Fils et Mailles

La forge des textes, mon atelier d'écriture.

La journée n’a été qu’une attente. Naïma reprend ce soir. Sébastien le sait.

Il y a cette atmosphère étrange, si particulière.

Ce tatouage, énigme persistante. Et puis ce bien-être incompréhensible, malgré les circonstances.

Vient le moment d’agitation du soir, quand l’équipe de jour prépare les patients pour la nuit.

Agitation aussi dans le cœur de Séb. Il a hâte de la revoir, de percer le mystère. Les lumières du couloir se tamisent.

L’équipe a rejoint la salle de permanence. Il n’est pas le seul à attendre l’arrivée de la dream team.

Ils doivent être là en ce moment, à prendre la relève, noter les transmissions.

Puis les chuchotements dans le couloir, les soignants qui se dirigent vers les vestiaires. Maintenant, la vie de la nuit commence.

Séb entend le discret roulis du chariot. Les haltes. Les paroles feutrées, en mode mineur.

Puis enfin, une main pousse doucement la porte de sa chambre. Il avait trouvé le temps long.

– Bonsoir Sébastien. Je peux t’appeler Séb, comme ils le font dans l’équipe de jour ?

Clignement d’yeux. Cœur battant.

– Je termine mon tour par ta chambre. Je t’avais promis de passer un peu plus de temps pour t’expliquer ce que raconte mon tatouage. Il avait l’air de beaucoup t’intriguer, vu la façon dont tu le regardais.

Clignement d’yeux. Oh que non, il n’a pas oublié !

– Je vais d’abord faire les soins et te positionner confortablement. D’accord ? Clignement d’yeux.

– Ok. On fait les choses dans l’ordre. Naïma, le visage paisible et attentif, dispense les soins.

Séb ressent, comme la veille, cette chaleur, ce bien-être. Presque un abandon.

– Voilà, Séb. Tu es prêt pour une bonne nuit. Maintenant, avant de te laisser te reposer, je vais te raconter un peu la signification de mon tatouage.

Clignement d’yeux.

Naïma voit qu’elle a toute son attention. C’est palpable.

– Tu vois cet arbre avec ses racines profondes et son tronc qui s’élance vers le ciel étoilé ? Pour moi, c’est bien plus qu’un ornement. C’est un symbole.

Les racines, ce sont les miennes. Le pays d’origine de mes parents. Ma mère, mes sœurs, ma famille, mes amis.

Et mon père… est là-haut, dans les constellations. Il n’est plus ici-bas avec nous. Je ne suis pas triste de te raconter ça ce soir. Parce que ce tronc que tu vois nous relie en permanence.

J’ai été très malheureuse à la perte de mon père. Je l’adorais. Je l’adore toujours.

Ce tatouage, c’est le témoignage que le temps n’existe pas.

Je reste connectée à lui en permanence. Tu vois ces constellations ? C’est un peu comme une toile. Comme Internet.

Et puis je ne suis pas seulement connectée à lui. Je le suis aussi à ma famille, à mes amis.

Tu sais que je vis dans un camping-car ? Je parcours le pays et je fais de nouvelles rencontres.

Dans ma constellation, il y a aussi certains des patients que j’ai croisés. Ils ont naturellement intégré mon monde.

– Peut-être qu’on se croisera encore… même quand je serai repartie vers une autre mission d’intérim ?

Naïma sourit, se lève doucement.

Elle a remarqué les yeux fixes et humides de Séb.

Il est déjà en train d’entrer dans son monde, dans son ciel.

Quand elle referme la porte, Séb n’est plus tout à fait là.

Le temps s’est élargi.

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Peter est assis dans son fauteuil roulant près de Séb. Après un bref silence il dit :

– Tu sais, je me rappelle une histoire avec mon petit-fils, Damien. Il a eu son premier vélo cet été. Tout fier, il voulait absolument l’essayer de suite, dans la rue devant la maison. Une pente douce, mais... eh, une pente quand même.

Séb, immobile, fixe Peter, intrigué.

– Alors voilà mon Damien qui se lance, hilare, à fond dans la descente. Mais... les freins. Trop durs pour ses petites mains. Il voit le panneau tout en bas, et là... il comprend comment ça va finir.

