Un Spicilège

Symposium, Inc.

La collection Une Heure-lumière du Belial' est vraiment une valeur sûre quand il s'agit de se lancer dans un format court (format que j'apprécie particulièrement tant il oblige les auteurs à faire preuve d'inventivité et d'efficacité). Dès lors, quand l'un des volumes a une quatrième de couverture aussi alléchante que Symposium, Inc., il y a de fortes chances qu’il finisse rapidement entre mes mains. Je ne connaissais pas du tout Olivier Caruso avant cette lecture, mais le résumé de Symposium, Inc. était suffisant pour éveiller ma curiosité.

Dans un futur proche où les neurosciences permettent d’explorer et d'exposer toujours plus profondément l’esprit humain, une affaire de meurtre particulièrement sensible attire l’attention du public. Entre stratégies médiatiques, manipulations de l’opinion et enjeux politiques, la vérité devient un objet de lutte bien plus qu’une question de justice.

Ce texte ne pouvait pas être plus à même de me séduire. Je me passionne en effet pour les récits qui interrogent le fonctionnement de la justice, et Olivier Caruso s’empare de cette thématique avec beaucoup d’intelligence. Il reprend des figures familières du genre (l’avocate expérimentée prête à repousser certaines limites pour défendre son client, le magistrat ambitieux, les jeux d’influence et de pouvoir...) tout en leur apportant une dimension résolument futuriste. Dans cet univers, la justice ne se joue plus seulement dans les tribunaux : elle se joue aussi et surtout auprès du public. Celui qui parvient à conquérir son opinion dispose déjà de la victoire.

L’autre grande réussite du texte réside dans la crédibilité de son univers. Le futur imaginé par l’auteur paraît suffisamment proche et cohérent pour sembler plausible, ce qui le rend d’autant plus inquiétant. L’exploitation croissante des données personnelles, ici biologiques et neurologiques, soulève des questions passionnantes sur la vie privée, la responsabilité individuelle et le libre arbitre. Caruso montre avec finesse comment ces évolutions technologiques modifient les comportements et les rapports sociaux.

Les personnages également participent pleinement à donner à ce texte son efficacité. Loin d'être attachants, ils sont cependant remarquablement construits et convaincants. Malgré le format court, chacun bénéficie d’un véritable développement facilité par une intrigue riche en rebondissements.

Difficile, en effet, de ne pas souligner l’intensité du récit. Le rythme est parfaitement maîtrisé, le suspense fonctionne de bout en bout et l’ensemble se révèle particulièrement addictif. Symposium, Inc. est une excellente découverte, un thriller d’anticipation aussi captivant que pertinent, qui confirme une nouvelle fois la capacité de la collection Une Heure-Lumière à proposer des textes courts d’une remarquable qualité.

Et je vais de ce pas me pencher un peu plus sur les productions d'Olivier Caruso...


Symposium, Inc. | Olivier Caruso | Le Bélial'

Obsession

J'ai vu pour vous : Obsession de Curry Barker. C'est une très belle surprise et une proposition qui change du paysage horrifique actuel. Derrière une idée de départ simple mais originale, le film construit un véritable malaise et déploie une approche surprenante ! Porté par une réalisation inventive et de belles trouvailles de mise en scène, il installe une angoisse qui monte progressivement jusqu'à une fin particulièrement réussie. (Une nouvelle preuve, au passage, de la qualité des choix de distribution du Pacte, qui continue de mettre en lumière des œuvres singulières et de qualité).


Obsession | Curry Barker| 2026

Flatland

Je suis tombée sur cette adaptation de Flatland sur une table de librairie et j'ai tout de suite été attirée par sa couverture qui m'a séduite par son esthétique très graphique. Je connaissais déjà le roman de réputation, sans l'avoir jamais lu, et plusieurs de ses aspects m'intriguaient : son statut de classique, sa dimension satirique et surtout cette fascinante expérience de pensée consistant à imaginer un monde à deux dimensions. Passionnée de mathématiques comme je suis, c'est avec une grande curiosité que j'ai voulu savoir comment cette histoire allait articuler spéculation géométrique et critique sociale.

