La pop-culture occidentale : un univers manichéen
J'avais envisagé un titre plus long plus propice à une thèse du genre “Du manichéisme cultuel au manichéisme culturel, une ère qui ne change pas tant que ça”, mais ça fait un peu pompeux bien que ce titre m'amuse avec son jeu de mot (une ère – R) et qu'il reflète un peu plus précisément ma réflexion.
Réflexion qui est partie de mon visionnage de Spiderman across the spider-verse, mais qui, je le réalise, infuse depuis un certain temps, depuis que mes goûts se sont tournés vers Miyazaki, en somme.
Vous le savez, je suis une très grande fan de dessins animés. Notamment, parce que la technicité qu'elle requiert pour faire vivre une image fixe me passionne. Oui, je devrais le préciser : je suis particulièrement fan de l'animation 2D. Pour faire un historique rapide, les dessins animés, comme beaucoup de gens ici, c'était d'abord Disney. D'ailleurs, pour faire le premier long-métrage animé, il a fallu le génie et l'inventivité des animateurs et animatrices de chez Disney pour créer ce qui s'appellera les 12 principes de l'animation, qui sont maintenant une référence en terme d'animation pour à peu près tout le monde occidental et sûrement un peu plus. Mais Disney, on le sait en grandissant, on le réalise ou on l'apprend, c'est très manichéen (au-delà d'autres problèmes sur la représentation de la femme, c'est pas notre sujet ici). Il y a les gentils d'un côté. Les méchants de l'autre. Et les gentils doivent tuer les méchants pour que le monde redevienne merveilleux sans méchant à l'horizon.
Et puis plus tard, à l'âge adulte, arrive un raz-de-marée inattendu : Princesse Mononoke. Un truc japonais, avec les a priori véhiculés par toute la haine déversée dans les médias à l'époque des premiers anime chez Dorothée, et pourtant, a priori vite balayés par l’œuvre qui est l'essence même de ce qui fait la différence entre les films Disney (et par extension, selon moi, la plupart des films/séries occidentales) et les films de Miyazaki (je ne connais pas toute l’œuvre orientale qui existe, alors je ne m'avancerais pas à extrapoler, quoique je suis tout de même bien tentée ^^) Pour faire simple, ici, on a un garçon, Ashitaka, qui ne veut pas tuer. Et qui va toujours se ranger du côté du plus faible. Et le plus faible, et bien il change au fil de l'histoire. Une fois c'est les humains qui veulent détruire les dieux de la forêt (incarnés par des animaux de taille gigantesque), une autre fois c'est un des dieux de la forêt, fou de douleur, qui semble se diriger vers le village, annonçant un massacre, une autre fois, encore, c'est le village qui en veut à San, qui a vécu dans la forêt et n'aime pas les humains. A chaque péripétie, Ashitaka va défendre la partie qui est opprimée. A chaque fois, Ashitaka s'interpose pour éviter la guerre, la violence. Même lorsque le sanglier géant finit par mourir, Ashitaka pleure sa mort.
Quand on n'a pas l'habitude, on peut être surpris. Je me souviens la première fois m'être demandée pour qui il était, ce garçon. Ce n'était pas la bonne question à poser. J'ai mis du temps à comprendre tout ça, il m'a fallu revoir ce film (et tous les autres), il m'a fallu lire des analyses de philosophe, de gens plus calés que moi. La bonne question à se poser n'est pas de savoir dans quel camp il est (les humains ou les dieux de la forêt), mais de savoir qu'il est pour la paix. Que les humains peuvent être bons, et parfois mauvais. Que les dieux ne sont ni bons ni mauvais, que comme les humains, ils peuvent être corrompus (et ainsi devenir des démons). Que la douleur, la colère peuvent les corrompre.
Et là, on en vient au propos de mon titre (celui de cet article ou de ma thèse imaginaire) : Là, on est au-delà du manichéisme que l'on connait très bien avec les Disney : les gentils contre les méchants. On ne peut et on ne doit absolument pas résumer Princesse Mononoke à cette séparation binaire, ça n'a pas de sens !