Moi, je le regarde depuis la terrasse, mais sa mère, elle, comprend tout de suite et se met à courir derrière lui. Sauf qu’en courant, elle perd une de ses sandales – tu vois le genre, des petites sandales d’été.

Peter rit doucement.

– Elle arrive en deuxième position, forcément. Damien a fini sa course juste à côté du panneau, patatras sur le trottoir. Pas de gros bobo, juste deux éraflures et une bonne dose de honte.

Peter s'interrompt, sourit un instant.

– Ça me fait rire maintenant, mais sur le moment, c’était une scène digne d’un dessin animé.

En revenant vers la chambre 418, Naïma ralentit le pas. La porte est entrouverte, et une voix résonne doucement à l’intérieur. Elle fronce les sourcils : Sébastien est aphasique, et les visites sont terminées. Qui peut bien être là ? Intriguée, elle pousse doucement la porte. Elle trouve Mr Lawson en sa compagnie.

Elle avance doucement pour ne pas perturber la quiétude de la chambre.

Ses cheveux courts sont un peu ébouriffés et sa blouse légèrement froissée après son tour de nuit.

Elle salue Peter avec un sourire :

  • Je vois que vous tenez compagnie à Sébastien. C'est cool mais il est temps que je m'occupe un peu de lui maintenant.

Peter manœuvre son fauteuil et fait un signe à Séb avant de s’éclipser.

  • Bonne nuit, Séb. Je repasserai demain, si tu le veux bien.

Naïma se tient debout près de Séb, à une distance respectueuse.

  • Si tu veux bien, on peut se mettre d'accord sur un moyen de communiquer. Par exemple, pour me dire oui tu clignes des yeux une fois simplement. Si c'est non, tu fermes les yeux une seconde on va dire. Tu es d'accord ?

Séb cligne des yeux. Apparemment c'est bon.

Pour vérifier que nous nous sommes bien compris :

  • Est-qu'il est midi ?

Séb ferme les yeux une seconde pour dire non.

  • On est bien d'accord, plaisante Naïma. Veux-tu que je t'arrange un peu mieux ?

Séb cligne des yeux. Naïma ne le voit pas, mais il sourit dans son cœur. Finalement cette jeune femme n'est pas une Tatie Danielle. Au contraire !

Pendant qu’elle le positionne, ses gestes sont précis, doux et rassurants.

Séb ressent pour la première fois depuis longtemps autre chose que la mécanique des soins quotidiens. Il perçoit la douceur d’un toucher qui ne se contente pas d’être efficace, mais qui porte en lui une chaleur inexplicable. Une chaleur qui, sans bruit, vient fissurer l’isolement dans lequel il était enfermé.

Séb découvre son tatouage tandis qu'elle le mobilise. Il est intrigué par ces motifs. Naïma s’en aperçoit et commente avec un sourire :

-Tu te demandes ce que ça raconte ?

Séb cligne des yeux. Bien sûr qu'il veut savoir!

  • D'accord je te le dirai, mais pas ce soir. J'ai été un peu lente le temps de m'adapter au service, mais la prochaine fois je serai mieux organisée et je te parlerai de ce tatouage.

Je te souhaite un bon repos et de beaux rêves. Je passe régulièrement dans la nuit dans les chambres pour jeter un coup d'œil voir si tout va bien.

Une fois Naïma partie, Séb est submergé par une vague d’émotions : un mélange de sérénité, de curiosité et de quelque chose d’indéfinissable qu’il n’avait pas ressenti depuis longtemps.

Alors qu’il s’endort, les sensations de ce contact persistent, comme une empreinte invisible sur sa peau. Les motifs du tatouage demeurent derrière ses paupières, emportés dans un éclat lumineux qui doucement le transporte ailleurs dans un autre temps.

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Sans cerveau, rideau.

On peut se passer d’un membre, mais pas du cerveau.

Il n’y a pas que le cerveau d’ailleurs : il y a les autres organes nobles, indispensables à notre fonctionnement. Mais le cerveau, lui, est tout en haut. C’est le premier de cordée.

Donc le cerveau, c’est la cabine de pilotage. Une fois que j’ai posé cela, je m’intéresse à la combinaison cerveau–pensée, cerveau–décision, cerveau–action.

