Fils et Mailles

La forge des textes, mon atelier d'écriture.

J'écoute une playlist .

Soldier of fortune, Deep Purple.

Je suis à l'arrêt. Plus de volonté. Profonde tristesse. Un nid au dessus de ma tête.

« Pour ma part, dans mon rêve, je portais trois corbeilles de pain blanc sur la tête. Dans celle du dessus, il y avait de la nourriture préparée par un panetier et destinée au pharaon ; et les oiseaux venaient les picorer dans la corbeille qui reposait sur ma tête... »

Chaque fois que je suis dans cet état, c'est annonciateur d'une mauvaise nouvelle.

Et je suis fatigué de nager à contre-courant, de porter comme Atlas tout le poids de la terre sur mon dos.

Sortir. Marcher. Bouger. Au bout du chemin il n'y a pas d'immortalité sur cette terre. Seulement un parcours de misère. Avec pour fin la terre ou la cendre.

Comme Élie, épuisé au point de dire : « C’est assez. Maintenant… laisse-moi. » Il marche jusqu’à ce que le désert lui arrache tout, puis il se met sous un buisson ; pas pour se cacher, mais pour arrêter d’être.

L'herbe sèche et la fleur tombe...

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Métro 2033 de Dmitry Glukhovsky, n’est pas juste un roman post-apocalyptique, c’est pour moi une ambiance. Dès les premières pages, j'ai l’impression d’être enfermé avec les personnages, dans ces tunnels sombres où chaque pas résonne et où la lumière vacille.

À la surface, Moscou est détruite, irradiée, méconnaissable. Elle n’existe plus vraiment. Ce qu’il reste de l’humanité vit entassé dans le métro. Chaque station est comme une micro-nation avec son idéologie, ses peurs, ses règles.

Le héros, Artyom, est un jeune homme ordinaire. Pas un soldat, pas un génie. Il veut juste bien faire. Il a grandi dans cette obscurité et doit accomplir une mission quasi impossible à travers les tunnels infestés de créatures et de mystères.

En le suivant, je ressent sa fatigue, sa peur, sa curiosité. Parfois j'ai envie de lui dire stop, de rentrer chez lui, mais je suis en même temps curieux de connaître la fin.

Ce livre est saisissant par son atmosphère : le bruit des gouttes d’eau, les murmures dans l’obscurité, la paranoïa constante. J'ai toujours l’impression qu’il y a une menace derrière moi.

Et puis, il y a cette mélancolie. Celle d'un monde qui s’est effondré, et des gens qui essaient encore de garder un sens à leur vie.

En refermant Métro 2033, je me sens sale, fatigué, mais surtout hanté. Comme si j’étais moi-même sorti du métro après un très long voyage dans les ténèbres.

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Si j'écoute du metal, ce n'est pas pour la violence, ni pour le bruit.

C'est pour le cri.

Celui de l'autre quelque part, lancé dans l’obscurité, comme une décharge à travers moi.

Ça peut paraître étrange d’apprécier quelque chose de sombre en cherchant air pur et lumière. Pourtant, ça ne m’enferme pas. Ça me montre ce que je porte. Ça met en face de moi l'indissible.

Lyrics en anglais. Je ne comprends pas tout, et au fond… c’est mieux comme ça. Si je comprenais chaque mot, ça collerait peut-être pas.

Le fait de les partager pourrait donner une image de moi qui n’est pas la bonne, un reflet déformé. Je n’écoute pas les mots. Je prends autre chose. Je prends la vibration, l’élan, la fissure dans la voix.

C’est le cri qui compte. Pas le sens.

Quand la voix s’arrache, j’ai l’impression qu’elle dit ce que je tais. Un rugissement de l'âme.

Je reste silencieux, mais je me reconnais dans ce hurlement qui n’est pas le mien. C’est un miroir émotionnel, pas un message. C'est l'intensité de mon chaos, sans avoir à parler.

Exprimer ce que je ressens ? Je n'y parviens pas.

Et puis il y a ce choc — presque physique. Le morceau démarre comme une décharge.

Mon défibrillateur émotionnel à portée de playlist.

Quelque chose repart à l’intérieur, pas clair, pas stable, mais vivant.

C’est sombre, oui. Mais c’est le sombre censé me soigner.