Flatland raconte l'histoire de Mr Square, un carré habitant d'un univers bidimensionnel dans lequel chaque individu est défini par sa forme géométrique. Lorsque celui-ci est abordé par un être de dimension supérieure, sa compréhension du monde se trouve totalement bouleversée.

Autant le dire, je ne m'attendais pas à une satire aussi pertinente. Le monde décrit par Square est en effet profondément misogyne, rigidement hiérarchisé et traversé par un mépris de classe assumé. Je me suis parfois sentie révoltée tant les injustices paraissent institutionnalisées. Pourtant, c'est précisément ce qui rend le récit si intéressant : derrière son apparence de curiosité mathématique se cache une réflexion toujours actuelle sur les mécanismes de domination sociale et les limites de notre vision du monde. Les œillères les plus évidentes ne sont pas forcément les plus redoutables.

Ceci étant, l'incroyable dispositif intellectuel proposé par l'auteur reste particulièrement brillant. En focalisant notre attention sur la compréhension profonde du fonctionnement d'un univers à deux dimensions, le récit nous pousse ensuite à envisager ce que pourrait être un monde à quatre dimensions, voire davantage. Cette gymnastique mentale est absolument saisissante. Elle transforme un concept abstrait en expérience concrète et donne à réfléchir bien au-delà de la simple lecture : ouvrir son esprit à un autre point de vue, quel qu'il soit.

L'adaptation de Danicollaterale s'avère particulièrement adéquate. La bande dessinée est sans doute l'un des meilleurs médiums possibles pour représenter ces concepts géométriques. Son dessin minimaliste et épuré pourra rebuter certains lecteurs, il me semble pourtant parfaitement cohérent avec le propos. Cette austérité graphique met les idées au premier plan et renforce la singularité de l'ensemble. Les planches consacrées à la découverte du Spaceland, peuplé de formes géométriques en volume, sont d'ailleurs particulièrement marquantes et d'une beauté abstraite mémorable.

Je recommande donc cette lecture, avec une petite réserve : il faut accepter son caractère parfois aride et daté. Flatland n'est pas une œuvre facile, mais cette adaptation démontre pleinement pourquoi le roman original est devenu un classique de la littérature spéculative.


Flatland | Danicollaterale | Delcourt

Urban eXperiment

Ça fait un moment que je connais certaines actions du collectif UX et qu’elles me fascinent complètement. La restauration clandestine de l’horloge du Panthéon, le cinéma secret aménagé sous le Palais de Chaillot… tout cela semble tellement attirant ! J’aime profondément les contre-cultures, le hacking culturel et toutes ces initiatives qui détournent les règles pour créer, préserver ou transmettre quelque chose. L'UX a de plus cette particularité rare d’être un groupe clandestin dont les actions semblaient motivées par la passion culturelle plutôt que par le vandalisme ou l’ego. Ils m'étaient donc sympathiques depuis longtemps, bien avant d'ouvrir ce livre.

Dans Urban eXperiment Lazar Kunstman, lui-même membre du collectif, revient sur l’histoire de l'UX, ses ramifications et plusieurs de ses interventions les plus célèbres dans les souterrains et les lieux oubliés de Paris. Il remonte également à la naissance du mouvement et expose les idéaux qui l’ont nourri, en choisissant une construction chronologique inversée particulièrement efficace.

J’ai vraiment dévoré ce livre avec enthousiasme. La combinaison entre la maîtrise technique, l’organisation quasi militaire et la créativité permanente du collectif a de quoi passionner. Tout l’aspect clandestin est évidemment captivant, mais le sérieux de ces passionnés, capables de restaurer des mécanismes historiques, d’aménager des espaces secrets ou de contourner des systèmes de sécurité avec une débrouillardise folle est le plus impressionnant. De plus, je ne cache pas qu'avoir accès à un Paris caché, interdit, parallèle, est mon fantasme absolu. En lisant ce livre, j'ai eu l'impression d’entrevoir brièvement cette ville invisible.

Ce qu'il faut bien préciser, c'est que l'idée de faire naître une culture parallèle n'a certainement jamais été la motivation initiale de l'UX. Elle n'est que la conséquence de l'existence d'une vie urbaine clandestine et ne s'est développée que parce qu'il existait un milieu propice à la voir croître.