Le cerveau créatif, capable de transformer la matière en quelque chose d’utile ou pas à l’individu.

Le cerveau étudiant, qui cherche à tout savoir, à tout comprendre sur lui-même. Une boucle sans fin.

Le cerveau qui veut comprendre ce qui est réel.

Le cerveau dépassé, qui regarde au-dessus de lui – Y a-t-il un super-cerveau ? –

Le cerveau dans l’univers, dans une autre dimension.

Le cerveau est-il seulement un amas de chair, de sang et de filaments ?

Le cerveau se dissèque lui-même et découvre que peut-être il n’y a pas que la matière organique.

Autre chose de transcendant, de vertical, qu’il ne peut ni voir, ni toucher, ni sentir, ni entendre ?

Certains cerveaux prétendent que oui. D’autres que non.

Les premiers ont trouvé que la cage n’est pas vraiment fermée.

Les seconds restent résolument à l’intérieur.

Je ne sais pas si j’ai le droit de penser ça.

Peut-être que je me trompe.

Peut-être que ce cerveau qui a pris place dans la cabine de pilotage n’est qu’un passager qui parle fort.

Je le regarde cogiter et parfois je me demande s’il sait vraiment où il va.

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Jaja et Cyril se sont occupés de moi et je suis presque prêt pour la nuit.

Une main à peine plus appuyée sur mon épaule, Jaja me souhaite une bonne nuit.

Au pas de la porte de la chambre, Cyril se retourne vers moi et me fait un signe de la main accompagné d'un clin d'œil amical.

Il se dirige vers la chambre suivante...

J'entends l'activité soutenue dans le couloir. Voix inter jetées pour demander de l'aide ou à la recherche d'un élément qui manque pour réaliser un soin.

Plus tard le bruit va se transformer en voix basses feutrées et en murmures durant la nuit.

Des bruits de sonnettes par ci par là.

Parfois une voix de l'équipe qui s'échappe plus fort qu'il ne faudrait.

Mais on n'en est pas là.

À présent une chappe tombe dans le service qui se met en mode nuit.

L'équipe est arrivée au bout de ses forces pour cette journée.

Tout le monde ou presque est dans la salle de soins. Il y en a qui ont le regard plongé dans leur smartphone. Ils sont déjà un peu ailleurs. D'autres parlent d'événements qui ont marqué la journée, qu'ils soient funs ou tristes.

De temps en temps un regard pointe dans la direction du couloir à travers la vitre de la salle dans l'espoir de voir apparaître le duo de l'équipe de nuit.

C'est Doudou cette nuit. Un aide-soignant baraqué avec un mental solide. Toujours jovial. Il est de toutes les situations et hyper compétent. On peut s'appuyer sur lui.

Et le voilà enfin ! On le reconnaît de loin, dans la lumière tamisée, accompagné de l'IDE de nuit. C'est un soulagement ! Les voilà tous les deux !

Il arrive quelquefois qu'un soignant soit manquant pour la relève. Son homologue de jour doit rester jusqu'à ce qu'une solution soit trouvée...

Mais ce soir c'est bon. L'équipe de nuit est au complet. À côté de Doudou marche Naïma, la nouvelle infirmière de nuit.

Jaja l'a déjà croisée quand la coordonatrice l'accueillait l'autre jour et lui présentait l'établissement et le service.

Cyril se rappelle que Jaja lui avait parlé d'elle...

  • Bonsoir l'équipe ! dit Doudou. Je vous présente Naïma qui commence cette nuit.

  • Oui, mon prénom est Naïma, enchaîne-t-elle. Je suis ici pour quelques semaines, peut-être plus. J'ai un CDD de deux mois. Je suis disons une infirmière itinérante. Je vis dans un camping-car. C'est un peu court comme présentation mais vous devez être fatigués et si on faisait les transmissions? C'est juste le premier contact. On apprendra à mieux se connaître en travaillant ensemble, vu que je ferai aussi des horaires de jour.

Naïma fait déjà impression.

C'est une jeune femme qui n'est pas spécialement belle mais il émane d'elle de l'assurance, de la douceur et de la fermeté à la fois dans sa manière d'être. Ses cheveux sont courts, noirs et un peu en désordre.