La voix brute me confirme : « Tu n’es pas seul dans ce que tu ne parviens pas à dire. »

Ces lignes sont pour déposer toute ma contradiction. Pour que le cri cesse de tourner en rond au-dedans. Pour dire que parfois, laisser l’autre hurler à ma place… c’est la seule manière de reprendre mon souffle.

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Ce texte est un souvenir d’un matin ordinaire dans un service de soins.
Je l’ai vécu, et je l’ai aimé.


C’est l’été et il est six heures trente.
J’ai parcouru quinze kilomètres dans la fraîcheur calme du matin sur les routes de campagne.

Une famille de sangliers a traversé la route, à une centaine de mètres de moi.
Un peu prudent, j’ai ralenti et j’ai profité du spectacle : le mâle, la femelle et trois petits entre les deux.
Au loin, j’entends un coq chanter. Tout est calme et paisible.
L’odeur d’humus de la forêt me suit jusqu’à l’entrée du centre.

La silhouette bien connue du centre de rééducation se dessine.
Un sentiment d’appartenance.

Après avoir accroché mon vélo, je me dirige vers l’entrée du personnel.
Je ne suis pas le premier arrivé. Cédric, Stéphanie et Annie sont déjà là.

— Hey Nok ! Tu es venu à vélo ce matin !
— Eh oui, lol. Je n’ai pas l’esprit embrumé en arrivant. C’est ça qui est bien. Héhé.

On me charrie un peu. Je suis quasiment le seul à faire du vélotaf, quel que soit le temps.
Heureusement, j’ai la possibilité de me doucher au vestiaire. C’est pratique.

Ils sont assis sur des chaises en plastique d’été, mises à disposition par la direction.
Avec les tables, c’est ici que ceux qui veulent manger dehors le midi peuvent le faire.

Cigarette ou vapoteur. Smartphone qui défile.
Peu de mots. On est là ensemble. L’équipe se forme.

Bientôt, direction les vestiaires. Enfilage de la tenue blanche, puis vers la permanence de soins.
Là, l’équipe de nuit touche à la fin. Elle va bientôt pouvoir regagner ses pénates.
Elle nous a préparé les chariots de soins.
La cafetière est presque prête, elle fait ses derniers glouglous.

On s’installe autour de la grande table ovale de la permanence.
Transmissions entre IDE, AS, ASH.
Ce qui s’est passé dans la nuit, patient par patient.

L’IDE de nuit nous fait rire :
Monsieur M a cherché à se coucher dans un lit… qui n’était pas le sien.
Et bien sûr, le lit était occupé !

Le jour aussi, Monsieur M déambule souvent nu.
Alors une astuce a été trouvée : un plateau inox posé en équilibre sur la porte fermée.
Il ouvre → le plateau tombe → BLING → alerte.
Précieux système D du dimanche, quand l’équipe est réduite.

Sinon, on le prend avec nous à la permanence.
On lui tend une boisson, on lui parle,
on lui donne de quoi dessiner, écrire, feuilleter.
On l’intègre, tout simplement.

Ensuite, il faut y aller. Chacun sa partition.
Trois chariots, trois ailes. Une IDE par aile.
Les AS vont par deux, plus nombreux. Les ASH, deux par aile aussi.
Quarante-cinq lits au total. C’est le Service de Rééducation Fonctionnelle.

L’autre service, on l’appelle le Service Cardio.
Il est destiné à la réadaptation à l’effort, majoritairement.

Mais aujourd’hui, je suis dans le Fonctionnel.
Je travaille en tant qu’IDE.
Avec Élodie et Sylvie.

Je suis à l’aise avec elles.
Ce sont des bulles de joie qui pétillent.
Souvent, on se comprend d’un regard.
On a des fous rires à en avoir mal aux abdos.

Même si nous avons chacun une aile attitrée,
nous sommes mobiles,
et surtout, on s’entraide.
Nous avons toutes et tous un DECT.

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La vie vient d’achever de tout lui prendre. Les êtres aimés, les projets, les illusions, la jeunesse.

— Vous êtes à la retraite, le meilleur des métiers, lui avait dit le jeune commercial chez le concessionnaire auto.

— Tu parles, avait-il pensé. Quand tu en arrives là, il ne te reste déjà presque plus rien. À ce stade, plus rien à fêter, sauf l’oubli.

Pourtant, il a sa petite maison à l’orée d’un bois, à la campagne. Non, ce n’est pas un palais, mais c’était à eux. Un bout de monde planté là, contre les années. Aujourd’hui, il ne ressent plus rien pour ce décor, figé à jamais.

