Nok - FetM

Il pouvait vaquer, l’esprit tranquille.

Sur son téléphone, une application ICE. Tout y était : date de naissance, groupe sanguin, pathologies, traitements, personnes à prévenir. Un bouton spécial pour donner l’alerte.

Dans sa voiture neuve, près du plafonnier, un autre bouton. En moins de deux minutes, une voix humaine. L’auto, elle, déjà localisée.

Il avait ajouté une application seul et en sécurité. Elle préviendrait s’il cessait de bouger trop longtemps. Pratique pour le vélo. Pour la marche.

Sa montre connectée veillait aussi sur lui. Avait-il assez dormi ? Assez marché ? Assez bu ?

Des SMS lui rappelaient les examens de prévention. Les rappels vaccinaux. Et puis venaient les alertes : météo, risques industriels, menaces diffuses.

Un supra-organisme veillait. Ou du moins, le laissait croire. Tout était prévu. Trop, peut-être. Au point de ne plus rassurer.

Cette nuit-là, il dormait d’un sommeil léger. Puis le sommeil s’est épaissi. Il est devenu dense, profond, sans rêves. À un moment... quand exactement ? quelque chose a lâché.

Il a pris conscience qu’il flottait. Il était léger. Il se voyait, en dessous, étendu dans le lit. Immobile. Étranger.

Désormais, il était libéré. Délivré de toute assurance.

S’il avait pu mesurer le temps, il aurait constaté que personne n’était venu. Aucun bouton n’avait crié assez fort. Aucune montre n’avait insisté. Aucune application n’avait osé déranger.

Peut-être que le service de santé était saturé. Peut-être que les routes étaient bloquées par la pluie, la colère ou autre chose encore. Peut-être rien de tout cela.

Simplement, parfois, malgré toutes les précautions, personne ne vient.

Tout le monde est super avec moi.

Mais évidemment j'aurais aimé être ailleurs. J'ai dix-huit ans bordel. Je devrais être avec des potes, faire un petit game ou je sais pas moi, voyager.

La Thaïlande je rêverais d'y passer plusieurs mois.

Les femmes sont superbes là-bas, de sacrés p'tits lots comme dirait mon grand-père Pierro. Enfin bref...

La matinée est bien avancée et je n'ai encore rien fait. Toute l'équipe des soins s'est occupée de moi de A à Z.

C'est tellement humiliant de ne pouvoir rien faire de moi-même.

Avant, j'avais un corps affûté...un corps de rêve haha !

J'ai grossi. Je ne bouge plus. Ce que je mange n'a pas de goût ni d'odeur. C'est tout mixé avec aussi des médocs pilés ou liquides mélangés dedans.

Parfois je suis anéanti. Est-ce que je vais récupérer ? Mon état va peut-être empirer ?

J'aurais préféré mourir que d'être comme ça. Et pour combien de temps ?

Mais heureusement il y a Sarah, et puis Cyril et quelques autres.

Tiens, dans quelques minutes on va m'emmener en kiné.

Là-bas c'est Valérie qui s'occupe de moi. Elle est un peu plus âgée que Sarah. Elle est vive souriante et a une de ces pêches !

Son visage, son attitude, ne sont que bienveillance et fermeté. Elle est très pro. Elle me fait penser à ma grande sœur Cécile.

Elle me communique de l'espoir et j'ai envie de me battre pour ne pas la décevoir.

#séries #sébastien

C'est vrai que j'aime la musique ! Je suis jeune mais je suis mal portant.

Il m'est arrivé quelque chose de pas cool. J'ai eu un accident. J'étais sur mon scooter à faire des embardées et de la roue arrière. J'ai pas capté assez tôt ces petits graviers de merde dans le virage et hop !

Ma tête a frappé la route ou un caillou. Je ne me souviens pas.

Je me suis retrouvé à l'hôpital.

Je ne peux plus parler, même pas avoir une expression du visage.

Je reste figé. Je ne peux pas bouger. Depuis combien de temps ça dure ? Je ne sais pas.

C'est le matin. J'entends que ça bouge dans les couloirs, des voix, des éclats de rire. C'est l'équipe du matin.

Ça va s'animer un peu. On va s'occuper de moi. J'espère que Sarah est là. Elle est cool avec moi. Les autres aussi sont sympas mais elle je la kiffe.

Le matin, c'est un vent de fraîcheur.

Je l'entends qui se rapproche. Elle parle dans la chambre à côté. C'est comme un chant d'oiseau du matin et le soleil se lève.

