la tension absolument parfaite, qui m'a scotchée à l'écran. Un scénario classique (un homme au chômage arrive quelques minutes en retard à son rendez-vous à l'agence pour l'emploi) est sublimé par une narration originale (les premières secondes du film, surtout), un développement inattendu et un sous-texte savoureusement cynique.
Un court que je conseille vraiment, mais attention à la violence, elle est crue et choque un peu !


The Mass of Men | Gabriel Gauchet | 2012

Les choses immobiles

La Martinique dans un futur proche, voici le théâtre du dernier roman de Michael Roch. Sur cette île à laquelle le gouvernement n'accorde plus d'importance, un frère en rejoint un autre, après le décès de leur père. Sur cette île en proie à la lutte pour l'indépendance, deux destins s'écorchent.

Et le soleil cognait sur nos peaux déjà tannées, tannées deux fois et retannées par des hivers de galériens. On le savait ça, qu'on était des galériens. On se reconnaissait à ce qu'on avait dans les yeux, sous les joues et au fond des poches ; les années de galère qui font disparaître l'âge et le goût des choses immobiles.

Je ne pense pas me lasser un jour de la puissance de l'écriture de Michael Roch. Au service de ce nouveau récit tourmenté, elle se joue des mots, de leurs symboles, de leur sonorité, de leur poésie.
Quelle impression folle, quand le style s'accorde avec le propos : ici : cru, là : violent, plus loin : onirique, souvent : âpre, aride, comme une terre trop sèche... évocateur, toujours, et saisissant... autant que l'histoire est riche.

Pour ajouter à sa formidable plume, Michael Roch est en effet également un faiseur d'histoire hors pair. Il sais guider le lecteur dans une trame aux dimensions multiples, dans laquelle les récits personnels font écho à des enjeux bien plus vastes.

Avec Les choses immobiles, Michael Roch signe de nouveau un livre remarquable à tous les niveaux.

N'oubliez pas de vous couvrir la tête...


Les choses immobiles | Michael Roch | Mnémos/Label Mu

La pensée selon la tech

En sa qualité de professeur en littérature comparée, universitaire renommé, Adrian Daub nous livre ici un essai sur les influences littéraires et philosophiques des grands noms de la tech. Divisé en 7 sections, chacune d'entre elles aborde un courant de pensée précis et la manière dont il est perçu et utilisé dans la Silicon Valley.
Nous volons donc des théories de McLuhan sur l'importance de posséder un média plutôt que son contenu à celles de René Girard sur les désirs mimétiques en passant par le randianisme (objectivisme) ou l'échec selon Samuel Beckett.

L'esthétique du génie qui règne sur le secteur de la tech repose encore et toujours sur cette espèce de courage purement gestuel, sur le déguisement des petites choses du quotidien en grands actes de non-conformisme, voire de résistance. Vous répétez ce que les gens disent autour de vous et vous pouvez qualifier cela de libre-pensée. Vous investissez l'argent de certaines personnes pour exploiter le travail d'autres personnes, et vous pouvez qualifier cela de prise de risques.

Comme il est facile de s'en rendre compte, La pensée selon la tech est un ouvrage assez pointu faisant appel à des références soutenues qui rendent parfois difficile l'accès aux thèses défendues. Cependant, avec un peu de concentration et de persévérance, porté par l'humour et les capacités littéraires de son auteur, il permet de dresser un portrait assez édifiant des grandes valeurs guidant les choix des acteurs-clés du secteur.
Si ça n'est pas une surprise de se rendre compte qu'ils recyclent beaucoup d'idées conservatrices en leur donnant un look novateur, si leur storytelling autour de la valorisation de l'échec ou de la disruption n'est pas un coup de théâtre, en savoir plus sur les origines de ces idées éclaire beaucoup sur le fond de leurs pensées (le chapitre sur le randianisme ayant pour moi été le plus parlant).

Au-delà d'un pamphlet, La pensée selon la tech est autrement plus éclairant pour se faire une opinion sur l'idéologie qui guide ceux qui tiennent une bonne partie de nos vies entre leurs mains. La mienne est faite.

N'oubliez pas d'éteindre...


La pensée selon la tech | Adrian Daub | Traduit par Anne Lemoine | C&F Éditions