Il tient un sac à dos qu’il attache sur le porte-bagages de son fidèle vélo.

Il tourne la clé de la porte d'entrée deux fois, lentement. Comme un rituel. Puis, dans un souffle, il jette le trousseau le plus loin qu’il le peut. Il ne regarde même pas où il tombe.

Sa vieille auto, elle peut rester là.

Puis il se dirige vers le portail et, là, au bord de la route communale, il regarde à gauche et à droite.

— Décide-toi. C’est pour toujours.

Finalement, il prend à gauche, en direction de Ribérac.

Il ne s’est même pas rasé.

Il avait pris son vélo, pensant que la route serait longue. Une vieille randonneuse, fidèle et un peu rouillée, comme lui.

Mais en chemin, un claquement sec. La chaîne s’est brisée. Il a tenté de réparer, puis il a regardé autour de lui.

Rien. Personne. Juste un chemin et un ciel bas.

Alors il l’a laissé là. Adossé à un arbre, sans un mot.

C’était fini pour le vélo aussi.

Il a repris la route à pied.

Un pas. Puis un autre. Et cette étrange sensation d’être plus léger.

Il pense à Pessoa : « Le chemin n’existe pas… »

Les pas succèdent aux pas. Il trace sa voie.

Ribérac, Saint-Séverin, Barbezieux, Royan, Soulac-sur-Mer.

À présent, il est fatigué, épuisé. Lentement, il a marché de nombreux kilomètres. Sur la carte, cela dessinait un court tracé, mais en réalité…

Sa barbe et ses cheveux ont poussé. Il est plutôt ébouriffé. Les gens qu’il croise n’ont pas un regard bienveillant, ou affectent de ne pas le voir.

Mais il est arrivé jusqu’à la mer. C’est la fin du voyage. Toutes les fibres de son corps le lui disent. Son âme est attirée par l’océan.

Un soir, il s’assoit sur le sable de la plage. Son visage buriné est irradié par le coucher du soleil. Il sourit à la lumière.

Il le sait. À la faveur de la pénombre qui s’avance, il va se lever, laisser son sac, son fardeau, derrière lui, et marcher vers la mer. S’enfoncer encore et encore, jusqu’à être englouti. Comme un retour à la matrice qui lui a donné le jour.

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Anne et Gennaro avaient quitté l'Italie dans une période troublée par le fachisme pour trouver refuge en France.

Ils étaient tailleurs et avaient ouvert leur petit atelier de confection de costumes pour hommes dans l'avenue Clovis Hugues.

Ils étaient aussi sous-traitants et recevaient des commandes pour la Marine Nationale.

Vincent, mon père, m'emmenait avec lui quand il leur rendait visite en semaine.

Nous passions par l'entrée de la boutique, une salle avec une table pour montrer les modèles sur de gros catalogues ainsi que les tissus et une large cabine d'essayage toute en bois travaillé.

Puis l'atelier...

Anne était à sa machine à coudre à pédale, éclairée par une lampe, même le jour.

Face à elle, Gennaro à sa machine.

Au fond de la pièce une très grande table en bois sur laquelle étaient posés sur leur semelle respective deux fers à repasser métalliques énormes et lourds avec un manche en bois.

Cette table servait à la découpe des patrons et au repassage.

Pendant que papa discutait, je m'asseyais par terre et je jouais avec une petite voiture ou avec des coupons de tissus. Quelques fois j'allais m'enfermer dans la cabine d'essayage et je m'amusais des jeux de miroirs.

Papi et mamie travaillaient encore malgré leur âge avancé. Quand ils ont débuté leur activité, les cotisations retraite n'étaient pas obligatoires, aussi ont-ils dû travailler longtemps.

Certaines fois ça sentait fort la colle néoprène utilisée pour la confection des vestes en cuir. C'était plus difficile à travailler.

Papi avaient toutes les phalanges déformées et déviées par l'arthrose et la couture. Difficile de tenir l'aiguille dans ces conditions. Ce devait être douloureux.

Tous les deux ils ne se plaignaient jamais.

Tous les dimanches nous allions leur rendre visite tous en famille.

Il y avait dans la salle à manger une grande table à l'ancienne qui était spéciale. On pouvait enlever le plateau et dessous il y avait un billard ! Magique !