Au cœur de cet ouvrage touchant, les membres d’UX apparaissent comme des anticonformistes profondément attachés à la liberté et au patrimoine. Je les vois presque comme des artistes clandestins. Le livre ne cachant pas, avec une certaine ironie, les absurdités administratives et l’abandon de certains lieux historiques (même si je m’en doutais déjà, certaines situations décrites sont franchement édifiantes!), leur combat apparaît encore plus fort.

Le style de Lazar Kunstmann n’a rien de révolutionnaire, mais il est très agréable à lire : accessible, précis, souvent drôle. Surtout, le récit est très habité. On sent la sincérité et l'enthousiasme de l'auteur pour cette vie parallèle. Le choix de raconter l’histoire en remontant le temps fonctionne particulièrement bien et donne au récit une vraie dynamique. Une lecture que je recommande vivement aux amoureux de Paris, d’histoire et à tous ceux qui ne sont pas trop obsédés par le respect des règlements.


Urban eXperiment | Lazar Kunstman | Uqbar

Ghost case

Voilà un roman de Lilian Peschet que je n'avais pas vu passer. Pourtant, je suis cet auteur depuis un sacré bout de temps... Au-delà de la sympathie que j'ai pour lui, j'ai immédiatement accroché au résumé de Ghost Case, promettant un mélange de polar et de surnaturel. C'est une association parfois casse-gueule mais je savais qu’il pouvait proposer quelque chose de solide et d'intelligent.

Dans ce roman, on suit Galaad, ancien agent fédéral brisé par un AVC, reconverti en bibliothécaire, qui se retrouve mêlé à une enquête où les morts pourraient bien avoir leur mot à dire. Aux côtés de Leo, il s’engage dans une affaire où les frontières entre rationnel et paranormal deviennent de plus en plus poreuses.

J'ai beaucoup aimé l'équilibre très maîtrisé entre le polar, qui fait l'essentiel du récit, et le surnaturel, utilisé comme un élément de décalage plutôt qu’un effet spectaculaire. Le tout reste crédible, sans jamais tomber dans le kitsch. L’intrigue est bien construite, prenante et maintient un vrai suspense du début à la fin.

Au-delà de l’enquête en elle-même, c’est surtout le traitement des personnages et des thèmes qui m’a marquée. Le deuil, omniprésent, est abordé avec beaucoup de justesse, sans pathos inutile. Galaad est en cela un personnage particulièrement réussi : touchant, nuancé, loin des clichés habituels liés au handicap. Son parcours de deuil et de rééducation, évoqué avec sobriété, sonne juste et apporte une vraie profondeur au récit. Le duo qu’il forme avec Leo reste encore en construction, un peu hésitant, mais cela participe aussi à la crédibilité de l'ensemble.

En ce qui concerne le style, on retrouve ce qui fait la force de l’auteur : un récit rythmé, efficace, qui tient en haleine sans en faire trop. L’ambiance est immersive et sombre comme il faut. Même l'alternance des points de vue, qui n’est clairement pas mon procédé préféré car je trouve qu'il peut parfois casserle flux de lecture, est ici parfaitment bien exploité.

Enfin, je retiens surtout une conclusion autour du deuil, particulièrement touchante et juste, qui donne au roman une résonance émotionnelle durable.

Ghost Case est donc un polar efficace et intelligent, enrichi d’une touche de surnaturel maîtrisée, qui confirme le talent de Lilian Peschet et donne envie de continuer à le suivre.


Ghost case | Lilian Peschet | Éditions du 38

Du champagne, un cadavre et des putes, tome 4

Rarement une lecture aura eu autant d'impact dans ma vie de bibliophage que celle du premier tome de Du champagne, un cadavre et des putes de l'IndispensablE Tristan-Edern Vaquette. Découverts complètement par hasard, cet auteur et cet ouvrage m'accompagnent à présent depuis plusieurs années. Ils m'ont construite également en tant que personne, m'ont bousculée, passionnée, énervée... au point qu’il devient impossible de dissocier la lectrice que je suis devenue de cette œuvre qui m'a traversée. Évidemment, je me suis jetée sur ce quatrième tome dès sa sortie. D’abord parce que le tome précédent nous abandonnait alors que la partie II n'était pas terminée, ensuite parce que la partie polar et l'identité de l'assassin d'Alice me rendait folle (depuis le temps!), enfin car je savais que Tristan-Edern Vaquette n’en avait pas terminé avec nous. Effectivement, il avait encore énormément à dire.