Ça y est la porte s'ouvre.

  • Saalut Séb !

Elle se dirige vers la porte vitrée, ouvre les rideaux et bing la lumière du jour. Et re-bing la plus belle des filles !

Sarah entrouvre la porte vitrée et ça caille un peu. Il n'y pas d'étage ici.

Je ne sais pas pourquoi elle fait ça mais c'est un rituel.

En passant devant le pied du lit, elle n'a pas pointé du doigt ma méga érection du matin. Elle en a vu d'autres.

  • Séb, tu préfères la télé ou la zic ? Je vais t'installer pour le petit déj.

  • Cyril tu peux venir m'aider ?

Cyril entre souriant. Je l'aime bien aussi. C'est Musclor mais tout en douceur. Il a toujours une petite vanne gentille , un petit clin d'œil.

À eux deux ils ont la technique pour me positionner pour le petit déj. L'adaptable est placé devant moi.

  • À tout de suite Séb pour le p'tit déj et les médocs.

Sourire et clin d'œil de Sarah.

#séries #sébastien #ebooks

Roman publié en 1906. Le socialisme se propage en Russie. Les ouvriers, puis les paysans, ne supportent plus les conditions de vie imposées par le pouvoir en place et la corruption systémique. Ils réagissent. Ils s’organisent. Ce qui m’a plu, c’est que Gorki a mis en avant le rôle des femmes. Elles sont partout. Pas en avant. Pas en héroïnes qui font du bruit. Mais avec leur manière à elles de ressentir et d’agir. Gorki leur a donné une belle place dans le roman.

D’abord la mère, Pélaguée. Au début du roman, on la voit vivre dans la crainte. De son mari, de la police, de ce que pense le voisin. Elle vit courbée, battue par son mari, effacée depuis si longtemps qu’elle n’a plus le souvenir de jours heureux.

Son mari décède. Son fils entre dans le mouvement politique et en devient un leader local. Elle écoute les réunions qui se déroulent chez elle. Elle fait des efforts pour comprendre. Elle apprend à lire. Une transformation s’opère. Elle aime la camaraderie authentique du groupe qui se forme. Elle ne devient pas une révolutionnaire au sens classique. Elle devient quelqu’un, elle qui n’avait pas d’existence propre. Sa force, elle ne la crie pas. Elle avance, c’est tout.

Natacha, c’est la jeunesse. Elle va vite. Elle croit que ça peut changer, maintenant, tout de suite. À côté de Pélaguée, on sent le décalage de génération. La peur d’un côté, l’élan de l’autre.

Sachenka, c’est le calme et la clarté. Elle analyse. Elle explique sans écraser. Elle rassure.

Sophie, c’est la douceur sans être naïve. Elle aide, elle écoute, elle est là. Mais elle ne se fait pas d’illusions. Elle sait que le monde est dur. Elle est aussi pianiste et, par elle, Pélaguée découvre la musique.

Lioudmila, c’est la liberté. Elle est très active et ne ménage pas sa personne. Elle n’est pas enfermée dans un rôle. Elle ne demande pas si elle a le droit d’être là. Elle est là.

Et Tatiana. Plus discrète. On la remarque moins, mais sans elle, beaucoup de choses ne se feraient pas. Elle représente toutes celles qui agissent en silence.

Pour moi, La Mère, ce n’est pas seulement un roman sur des idées. C’est un roman sur des transformations intérieures. Et très souvent, ce sont les femmes qui les portent. Pas avec des grands mots, mais avec des gestes. Avec une présence et une force tranquille. Une endurance.

Ce livre-là, je l’ai surtout lu à travers elles.

#lectures

Sous ses pieds les pavés de la petite rue le font tantôt légèrement trébucher, tantôt rebondir mollement.

Il est là, dans la rue, au milieu du ballet des passants, mais son esprit danse ailleurs. Les mots l’entourent, espiègles, bavards, jamais fatigués.

Eux ne voient qu'un vieil homme barbu aux longs cheveux blancs, au regard bleu perçant.

Personne ne semble le voir, ne le calcule et n'a l'idée de lui prêter attention. Lui, il se parle à lui-même et il leur parle aussi mentalement.

Ils s'expriment par leur langage corporel, leur mise vestimentaire, leur coiffure, leur démarche, leurs tatoos...

Mais lui préfère les mots.