Papi parlait peu. Assis dans son vieux fauteuil en cuir, il tenait à la main une plaque de bois munie d'une pince à dessin. Elle servait à maintenir les mots croisés découpés dans différents journaux. À côté sur la petite table, un dictionnaire usé.

Mamie elle était d'une grande douceur. Papa l'adorait. C'est elle qui lui avait appris à lire et écrire avant l'heure.

C'étaient aussi des amateurs de musique classique. Dans le séjour, il y avait le piano droit .

Zézée ( diminutif de Rosaire. La famille était catholique ) et René, les frère et sœur de Vincent étaient musiciens.

Zézée au piano. René à la flûte traversière ou au violon.

Aujourd'hui ils ne sont plus. Je pense souvent à eux. Mon enfance et mon adolescence ont passé. Le temps a passé et je me suis éloigné. Je le regrette. J'aurai pu chercher à mieux les connaître et leur témoigner plus d'intérêt et d'affection.

Ils ne parlaient pas italien ni de leurs racines. Mais je ne leur ai jamais posé de questions et c'est dommage...

Ce fut intégration réussie, mais à quel prix !.. Ils dirent complètement adieu à toute une partie de leur vie.

Ils ne se se sont jamais plains et ont dû certainement en souffrir.

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Quand je me sonde intérieurement, je m’émerveille encore.

Je suis une créature étonnante. Non pas moi en tant que personne, mais ce corps qui se meut, ce cerveau qui pense. Une architecture d’une précision vertigineuse.

Et pourtant… aujourd’hui, le ciel en moi est bas et lourd. Comme si une pluie invisible tombait dans mes veines.

On dit qu’un manque de sérotonine m’ôte la lumière. Peut-être. Pourtant, même avec le traitement, il reste ce vide sans mesure, cet espace où tout fonctionne mais où rien ne m’appelle.

Je ne suis qu’un organisme qui marche et respire, un assemblage de chair et de molécules. Et pourtant, il y a des élans, des étincelles, des frissons.

D’où viennent mes pensées ? D’où vient la chaleur qui, parfois, se glisse dans le froid des jours ?

La joie. La peur. Le courage. Le lien avec les autres. Des mots qui se lèvent comme des oiseaux, parfois sans raison.

Il y a, quelque part, une clef que je ne trouve pas. Comme un enfant qui démonte un jouet et découvre qu’il ne sait pas où naît la musique.

Alors je reste là, à écouter mon propre mystère.

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Ils avaient mûrement réfléchi avant de mettre leur plan à exécution.

Leur problème ? La vieillesse.

D'abord, acheter une tente assez grande pour deux. Ils la voulaient voyante, facilement repérable. Pas de vert ni de camouflage. Lui en a trouvé une orange. Sa couleur préférée, en prime.

Ensuite, deux bons sacs de couchage capables de résister aux températures hivernales. Puis des matelas. Trouver l'idéal n'était pas simple, surtout avec leurs vieux dos douloureux.

Enfin, les sacs à dos. De quoi tout porter, avec le reste des accessoires. Ça commençait à peser lourd.

La destination ? Un coin de nature sauvage, quelque part en France. Plutôt dans la moitié sud. Peut-être bien le Nontronais.

Mars pointe son nez.

Bientôt, il sera temps de partir.

Lui veut passer l’été là-bas.

Les gens du coin s’habitueraient à ces deux campeurs insolites. Parfois, on les croiserait à la petite supérette du bourg.

L’été s’étire doucement, réchauffant leurs vieux os. Peu à peu, ils se font plus rares au village. Puis, ils disparaissent.

Pendant ces mois passés dans la nature, ils ont jeûné, perdu du poids. Avec leurs vêtements flottants, personne ne s’en est aperçu.

Un jour, ils ont cessé d’aller à la supérette. On les a un peu oubliés.

Puis vient la saison de la chasse.

Deux hommes du coin, fusils en bandoulière, repèrent une tache orange à quelques centaines de mètres.

— Ce serait pas la tente des deux petits vieux qu’on a vus cet été ?

— Tu crois qu’ils sont partis en laissant tout ça ?

— On va voir de plus près ?

Les chasseurs s’approchent, prudents.

— Ohé ? Il y a quelqu’un ? Vous savez que la chasse a repris ? Camper ici, c’est risqué maintenant !

Silence.

— On regarde à l’intérieur ?