Ce quatrième volume vient donc clore à la fois le pan “essai” du roman et son intrigue policière. Ceci dit, réduire ce livre à un polar serait absurde tant il déborde de toutes parts. Je l'ai dit et je le répète : cette œuvre est inclassable. Par son ampleur, par sa portée politique, philosophique, sociétale et intime également. Ce dernier tome marque enfin véritablement l’aboutissement de l’ensemble. Une résolution monumentale, à l'image de l'ensemble.

La conclusion de l'essai m’a bouleversée. Il m’a interrogée, passionnée, émue. J’ai parfois eu du mal à interrompre ma lecture tant ce que j’avais entre les mains me semblait incandescent de lucidité et de sincérité. La construction de l'ouvrage est réellement monumentale. Quand je me rappelle tous les points qui ne me semblaient pas aboutis à la fin du tome précédent, j'ignorais à l'époque que le flou que je ressentais n'était là que pour conclure l'essai en les balayant totalement dans les deux derniers chapitres qui viennent si brillamment clore cette partie II.

Le chapitre 9, Fière d’être une pute, est à ce titre remarquable. Ce texte ne nie jamais les difficultés immenses, la violence ou la complexité de ce métier hors norme. Cependant, il refuse catégoriquement le misérabilisme paternaliste qui écrase les femmes sous prétexte de les défendre. Tristan-Edern Vaquette rappelle une chose devenue presque scandaleuse à dire : les femmes sont fortes. Capables. Complexes. Elles ne sont pas condamnées à être éternellement réduites à des victimes passives pour mériter le respect ou la compassion. Le roman démonte avec une férocité jubilatoire l’hypocrisie d’une partie des discours abolitionnistes et prohibitionnistes qui masquent souvent mal leur sexisme, leur peur de la sexualité féminine ou leur pudibonderie sous un vernis de vertu féministe. L’un des aspects les plus passionnants du livre est justement la manière dont Vaquette relie ce féminisme prohibitionniste contemporain à l’héritage du puritanisme américain issu du calvinisme. Les rappels historiques sont nombreux, érudits, et toujours limpides. Avant tout, ils ne donnent jamais l’impression d’une démonstration sèche ou universitaire : ils nourrissent véritablement la réflexion du roman. J’ai trouvé fascinante cette manière de montrer que certaines obsessions autour du contrôle du corps, du désir ou de la sexualité féminine ne viennent pas de nulle part mais s’inscrivent dans une histoire idéologique si longue.

Le livre va encore plus loin lorsqu’il évoque le déplacement progressif de la solidarité de classe vers des solidarités davantage fondées sur le genre, la couleur de peau ou l’orientation sexuelle. Ce n'est pas qu'il nie l’importance de ces combats, mais plutôt qu'il interroge ce que ce déplacement produit politiquement et socialement. Là encore, Vaquette ose aborder des sujets devenus sacrément sensibles avec une franchise qu'on a de plus en plus de mal à trouver. Il questionne la manière dont certains pouvoirs politiques trouvent finalement leur intérêt dans l’abandon d’une conscience de classe capable de fédérer les dominés au profit de luttes plus fragmentées. Impossible de nier la richesse intellectuelle du propos.

Le sommet absolu du livre reste pour moi l’épisode 6 de Super Alice (pages 173 à 195). Je crois sincèrement que c’est l’un des plus beaux pamphlets que j’aie jamais lus. Et surtout : je mets au défi n’importe quelle femme de lire ce passage sans se sentir lumineuse, forte, extraordinaire. Pas au sens naïf ou creux du terme. Au sens profondément humain. Au sens politique. Au sens existentiel presque. Ce texte regarde les femmes avec une admiration, une confiance et une intensité incroyablement rares.