Sur son bras gauche, un tatouage s’étend de son épaule jusqu’à son poignet, mêlant des éléments célestes et terrestres. Il n'est pas courant comparé aux thèmes les plus représentatifs.

À la base, près de son poignet, un arbre de vie aux racines puissantes, presque nerveuses, qui semblent s’enfoncer dans une terre invisible. Un tronc est fin et solide, s’élançe vers le haut.

À mi-hauteur, les branches de l’arbre se déploient. Au lieu de feuilles, ce sont des constellations qui brillent dans un ciel nocturne stylisé. Des étoiles lumineuses, reliées par de fines lignes d’encre blanche ou dorée et dessinent des formes reconnaissables comme la Grande Ourse ou Orion, mais aussi des constellations inconnues sauf de Naïma.

Ce tatouage semble raconter une histoire, celle d'un être profondément enraciné, mais toujours tourné vers les étoiles, en quête d’ailleurs. Il incarne l’équilibre entre stabilité et exploration. Le symbole de la personnalité de Naïma.

L'équipe de jour qui était prête à détaler pour regagner ses pénates reste un moment intriguée. Pour l'une la gêne, pour l'autre le charme, le sentiment de quelque chose d'autre.

  • C'est de l'art ton tatoo ! dit Virginie. Vraiment réussi !

En effet Virginie est sensible à cela. Elle a un magnifique mandala coloré tatoué à son épaule, mais il n'est visible que si elle tire un peu sur la manche courte de sa tunique. Elle aimerait bien être copine avec elle.

Les transmissions se déroulent chambre par chambre. Les problèmes rencontrés dans la journée avec tel ou telle. Tous n'ont pas de surveillance particulière.

  • Chambre 418. c'est un jeune tétra de dix-huit ans victime d'un AVP, blessé médullaire avec trauma crânien et coma consécutif. Il est dépendant pour les AVQ, aphasique mais il comprend ce qu'on lui dit. Il est alimenté par voie orale en mixé lisse et eau gélifiée.

Le traumatisme est assez récent donc on peut espérer de petites améliorations.

Sur le plan psychologique il est triste et déprimé. C'est un peu notre chouchou du service.

En journée il reçoit quelques visites : sa mère, des potes. Mais comme la communication est difficile et émotionnellement pénible, elles ont tendance à s'espacer.

  • Voilà, dit Virginie. On a fait le tour du service. On te souhaite bon courage pour cette première nuit.

  • Et bien merci pour votre accueil répond Naïma. On va commencer par faire le tour des chambres pour les médocs de nuit. Hein Doudou ?

  • Et oui, il va falloir commencer. Allez go ! dit Doudou.


( Certains êtres ne font que passer, mais leur lumière change à jamais ceux qu'ils croisent. )

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Il pouvait vaquer, l’esprit tranquille.

Sur son téléphone, une application ICE. Tout y était : date de naissance, groupe sanguin, pathologies, traitements, personnes à prévenir. Un bouton spécial pour donner l’alerte.

Dans sa voiture neuve, près du plafonnier, un autre bouton. En moins de deux minutes, une voix humaine. L’auto, elle, déjà localisée.

Il avait ajouté une application seul et en sécurité. Elle préviendrait s’il cessait de bouger trop longtemps. Pratique pour le vélo. Pour la marche.

Sa montre connectée veillait aussi sur lui. Avait-il assez dormi ? Assez marché ? Assez bu ?

Des SMS lui rappelaient les examens de prévention. Les rappels vaccinaux. Et puis venaient les alertes : météo, risques industriels, menaces diffuses.

Un supra-organisme veillait. Ou du moins, le laissait croire. Tout était prévu. Trop, peut-être. Au point de ne plus rassurer.

Cette nuit-là, il dormait d’un sommeil léger. Puis le sommeil s’est épaissi. Il est devenu dense, profond, sans rêves. À un moment – quand exactement ? – quelque chose a lâché.

Il a pris conscience qu’il flottait. Il était léger. Il se voyait, en dessous, étendu dans le lit. Immobile. Étranger.

Désormais, il était libéré. Délivré de toute assurance.