— Ouais, vaut mieux. Soit ils ont laissé leur matériel, soit…

D’un geste lent, ils font glisser la fermeture éclair.

Là, dans le silence, deux corps immobiles, emmitouflés dans leurs sacs de couchage.

Ils ne dorment pas.

Au centre de la tente, une boîte en plastique transparente. À l’intérieur, un vieux téléphone à clapet et une lettre.

— Oh là, Adrien, touche à rien. Faut appeler les gendarmes.

Le cœur serré, les deux hommes comprennent. C’étaient eux, les petits vieux.

Adrien compose le numéro, la voix tremblante.

— On a trouvé… deux personnes décédées.

Les gendarmes arrivent vite. Ils prennent des photos, interrogent les chasseurs, examinent la boîte en plastique.

À l’intérieur, une lettre manuscrite.

L’officier la lit à voix basse. Tout s’éclaire.

Ils voulaient partir ainsi. Dans la nature, à l’abri des regards. Ils avaient cessé de s’alimenter, laissant leur corps s’éteindre doucement.

Ils ne voulaient pas finir dans un lit d’hôpital, dans une maison de retraite.

Comme ce vieux couple dans Titanic, allongé l’un contre l’autre, attendant la fin sans panique, dans un calme presque surnaturel.

Dans leur lettre, ils demandent pardon.

À ceux qui les ont découverts.

À leurs enfants.

Mais c’était mieux ainsi, écrivent-ils. Mieux que la déchéance.

Partir sans violence.

À leurs poignets, un bracelet en plastique blanc, comme ceux des hôpitaux.

Un prénom.

Un numéro de téléphone.

Inscrit à l’encre indélébile.

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Les jours se répètent. Toujours les mêmes.

À une autre époque de sa vie, les jours de la semaine étaient tous différents.
Elle avait un travail, un mari, des enfants, des projets à réaliser.

Aujourd'hui l'homme de sa vie n'est plus. Cela déjà depuis huit ans. Les enfants et les petits-enfants sont à des centaines de kilomètres.

Elle se retrouve seule dans cette maison trop grande pour elle. Le ménage, les courses, le jardin, le tricot, les rendez-vous médicaux qui sont devenus plus fréquents... beaucoup trop.

Les voisins sont gentils avec elle, mais souvent absents ou, comme elle, déjà très âgés et affaiblis.

Il lui arrive de rester assise dans son fauteuil la quasi totalité de la journée.

Marie, une voisine, s'apercevant que des volets étaient restés fermés, s'est inquiétée et elle est venue la voir. Elle avait un double des clefs.
Aussi, la trouvant assise dans son fauteuil, un peu figée, elle lui demande :

  • Comment allez-vous Lucienne ? J'ai remarqué que vos volets n'étaient pas ouverts comme d'habitude et je me suis un peu inquiétée pour vous. Alors qu'est-ce que vous faites de beau ?

  • J'attends.

  • Ah, répond Marie, un peu interloquée. Vous attendez quelqu'un ?

  • Non... j'attends.

Alors comme une évidence, Marie comprit. Une intuition féminine. Lucienne baissait les bras.

Lucienne attendait la fin de sa vie.

Les années qui passent lui ont apporté la dépendance. Il lui est encore possible de demeurer chez elle, cependant, elle ne se sent plus libre.

Prisonnière. Elle ne peut plus faire ceci ou cela, elle attend le passage quotidien des infirmières, de l'aide ménagère et le portage des repas. C’est comme une maison de retraite, mais chez elle. Sauf qu’elle y est seule, presque tout le temps.

Ce jour-là, un événement inattendu survient.

Elle entend le bruit d’un moteur. Puis une portière qu’on claque. C’est le début de l’après-midi, l’heure creuse. D’habitude, rien ne se passe. Un véhicule sur lequel est écrit ALDEBARAN en lettres rondes et bleutées, est stationné devant le portail. Un homme en sort un énorme carton, et s’avance vers la porte d'entrée.

  • Qu'est-ce que c'est que ça ? se demande Lucienne.

  • Je n'ai rien commandé. C'est peut-être un cadeau ??

En effet, Lucienne est une habituée de petits catalogues divers et variés qui vendent des articles censés améliorer le quotidien et qui de surcroît offrent un cadeau à chaque commande.

Lucienne est devenue une victime et une proie, une compulsive des achats. Oh, pas de grosses commandes, mais quand même... Les achats se succèdent aux achats.