Cette intensité est d'autant plus perceptible dans le personnage d’Alice, qui continue ici à se développer avec une ampleur magnifique. Déjà passionnante dans les précédents tomes, elle devient, dans ce quatrième volume, un personnage véritablement éclatant. Elle grandit, s’épanouit, apprend à mieux se connaître, à comprendre sa propre force, ses contradictions, ses désirs. C’est un bonheur absolu de decouvrir ses contrastes. Malgré ses defauts, Alice est éblouissante par la profonde sincérité qui l'habite.

C’est aussi ce qui me touche autant chez Tristan-Edern Vaquette : sa générosité. Sa sincérité. Son refus absolu du cynisme contemporain. Son écriture est sauvage, ébouriffante, excessive parfois, mais toujours habitée. Il ne cherche jamais à séduire ou à lisser ses idées pour devenir acceptable. Il avance avec une honnêteté presque désarmante. Et cette honnêteté se ressent partout. L’indépendance de l’auteur me semble d’ailleurs indissociable de la puissance de ce roman. Tristan-Edern Vaquette écrit comme quelqu’un qui n’obéit à rien d’autre qu’à ses convictions, sa culture immense et sa nécessité intérieure. C'est cela qui donne à son œuvre son caractère profondément libre. Une œuvre qui ose encore prendre des risques intellectuels, politiques et émotionnels gigantesques.

Est venue enfin la dernière partie du roman, celle qui clôt l’aspect policier de l’histoire. Évidemment je ne dirai rien du contenu. Cependant, comme le reste, elle m’a totalement convaincue du caractère majeur de cette œuvre. Le dernier monologue est une merveille de maîtrise, et surtout, une merveille de compassion. Je crois que c’est ce qui m’a le plus touchée dans cette fin : je l'ai trouvé infiniment gracieuse. Après tant de fureur, d’intelligence et de violence du réel, le roman s’achève sur quelque chose d'on ne peut plus humain.

Je ressors de cette lecture avec une gratitude immense. Peu de livres donnent autant à leurs lectrices et lecteurs. Peu d’œuvres ont cette capacité à faire réfléchir, grandir, se remettre en question tout en procurant un vertige romanesque aussi puissant.

Cette histoire m’a forgée. Sa conclusion est à sa hauteur, elle déploie une ampleur et une maîtrise qui me laisseront encore admirative longtemps après avoir tourné la dernière page.


Du champagne, un cadavre et des putes, Tome 4 | Tristan-Edern Vaquette | Du Poignon Productions

La science fait son cinéma La science fait son cinéma avait décidément tout pour me plaire : tout d'abord il fait partie de la collection parallaxe du Belial' que j'adore (autant pour les sujets qu'elle aborde que pour le sérieux et le travail d'édition qu'elle met en avant), ensuite, l'un des auteurs est Roland Lehoucq, dont j'ai déjà lu certains ouvrages de vulgarisation que j'ai beaucoup aimés, enfin, il fait se rencontrer sciences et cinéma, deux de mes plus grands intérêts, proposant un terrain de réflexion quasiment infini.

Ce livre présente une série d’analyses scientifiques de films de science-fiction et confronte les idées qui y sont développées aux connaissances réelles en physique, en biologie ou en astrophysique. Chaque chapitre s’attarde sur un thème ou un film, pour en explorer les ressorts et les limites.

J’ai trouvé l’ensemble tout simplement passionnant et très instructif. En tant que spectatrice, je peux facilement accepter certaines approximations si le récit qu'on me propose est suffisamment prenant pour que je ne m'y attarde pas. Aussi, revenir sur ces grands classiques du cinéma avec ce regard “à froid” apporte une profondeur nouvelle à l'image que j'en avais d'eux. Il a énormément enrichi mon expérience de visionnage. Les exemples choisis fonctionnent particulièrement bien. J’ai adoré me plonger au cœur de la science autour d'Interstellar, de Seul sur Mars ou des premiers contacts extraterrestres. Plus encore, sans doute car cela touche à la biologie, les analyses autour de The Thing (film que j'apprécie beaucoup par ailleurs) m’ont particulièrement marquée.