S’il avait pu mesurer le temps, il aurait constaté que personne n’était venu. Aucun bouton n’avait crié assez fort. Aucune montre n’avait insisté. Aucune application n’avait osé déranger.

Peut-être que le service de santé était saturé. Peut-être que les routes étaient bloquées par la pluie, la colère ou autre chose encore. Peut-être rien de tout cela.

Simplement, parfois, malgré toutes les précautions, personne ne vient.

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La salle est grande. Cyril m'a emmené sur le fauteuil roulant et il m'a confié à Valérie.

Elle m'a accueilli avec son sourire rayonnant.

  • Ah voilà Séb !

La journée a été pénible et je suis triste. Toujours les mêmes répétitions.

Sarah était de repos aujourd'hui.

Ma daronne est venue me rendre visite. Elle a les yeux cernés. Elle a dû pleurer. Est-ce à cause de moi ?

Aujourd'hui on a essayé un nouveau truc.

On m'a amené à la salle à manger pour la première fois. Moi qui pensais qu'il n'y avait que des vieux, j'ai été surpris.

J'ai un fauteuil totalement sur mesure qui me cale de tous les côtés avec même un appui-tête. Il est assez grand, un peu l'ampleur d'un transat.

L'équipe soignante m'a choisi une table qui me sera assignée. On n'y est que trois car je prends pas mal de place.

C'est Jaja une aide soignante qui va me donner la becquée. C'est un moment intense pour les soignants. Beaucoup à faire en un temps limité quand-même.

Mais Jaja elle prend le temps.

Bien sûr, j'ai un peu la honte. D'habitude on me fait manger dans la chambre et là c'est devant tous les autres estropiés de la vie. Mais je suis vite rassuré. Mes deux compagnons de table eux peuvent parler et franchement ça me distrait. Parlent de choses et d'autres, comme des discussions de comptoir. Ils racontent des blagues et me font des petits clins d'oeil amicaux. Jaja est un peu mon ambassadrice. Elle est mon soutien.

  • Bonjour messieurs ! Je vous présente Sébastien. Séb pour les amis ( sourire et petit clin d'œil vers moi ). Il a eu un accident de la route. Actuellement il est paralysé des quatres membres et ne peut pas parler. Mais il comprend bien ce que vous dites.

Puis Jaja se tourne vers moi :

  • Séb, je te présente Monsieur Duterrier Frédéric

  • On m'appelle Fred ( sourire )

  • Et Séb voici Monsieur Lawson Peter qui a choisi de vivre dans notre belle région.

  • Et bien moi, dit Frédéric, j'ai eu un AVC. Comme tu vois mon bras gauche ne fonctionne plus mais j'ai récupéré l'usage de ma jambe gauche. Ça n'a pas été aussitôt mais il faut beaucoup de patience... hélas.

  • Moi j'ai un genou tout neuf en titane à droite, dit Peter en parfait français avec son accent d'outre-manche. Je l'avais tellement usé en restaurant la vieille maison que j'ai achetée ici que je ne pouvais plus marcher sans – souffrir le martyre – comme vous dites en France.

Les présentations étaient faites. Fred et Peter m'ont raconté la raison de leur présence ici.

La conversation s'en est suivie entre Fred, Peter et notre combo Jaja/Séb. Des rigolades, des clins d'œil.

Le moment repas s'est bien passé. Et vivement demain midi!

Demain j'aurais pas le stress de la première fois.

Jaja me raccompagne dans ma chambre et avec Cyril m'installe pour une sieste après m'avoir fait les soins.

Jaja à Cyril :

  • Ce soir tu vas voir il y a une nouvelle infirmière de nuit que tu ne connais pas.

  • Et alors ?

  • Quand tu vas la voir tu vas être surpris.

  • Ah bon ? ( petit air malicieux )

  • Ne fais pas ton numéro de charmeur, petit coquin hein. À toi de te faire ton idée mais tu verras, elle est une peu spéciale...

Eux ils discutent et ne font pas attention à moi pendant ce temps. Je suis intrigué et me demande si c'est une bonne ou une mauvaise nouvelle pour moi. Ouais la question est – sympa ou Tatie Danielle ? Détrônera-t-elle Sarah qui pour moi est ... Sarah ?

J'espère juste qu'elle n'aura pas un air faussement compatissant comme on peut voir trop souvent.