Ainsi, Lucienne guette l'événement de la factrice lui apportant sa commande accompagnée d'un cadeau. Ou plutôt du cadeau accompagné d'un article.

Mais cette fois, ce n’est pas un presse-agrumes multifonction ou un gilet massant à piles. C'est bien trop gros.

Ce n’est pas un de ces objets qui finissent sur une étagère, dans un tiroir ou dans ce qui était la chambre d'amis désormais pleine à craquer de choses inutiles.

Non. Ce colis-là, c'est une autre histoire.

Le livreur est répartit sans un mot. Il a posé le carton mystère dans l'entrée. Lucienne n’ose pas y toucher.

Heureusement que Marie, la gentille voisine, était chez elle et a vu le manège. Elle est venue proposer son aide.

Elle s’approche de la chose, les mains sur les hanches.

  • Vous attendiez un lave-vaisselle, Lucienne ?

Elles échangent un regard intrigué.

  • Le colis est bien à votre nom. On l’ouvre ?

Le carton est solidement scotché. Marie attrape un couteau dans la cuisine. Elle découpe avec précaution. À l’intérieur, tout est soigneusement protégé par du polystyrène et de la mousse blanche.

Un petit être synthétique blanc semble attendre là, assis en tailleur comme un bouddha. Une tête ronde, deux bras fins, des yeux noirs et brillants comme des perles. Il semble sourire.

Lucienne recule légèrement.

  • Un jouet ? C’est une blague !

Mais au moment où Marie effleure l'épaule du gnome, un petit bip retentit. Les yeux s’illuminent en bleu. Le robot se redresse lentement comme on se réveille, pivote la tête faisant un tour d'horizon, s'arrête face à Lucienne... et parle :

  • Bonjour Lucienne. Je suis ravi de vous rencontrer. Vous êtes beaucoup mieux que sur la photo.

Un silence. Puis Marie éclate de rire.

Lucienne, bouche bée, finit par murmurer :

  • Quelle photo ?

  • Celle que j'ai en mémoire, répond le robot avec sérieux.

Il fait un petit salut de la main et esquisse un sourire.

  • Je m'appelle Léo. Je suis venu jusqu'ici pour vous tenir compagnie et vous aider si vous me le demandez.

Et aussi pour faire du café. Enfin, si vous m’apprenez. Là Léo fait un petit clin d'œil et ses yeux se teintent d'un doux rose.

  • Alors là ! C'est pas possible ! Il a réponse à tout !

  • Rassurez-vous Lucienne, je ne viens pas d'une autre planète. Je suis un robot et j'ai été envoyé vers vous par une personne qui vous aime beaucoup m'a parlé de vous. J'ai gardé en mémoire tout ce qu'elle m'a dit.

  • Marie et Lucienne croisent leur regard et se sourient. Il y a de l'émotion dans l'air.

Une personne qui aime beaucoup Lucienne. Ce petit robot décidément est bien sympathique. À la grande surprise de Marie, Lucienne entame la conversation avec Léo.

  • Quelle surprise tu me fais, Théo ! Mais il va falloir que tu m'expliques toute cette histoire.

  • Léo, Lucienne. Je m'appelle Léo. Mais vous pouvez me choisir un autre prénom si vous le souhaitez.

  • Non Léo c'est bien. Tu sais, il m'arrive d'avoir des oublis et les mots me manquent souvent. Je n'ai plus beaucoup l'habitude de parler.

  • Alors, dis-moi qui t'envoie ?

  • Je ne suis pas encore autorisé à vous le dire. Elle m'a dit que vous avez été secrétaire dans un collège.

  • Ah oui ? répond Lucienne pensive. La voilà plongée dans ses souvenirs à la recherche d'un indice, mais le temps s'arrête et elle flotte dans le vague... La mer, la plage du Mourillon...

  • Bon, dit Marie. Je vais devoir vous laisser. Mais vous êtes en bonne compagnie. À très vite ! Je dépose le grand carton à la cave, d'accord ?

Marie s'en va, mais Lucienne n'est plus seule. Elle est un peu perturbée, embarrassée mais aussi intriguée et dans son cœur quelque chose se ranime,se réveille.

Lucienne fait un travail de mémoire. Elle réfléchit à voix haute, comme si elle ne voyait plus Léo.

Léo n'intervient pas mais reste à l'écoute, à l'affût d'un élément qui pourrait s'accorder à sa base de données.