Le ton des auteurs participe beaucoup au plaisir de lecture. La vulgarisation est globalement très réussie, accessible sans être simpliste, même si certains passages sur des notions un peu plus ardues peuvent demander une attention soutenue. La narration est incarnée, ponctuée d’humour et de quelques prises de position bien senties, ce qui donne du relief à l’ensemble. Le format est également particulièrement agréable : chaque chapitre est assez indépendant et on peut picorer selon ses envies, tout en gardant une cohérence globale. Le livre se savoure autant qu’il se consulte.

Je recommande sans hésiter cette lecture aux amateurs de science, de cinéma fantastique et autres curieux du septième art. Elle permet de voir différemment des films qu'on pense pourtant déjà bien connaître.


La science fait son cinéma | Roland Lehoucq et J. Sébastien Steyer | Le Belial'

Les histoires de l'enfant-poubelle

C'est en parcourant Arte.tv à la découverte de nouveaux courts-métrages que je suis tombée sur l'œuvre inclassable que sont Les histoires de l'enfant-poubelle. Ayant une véritable appétence pour les œuvres expérimentales et les pensées anarchistes des années 70, je fus plus qu'intriguée en découvrant les 3 courts-métrages mis en avant d’autant plus que j’étais plongée en parallèle dans une lecture très engagée, notamment sur la question de la prostitution. Le dialogue entre les deux expériences a été particulièrement stimulant.

Ces trois courts-métrages font partie d'une série qui en compte 22 et qui met en scène un personnage marginal, l’enfant-poubelle (superbement interprété par la magnifique Kristine De Loup), dont on suit différentes situations : sa naissance, sa confrontation à des figures d’autorité absurdes, et enfin sa plongée dans le monde de la prostitution.

Scotchée à mon écran dès les premières secondes, j’ai été à la fois déroutée et fascinée. Il plane sur ces images un parfum de subversion évident. Le plus captivant, le plus marquant, c’est bien la manière dont ce personnage conserve à tout prix une forme de liberté et d’intégrité, malgré les violences qu’elle subit. Face à la tragédie de son parcours, elle oppose une résistance presque poétique. La critique sociale est frontale : une société normative, brutale avec les marginaux, obsédée par l’ordre et incapable d’accepter ce qui sort du cadre. L’œuvre devient ainsi une véritable ode à la liberté, à l’art et à toutes les formes de dissidence.

J’ai beaucoup aimé l’esthétique bricolée, très libre qui permet à la forme de faire écho au fond. C’est exactement pour ça que j'aime les courts-métrages : ils permettent une prise de risque, une créativité sans filtre, une étrangeté assumée. L’humour absurde fonctionne très bien. J’ai ri, parfois d'un rire grinçant, mais j'ai tout de même ri. Certaines répliques sont d’une efficacité redoutable, notamment cette phrase finale dans Les vieux messieurs :

une femme à la jupe relevée court plus vite qu’un homme au pantalon baissé.

En quelques mots, tout est dit : c’est drôle, irrévérencieux, et profondément politique.

J’ai vraiment apprécié les trois segments, avec une résonance particulière pour le dernier, dont le traitement de la prostitution m’a personnellement touchée. Ce n’est pas une œuvre facile d’accès, mais avec un peu de curiosité, elle révèle une richesse rare. Une expérience à la fois étrange, percutante et résolument libre. Je cherche en vain, depuis, à visionner les autres...


Les histoires de l'enfant-poubelle | Ula Stöckl et Edgar Reitz | 1971

Ada

J'étais très curieuse de découvrir le fameux Ada d'Antoine Bello, dont on m'avait dit tant de bien. J'étais surtout curieuse de savoir comment le sujet de l'intelligence artificielle générative, celle qui a explosé après la parution du roman (qui date de 2016) avait été traité à l'époque.

Dans ce roman, on suit en effet un détective chargé d’enquêter sur la disparition d'un projet technologique un peu particulier : une intelligence artificielle capable d’écrire des romans à l'eau de rose. L'enquête dépasse cependant très vite ce cadre policier pour soulever des questions bien plus vastes sur l'essence même de la création et les dérives possibles et même probables que va engendrer ce nouvel outil.