Je sens que je vais y penser jusqu'à ce soir. Ça va tourner dans ma tête. J'en saurai plus d'ici là. Mes oreilles en mode radar guettent le moindre indice.

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Tout le monde est super avec moi.

Mais évidemment j'aurais aimé être ailleurs. J'ai dix-huit ans bordel. Je devrais être avec des potes, faire un petit game ou je sais pas moi, voyager.

La Thaïlande je rêverais d'y passer plusieurs mois.

Les femmes sont superbes là-bas, de sacrés p'tits lots comme dirait mon grand-père Pierro. Enfin bref...

La matinée est bien avancée et je n'ai encore rien fait. Toute l'équipe des soins s'est occupée de moi de A à Z.

C'est tellement humiliant de ne pouvoir rien faire de moi-même.

Avant, j'avais un corps affûté...un corps de rêve haha !

J'ai grossi. Je ne bouge plus. Ce que je mange n'a pas de goût ni d'odeur. C'est tout mixé avec aussi des médocs pilés ou liquides mélangés dedans.

Parfois je suis anéanti. Est-ce que je vais récupérer ? Mon état va peut-être empirer ?

J'aurais préféré mourir que d'être comme ça. Et pour combien de temps ?

Mais heureusement il y a Sarah, et puis Cyril et quelques autres.

Tiens, dans quelques minutes on va m'emmener en kiné.

Là-bas c'est Valérie qui s'occupe de moi. Elle est un peu plus âgée que Sarah. Elle est vive souriante et a une de ces pêches !

Son visage, son attitude, ne sont que bienveillance et fermeté. Elle est très pro. Elle me fait penser à ma grande sœur Cécile.

Elle me communique de l'espoir et j'ai envie de me battre pour ne pas la décevoir.

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C'est vrai que j'aime la musique ! Je suis jeune mais je suis mal portant.

Il m'est arrivé quelque chose de pas cool. J'ai eu un accident. J'étais sur mon scooter à faire des embardées et de la roue arrière. J'ai pas capté assez tôt ces petits graviers de merde dans le virage et hop !

Ma tête a frappé la route ou un caillou. Je ne me souviens pas.

Je me suis retrouvé à l'hôpital.

Je ne peux plus parler, même pas avoir une expression du visage.

Je reste figé. Je ne peux pas bouger. Depuis combien de temps ça dure ? Je ne sais pas.

C'est le matin. J'entends que ça bouge dans les couloirs, des voix, des éclats de rire. C'est l'équipe du matin.

Ça va s'animer un peu. On va s'occuper de moi. J'espère que Sarah est là. Elle est cool avec moi. Les autres aussi sont sympas mais elle je la kiffe.

Le matin, c'est un vent de fraîcheur.

Je l'entends qui se rapproche. Elle parle dans la chambre à côté. C'est comme un chant d'oiseau du matin et le soleil se lève.

Ça y est la porte s'ouvre.

  • Saalut Séb !

Elle se dirige vers la porte vitrée, ouvre les rideaux et bing la lumière du jour. Et re-bing la plus belle des filles !

Sarah entrouvre la porte vitrée et ça caille un peu. Il n'y pas d'étage ici.

Je ne sais pas pourquoi elle fait ça mais c'est un rituel.

En passant devant le pied du lit, elle n'a pas pointé du doigt ma méga érection du matin. Elle en a vu d'autres.

  • Séb, tu préfères la télé ou la zic ? Je vais t'installer pour le petit déj.

  • Cyril tu peux venir m'aider ?

Cyril entre souriant. Je l'aime bien aussi. C'est Musclor mais tout en douceur. Il a toujours une petite vanne gentille , un petit clin d'œil.

À eux deux ils ont la technique pour me positionner pour le petit déj. L'adaptable est placé devant moi.

  • À tout de suite Séb pour le p'tit déj et les médocs.

Sourire et clin d'œil de Sarah.

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Roman publié en 1906. Le socialisme se propage en Russie. Les ouvriers, puis les paysans, ne supportent plus les conditions de vie imposées par le pouvoir en place et la corruption systémique. Ils réagissent. Ils s’organisent. Ce qui m’a plu, c’est que Gorki a mis en avant le rôle des femmes. Elles sont partout. Pas en avant. Pas en héroïnes qui font du bruit. Mais avec leur manière à elles de ressentir et d’agir. Gorki leur a donné une belle place dans le roman.