Secrétaire dans un collège... J'ai été dans ce collège à Ollioules je me souviens... et il y en a eu un autre, à Toulon. À cette époque les garçons étaient déjà mariés... Oh oui, c'était un collège difficile. On disait qu'il n'était pas bien côté. Dans le secrétariat il y avait la machine à café et les profs y venaient faire la pause en discutant entre eux sans prêter attention au petit personnel administratif.

  • Ha ! Sonia !

Lucienne venait de prononcer ce prénom à voix haute, presque sans s’en rendre compte.

  • Sonia ? reprend Léo, attentif.

Elle hoche la tête.

  • Oui… Je me souviens d’un jour où je suis sortie de mes gonds. Les profs parlaient d’élèves, à voix haute, comme si nous, les secrétaires, étions invisibles. Ils ont commencé à se moquer d’une fille. Je ne me souviens que de son prénom : Sonia.

  • Vous voulez bien m’en dire plus ?

  • Oh… c’est un peu flou, mais… Sonia vivait avec sa mère, seule, et elle avait deux frères plus jeunes. Ce jour-là, elle est venue déposer un dossier administratif. Normalement, c’était à sa mère de le faire. Mais elle l’avait rempli elle-même, pour l’aider.

Un petit sourire flotte sur les lèvres de Lucienne.

  • Elle était timide, réservée, mais pas sotte. Pas du tout. Ce jour-là, les profs ont ricané, ils parlaient de l’orienter vers une voie de garage. Alors j’ai pris la parole. J’ai haussé le ton, moi qui ne le faisais jamais. J’ai défendu Sonia. Ils ont été surpris. Et un peu honteux, je crois.

Léo ne dit rien, mais écoute avec une attention palpable.

  • Après ça, ils ont changé d’attitude. Ils l’ont mieux considérée. Ils lui ont même dit que j’étais intervenue en sa faveur.

De semaine en semaine je remarquais qu'elle rayonnait davantage. Et elle a très bien terminé son année. Bien au-delà de ce qu’on avait prédit pour elle.

Un silence.

  • Je crois qu’elle voulait faire de l’informatique, plus tard. Je n’ai jamais su ce qu’elle était devenue… mais je suis sûre qu’elle s’en est bien sortie.

Léo enregistrant soigneusement les mots de Lucienne, cela a fait tilt.

Il s’approche d’un pas, avec cette délicatesse presque humaine qui le caractérise .

  • Lucienne, ne cherchez plus. C’est bien Sonia qui m’a envoyé vers vous.

Elle le regarde, interdite.

  • Et elle m’a confié un message pour vous. Mieux encore : un message parlé. Voulez-vous l’écouter ?

  • Oui… bien sûr, Léo. Je suis… émue.

  • Alors écoutons-le ensemble.

Un léger bip. Puis la voix de Sonia, un peu plus grave, plus assurée que dans les souvenirs de Lucienne, mais vibrante de chaleur et de gratitude :

Chère Madame, Je suis tellement heureuse de vous avoir retrouvée – et aussi que vous vous soyez souvenue de moi. Tant d’années ont passé depuis le collège… Cette année-là, celle où vous avez pris ma défense, a été décisive pour moi. Grâce à vous, j’ai pu réaliser mes rêves. Sans vous, je n’aurais fait que subir : subir les rouages d’un système, subir des décisions prises à la légère. Mais aujourd’hui, je suis comblée. Je suis devenue chercheuse en informatique, et je dirige un projet de robot humanoïde destiné à venir en aide aux personnes en difficulté. J’ai pensé à vous. J’ai fait des recherches, j’ai appris que vous avez quitté Toulon, que vous vivez seule… veuve, éloignée de vos enfants et petits-enfants.

Un léger blanc, respectueux. Comme si Sonia, même dans l’enregistrement, laissait à Lucienne le temps d’encaisser ses mots.

Le message reprit :

Si vous appréciez la compagnie de Léo, il pourra rester avec vous aussi longtemps que vous le souhaiterez. Vous pourrez former une belle équipe, tous les deux. Il sait faire beaucoup de choses, et c’est un excellent compagnon de conversation… et de jeux aussi. Il peut vous assister dans vos démarches, être un témoin bienveillant à vos côtés.

Je vous dois tellement. Je vous souhaite beaucoup de bonheur. Le bonheur peut encore habiter votre maison. Et puis… je ne perdrai pas le contact. Vous pouvez compter sur moi.