Il ne se paie pas de mots. Non, il les paie d’attention. Il les goûte, les fait rouler sous sa langue mentalement. Avoir le dernier mot ? Pourquoi pas le premier, ou celui d’après ? Il sourit. Le monde autour de lui, les passants, les vitrines, tout cela n’est qu’un décor en mouvement, une toile qui se déploie sans jamais vraiment exister.

Les mots, eux, sont bien réels. Ils ont du poids, de la texture, parfois même un parfum. Il les connaît depuis toujours, et ils le connaissent mieux encore.

Un enfant passe en courant. Courir après les mots ? Ils sont trop rapides.

Une affiche criarde : trop de mots pour ne rien dire. Quelqu'un l’effleure sans le voir. Lui aussi est un mot. Un mot oublié ?

Il continue. Il n’a pas froid, il n’a pas chaud. Il flotte un peu. Ses pieds avancent d'eux-mêmes. Il trébuche – qu' importe. Tout devient plus doux, plus léger.

Les mots chuchotent autour de lui, comme une brise dans les feuillages. Ils l’enveloppent, l’accompagnent. Plus de poids ni de course. Juste ce glissement naturel, cette caresse du silence.

Il ferme les yeux.

Et les mots, tendrement, l’emportent.

La vie vient d’achever de tout lui prendre. Les êtres aimés, les projets, les illusions, la jeunesse.

– Vous êtes à la retraite, le meilleur des métiers, lui avait dit le jeune commercial chez le concessionnaire auto.

– Tu parles, avait-il pensé. Quand tu en arrives là, il ne te reste déjà presque plus rien. À ce stade, plus rien à fêter, sauf l’oubli.

Pourtant, il a sa petite maison à l’orée d’un bois, à la campagne. Non, ce n’est pas un palais, mais c’était à eux. Un bout de monde planté là, contre les années. Aujourd’hui, il ne ressent plus rien pour ce décor, figé à jamais.

Il tient un sac à dos qu’il attache sur le porte-bagages de son vélo.

Il tourne la clé de la porte d'entrée deux fois, lentement. Comme un rituel. Puis, dans un souffle, il jette le trousseau le plus loin qu’il le peut. Il ne regarde même pas où il tombe.

Sa vieille auto, elle peut rester là.

Puis il se dirige vers le portail et, là, au bord de la route communale, il regarde à gauche et à droite.

– Décide-toi. C’est pour toujours.

Finalement, il prend à gauche, en direction de Ribérac.

Il ne s’est même pas rasé.

Il avait pris son vélo, pensant que la route serait longue. Une vieille bicyclette, fidèle et un peu rouillée, comme lui.

Mais en chemin, un claquement sec. La chaîne s’est brisée. Il a tenté de réparer, puis il a regardé autour de lui.

Rien. Personne. Juste un chemin et un ciel bas.

Alors il l’a laissé là. Contre un arbre, sans un mot.

C’était fini pour le vélo aussi.

Il a repris la route à pied.

Un pas. Puis un autre. Et cette étrange sensation d’être plus léger.

Il pense à Pessoa : « Le chemin n’existe pas… »

Les pas succèdent aux pas. Il trace sa voie.

Ribérac, Saint-Séverin, Barbezieux, Royan, Soulac-sur-Mer.

À présent, il est fatigué, épuisé. Lentement, il a marché de nombreux kilomètres. Sur la carte, cela dessinait un court tracé, mais en réalité…

Sa barbe et ses cheveux ont poussé. Il est plutôt ébouriffé. Les gens qu’il croise n’ont pas un regard bienveillant, ou affectent de ne pas le voir.

Mais il est arrivé jusqu’à la mer. C’est la fin du voyage. Toutes les fibres de son corps le lui disent. Son âme est attirée par l’océan.

Un soir, il s’assoit sur le sable de la plage. Son visage buriné est irradié par le coucher du soleil. Il sourit à la lumière.

Il le sait. À la faveur de la pénombre qui s’avance, il va se lever, laisser son sac, son fardeau, derrière lui, et marcher vers la mer. S’enfoncer encore et encore, jusqu’à être englouti. Comme un retour à la matrice qui lui a donné le jour.

#fictions #nouvelles

Flocon, tombe ici et là sur mon âme noircie. Un peu par ici, un peu par là.
Appelle tes compères à gonflette pour me recouvrir vite.

Donne‑moi une apparence de pureté, moi qui suis entaché de fautes et d'erreurs charnelles.

Recouvre la terre de ta blancheur. Étouffe les bruits de guerre.

Ralentis mon métabolisme surchauffé. Par ta cryothérapie, rends‑moi insensible à la douleur.