Je me suis très vite laissée entraîner par cette lecture qui s'est révélée particulièrement prenante. Le traitement de l’intelligence artificielle est vertigeusement crédible, aussi bien dans ses capacités (qui dépassent déjà certains aspects esquissés ici) que dans la manière dont les humains cherchent à l’exploiter (qui tape complètement dans le mille aussi). Bien qu'étant déjà familière de ces enjeux, le roman m'a proposé de nouvelles réflexions plus qu'intéressantes, notamment sur notre tendance presque inévitable à anthropomorphiser les machines.

Ada, l'intelligence artificielle, est elle-même fascinante : on y projette un être sorti à peine de l'enfance tout en étant doté de moyens potentiellement illimités et d'un sens moral à peine balbutiant, ce qui la rend à la fois intrigante et terrifiante. Côté humains, mon ressenti est différent. Frank Logan m’a d’abord paru assez cliché, avant de gagner en profondeur de manière inattendue. Son goût pour les haïkus ou encore la relation qu’il entretient avec sa femme (dont les convictions, au-delà d'attirer ma sympathie, permettent d'ancrer la dimension politique de l'ouvrage) apportent une nuance assez attachante au personnage.

Antoine Bello démontre également dans ce roman sa maîtrise du style et du rythme, lui permettant de proposer des réflexions philosophiques et éthiques denses sans perdre en fluidité de lecture. Le mélange entre polar et essai fonctionne rudement bien : je me suis laissée porter par l'histoire tout en ouvrant des parenthèses de réflexions plus profondes.

Ada est une lecture à la fois divertissante et stimulante, qui montre à quel point certaines interrogations autour de l’intelligence artificielle étaient et restent actuelles et primordiales.


Ada | Antoine Bello | Gallimard/Folio

Après toi, les ténèbres

Ce qui m’a d’abord attirée vers Après toi, les ténèbres, c’est son thème. Le deuil est un sujet ardu et l'angle choisi par l'auteur m’a immédiatement intriguée. J’étais curieuse de voir comment le roman allait faire résonner émotion et surnaturel.

Dans ce roman fantastique, nous suivons l'histoire de Thiago, un homme devant faire face au deuil de sa femme sans y parvenir et continuant à sentir autour de lui une présence diffuse et troublante. Son chagrin se mèle alors à des phénomènes inexplicables quand le réel vacille peu à peu autour de lui.

J’ai été immédiatement happée par cette lecture, à la fois poignante et dérangeante. Le deuil, élément central du roman, est ici exploré sous plusieurs angles : celui de Thiago, bien sûr, mais aussi celui de Diane, sa belle-mère, et plus largement celui de ceux qui restent. La sincérité du texte est tout simplement bouleversante : il ne cherche jamais à appuyer artificiellement sur l’émotion et c’est pour cette raison qu’elle est si évidente. La douleur y est brute, juste, profondément humaine.

L’ambiguïté entre surnaturel et perception altérée est également parfaitement équilibrée. Le parti pris du roman est séducteur : ne jamais trancher, et surtout ne jamais chercher à rationaliser. Je ne me suis jamais demandé si ce que vivait Thiago était “réel” ou non. Ce qui compte, c’est ce qu’il ressent, et à partir du moment où c’est réel pour lui, ça suffit. L’horreur ne fait alors que souligner la fragilité que le deuil confère à l'univers du héros. Le malaise s’installe durablement, et fonctionne remarquablement bien.

Le style est sublimé par un choix de la narration décisif : Thiago ne fait, tout au long du récit, que s’adresser directement à sa femme disparue. Cette proximité troublante renforce l’intimité du récit. La plume est très immersive, presque sensorielle, et chargée d’émotion. Certaines allusions du narrateur permettent de maintenir une tension palpable tout au long de la lecture.

Après toi, les ténèbres est un roman qui m’a particulièrement touchée autant qu’il m’a mise mal à l’aise. Une lecture marquante, sincère et immersive, qui prouve que l’horreur peut être d’autant plus puissante lorsqu’elle prend racine dans le quotidien.


Après toi, les ténèbres | Gus Moreno | Traduit par Laurent Queyssi | L’Atalante