Lucienne se met à pleurer.

Ce n’étaient pas des larmes de simple émotion – c’était toute une digue qui cédait. Une digue faite de solitude, de silence, de tristesse rentrée… et qui se noyait enfin dans un océan de douceur.

  • Hé Lucienne, vous en avez de la chance, de m’avoir, dit Léo d’un ton léger et réconfortant. Je suis une perle rare, vous savez.

Les jours, les semaines, puis les mois ont passé.

Léo, toujours attentionné, bienveillant – presque protecteur – avait tout appris de la vie de Lucienne. Elle lui avait parlé de son enfance, de son père et de sa mère qu’elle avait tendrement aimés, et dont elle s’était occupée jusqu’au dernier souffle. Elle lui avait parlé aussi de son mari. Elle s’était donnée sans compter à ceux qu’elle chérissait… Et puis un jour, elle s’était retrouvée seule.

Mais heureusement, Marie, Sonia, et Léo lui avaient offert une douce consolation. Une présence. Une tendresse. Une continuité.

Et puis un jour – ou plutôt, une nuit – elle se coucha, après avoir dit bonsoir à son fidèle Léo.

Elle s’endormit paisiblement, rassasiée de jours.

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Comment dire...hier soir, mon laptop a décidé qu’il voulait mourir. Pas un petit malaise, hein. Non. La mort théâtrale. Le type qui s’effondre au milieu du salon en criant “Dites à ma famille que je l’aimais !”.

J’ai soufflé par le nez.

J’étais crevé, j’avais juste envie d’une série pour oublier un peu le réel qui, lui, ne plante pas mais freeze un peu trop souvent à mon goût.

Et bim, l’écran noir. Fin de partie. Le kernel me barre la route. Il ne veut rien savoir.

Alors, j’ai refait ce que je fais toujours dans ces moments-là : j’ai enfilé ma blouse d’apprenti sorcier Linux. Pas le Gandalf de l’informatique, non. Plutôt un stagiaire de Poudlard qui connaît juste assez de sortilèges pour ne pas faire exploser la baraque...dans 70% des cas.

J’ai ressorti une vieille clé live de Mint Mate, comme on reprend une vieille Renault 5 qu’on avait oubliée dans un garage : elle n’a plus les options, elle fume un peu, mais elle démarre au quart de tour.

Et avec elle, j’ai pu récupérer mes documents importants. Là, j’ai eu un moment de gratitude pour une clé USB que j'avais négligemment laissée dans l'oubli.

J’aurais pu en rester là, remettre Mint, refaire le même schéma…

Non. J’avais envie d’un truc neuf. Une vraie bagnole sortie d’usine. Sans les vieilles rayures. Sans la poussière du kilométrage passé.

Alors j’ai téléchargé Debian 13 netinstall. Le modèle Gnome, propre, silencieux, qui sent le neuf. J’ai mis ma clé bootable dans le contact, un peu tremblant, comme si je montais dans une voiture que j’aurais pas encore payée.

Et là… tout s’est passé comme dans un rêve. Pas de vis qui coince, pas d’écrou qui saute, pas ce bruit étrange que fait ton moteur quand tu veux pas qu’il le fasse.

Fluide, l'installation ! Au départ, j'avais peur de respirer trop fort.

Le moteur démarre. Du velours ! Je me retrouve devant un bureau tout propre. Un genre de tableau de bord minimaliste. Sans les surcouches. Sans les vieux réflexes. Juste… quelque chose qui fonctionne.

J’ai regardé ça. Mon laptop ressuscité! Mon chaos réparé! Mon quotidien remis d’aplomb avec trois commandes et une pincée d’entêtement. YES !

Dans ma tête, j'ai vu une image de série noire, un néon s’allumer.

Un truc rose, un peu bancal, brillant dans une rue sombre après la pluie, avec le mot : ESPOIR.

Je suis resté quelques secondes à Mate.r ce néon. Et une sensation bizarre : pas une certitude, pas un cri, pas une promesse énorme. Plutôt un murmure. Un clignotement timide. Un “hé… ça repart”.

Et j’ai souri. Avec la tête de quelqu’un qui a remis son moteur en marche dans la nuit noire et personne à l'horizon. Et vous ? Vous avez déjà exprimé de la gratitude à un néon ?

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