Rappelle‑moi la luge de mon enfance, incontrôlable, qui fonçait droit devant, moi riant sans retenue, emporté par la glisse.

#poésies

– Alors comment ça va vieille branche ?

– Vieille branche toi-même ! Accro branche, va !

– Qu'est-ce que je vois là ? Des petites pousses ? Il va falloir raser tout ça. C'est pas net. Sinon tu vas rater l'embûche.

– Rater l’embûche ? Mais tu rêves en plein bois !

– Et toi tu n'as pas inventé la scie égoïne. Tu as toujours eu des nœuds aux cerneaux !

– Vieille branche, vieille branche… tu sais que j’ai encore tout mon feuillage, moi ! – Oui et bien, vu comment tu trembles quand il y a du vent, tu ressembles plus à un arbre à café qu'à un arbre à pain.

– Allez, on ne va pas se disputer et s'envoyer des copeaux. Au fond, on est du même tronc. Tournons la feuille.

– Viens, on va prendre l’air. J’ai besoin de photosynthèse...

#poésies

J'étais jeune infirmier en cardio. Un jour, je suis dans la chambre d’un patient, un jeune homme. Je crois qu’il était journaliste. Il écoutait de la musique indienne : les phrasés, la flûte, les tabla, les tambours…

Je n’y connaissais rien à l’Inde, mais quelque chose m’a touché. J’en ai parlé avec lui, et, dans sa générosité, il m’a offert la K7. Exemplaire unique et non commercial, enregistrée par lui-même avec son matériel pro. Une K7 en or pour moi.

Dès que je l’écoutais, sur mon walkman ou ma chaîne hi-fi à la maison, tout le reste s’effaçait. La fatigue du service, les soucis, le temps… Je me sentais transporté, comme suspendu dans un espace hors du quotidien. Les rythmes répétés, les tabla et les tambours, me mettaient dans une hypnose douce ; la flûte m’élevait, m’emportait dans quelque chose de plus vaste, de plus calme. C’était une musique qui ouvrait le temps, qui le ralentissait, qui me mettait en paix.

Et puis le temps a passé, et d’autres musiques m’ont attiré. Mais un jour, j’ai eu besoin de me reconnecter à l’Inde. Malheur ! je ne retrouvais plus la K7. Je l’avais perdue.

Aujourd’hui encore, je m’en veux.

Mais ce qu’elle m’a donné, je l'ai toujours au fond de moi. Les sons, le frisson, cette sensation mystique et d'élévation… c’est toujours là, intact.

Et ce raga, trouvé aujourd’hui, a ravivé ce souvenir :

#nonfictions

Marcher, marcher sans cesse. Quand le sentier est droit ou sinueux, pilotage automatique. À la croisée des chemins, de quel côté sans boussole ? Où est-ce que ça mène ? De toute façon, je me sens perdu. Je ne sais qu’une chose : c’est qu’il faut marcher. Pas d’objectif. Marcher.

Je sais que le chemin lisse autrefois va être rocailleux et glissant. Je chuterai. J’aurai mal. J’aurai des blessures. Marcher sur un chemin désert. Pas âme qui vive. Pas de sourires. Pas de mains tendues. Espérer le soleil.

Les nuages lourds, gris et métalliques s’approchent. Ils portent en eux le grondement, l’éclair, puis la foudre. Je regarde tout autour à la recherche d’un cluseau, d’une caverne pour me mettre à l’abri, dans la pénombre, l’obscurité. De là, au loin, je scruterai le chemin.

Mais personne ne passe. Personne qui aurait le regard attiré vers la caverne. Le chemin, toujours ce chemin. Qu’en ai-je à faire de ce chemin.

Ma vision se brouille. Les pilules ne font plus d’effet. Je les jette loin, comme la Semeuse, pour ne pas les retrouver. Dans ma tête, la nostalgie serait un moindre mal. Perdu le chemin. Perdue la trace de mes pas. Comment retourner en arrière ? Où était ce chemin lumineux ?

Sortir de la caverne. Reprendre ce chemin où les couleurs sont diaphanes et deviennent peu à peu des nuances de gris. Au bout, il y aura un passage.

Derrière ce passage, vais-je trouver la lumière éclatante, des couleurs merveilleuses que je n’ai jamais connues ? Ou le noir total ? Il buio nero ?

Je sais quoi faire. Me coucher sur le côté, sur la roche dure et humide de la caverne. Fermer les yeux…