D’abord la mère, Pélaguée. Au début du roman, on la voit vivre dans la crainte. De son mari, de la police, de ce que pense le voisin. Elle vit courbée, battue par son mari, effacée depuis si longtemps qu’elle n’a plus le souvenir de jours heureux.

Son mari décède. Son fils entre dans le mouvement politique et en devient un leader local. Elle écoute les réunions qui se déroulent chez elle. Elle fait des efforts pour comprendre. Elle apprend à lire. Une transformation s’opère. Elle aime la camaraderie authentique du groupe qui se forme. Elle ne devient pas une révolutionnaire au sens classique. Elle devient quelqu’un, elle qui n’avait pas d’existence propre. Sa force, elle ne la crie pas. Elle avance, c’est tout.

Natacha, c’est la jeunesse. Elle va vite. Elle croit que ça peut changer, maintenant, tout de suite. À côté de Pélaguée, on sent le décalage de génération. La peur d’un côté, l’élan de l’autre.

Sachenka, c’est le calme et la clarté. Elle analyse. Elle explique sans écraser. Elle rassure.

Sophie, c’est la douceur sans être naïve. Elle aide, elle écoute, elle est là. Mais elle ne se fait pas d’illusions. Elle sait que le monde est dur. Elle est aussi pianiste et, par elle, Pélaguée découvre la musique.

Lioudmila, c’est la liberté. Elle est très active et ne ménage pas sa personne. Elle n’est pas enfermée dans un rôle. Elle ne demande pas si elle a le droit d’être là. Elle est là.

Et Tatiana. Plus discrète. On la remarque moins, mais sans elle, beaucoup de choses ne se feraient pas. Elle représente toutes celles qui agissent en silence.

Pour moi, La Mère, ce n’est pas seulement un roman sur des idées. C’est un roman sur des transformations intérieures. Et très souvent, ce sont les femmes qui les portent. Pas avec des grands mots, mais avec des gestes. Avec une présence et une force tranquille. Une endurance.

Ce livre-là, je l’ai surtout lu à travers elles.

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Sous ses pieds les pavés de la petite rue le font tantôt légèrement trébucher, tantôt rebondir mollement.

Il est là, dans la rue, au milieu du ballet des passants, mais son esprit danse ailleurs. Les mots l’entourent, espiègles, bavards, jamais fatigués.

Eux ne voient qu'un vieil homme barbu aux longs cheveux blancs, au regard bleu perçant.

Personne ne semble le voir, ne le calcule et n'a l'idée de lui prêter attention. Lui, il se parle à lui-même et il leur parle aussi mentalement.

Ils s'expriment par leur langage corporel, leur mise vestimentaire, leur coiffure, leur démarche, leurs tatoos...

Mais lui préfère les mots.

Il ne se paie pas de mots. Non, il les paie d’attention. Il les goûte, les fait rouler sous sa langue mentalement. Avoir le dernier mot ? Pourquoi pas le premier, ou celui d’après ? Il sourit. Le monde autour de lui, les passants, les vitrines, tout cela n’est qu’un décor en mouvement, une toile qui se déploie sans jamais vraiment exister.

Les mots, eux, sont bien réels. Ils ont du poids, de la texture, parfois même un parfum. Il les connaît depuis toujours, et ils le connaissent mieux encore.

Un enfant passe en courant. Courir après les mots ? Ils sont trop rapides.

Une affiche criarde : trop de mots pour ne rien dire. Quelqu'un l’effleure sans le voir. Lui aussi est un mot. Un mot oublié ?

Il continue. Il n’a pas froid, il n’a pas chaud. Il flotte un peu. Ses pieds avancent d'eux-mêmes. Il trébuche – qu' importe. Tout devient plus doux, plus léger.

Les mots chuchotent autour de lui, comme une brise dans les feuillages. Ils l’enveloppent, l’accompagnent. Plus de poids ni de course. Juste ce glissement naturel, cette caresse du silence.

Il ferme les yeux.

Et les mots, tendrement, l’emportent.

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