Alors quand j'ai vu Spiderman, et que (ATTENTION SPOILER) dans son monde, Miles Morales est un gentil, tandis que dans un autre monde, c'est un méchant, que quand un gentil s'avère en fait être un méchant, c'est comme si on avait allumé un interrupteur, les camps se redivisent pour choisir le méchant (qui se dit quand même gentil) ou choisir le gentil (le vrai, celui avec un cœur d'or), mais la ligne de démarcation est nette. Quand j'ai vu ce film, donc, cela m'a profondément agacé (voire ennuyé). Je suis allée jusqu'au bout, mais avec la désagréable sensation de déjà-vu.
Vous me direz, les œuvres d'un ou d'une artiste, c'est une histoire qui se répète, oui, mais tout de même, ce tracé net entre le Bien et le Mal, moi, ça finit par m'exaspérer. Et ça marche avec tout. On pourrait me rétorquer l'histoire d'anti-héros qui ont parsemé la pop-culture et j'en distingue 3 catégories :
- Mulder, (The X-Files), l'anti-héros pas détestable en soi, mais mal-aimé de ses pairs, une paranoïa qui confine à la maladie, des idées farfelues. Bon, oui. N'empêche, il y a les méchants du gouvernement versus les gentils incarnés par Mulder & Scully et tous ceux qui se rangent de leur côté.
- Dexter (de la série du même nom). Le gars est un tueur en série et a une soif de sang impossible à restreindre. Mais, il ne tue que des méchants, grâce à un code de conduite imposé par son père qui connaissait son secret. Donc, le gars est un horrible monstre, mais ça va, il est sympa, il ne tue que des méchants. Bon.
- Walter White (Breaking Bad), là on a un mec qui est détestable, donc, pour moi, impossible de s'identifier à un tel personnage. Je ne connais pas la série, mais c'est un véritable anti-héros par nature. Un salopard qui dit faire tout pour mettre sa famille à l'abri du besoin, mais qui, en réalité fait tout ça parce que c'est un salopard.
Dans ces anti-héros il reste la ligne nette du Bien contre le Mal. Le flou réside avant tout dans le fait qu'on ne sait pas dans quel camp l'anti-héros se trouve. Mais le Bien contre le Mal, lui, est toujours présent. On a juste posé la caméra pour suivre un personnage qui se situe un peu sur la ligne (ou carrément pas du tout, notamment pour Mulder, qui sera toujours du côté du Bien), mais fondamentalement, on garde ce principe du Bien contre le Mal, du manichéisme qui, pour moi, est issu de la première histoire racontée à l'Humanité : celle racontée par nos religions.
Alors, attention, ici, je ne vais pas faire de thèse, notamment parce que je ne suis pas du tout spécialiste en religion, pour moi, c'est une hypothèse, basée sur ce que je sais, pas une vérité, voilà, fin du disclaimer.
Nos religions monothéistes ont pour point commun le fait que si tu les suis à la lettre (peu importe comment c'est interprété, ce n'est pas le sujet ici), tu es dans le camp du Bien. Si tu dérives, alors, tu seras dans le camp du Mal. Dieu versus le Diable. Le Gentil versus le Méchant. Le Miséricordieux versus le Punisseur. bref, vous avez compris, c'est un rapport de dualité.
Les religions plus polythéistes semblent exprimer une diversité de caractère chez les Dieux, impliquant le fait qu'ils ne sont pas parfaits (on peut penser aux Dieux grecs qui ont parfois un sale caractère), et que, comme les humains, peuvent être sujets à des variations de tempérament en fonction de ce qui leur arrive. (Schématiquement, c'est exactement ce qui arrive au Dieu sanglier dans Mononoke, quand, fou de douleurs, il va foncer n'importe où et tout casser sur son passage) Là, j'en arrive à mes limites sur les religions polythéistes, mais si on se base sur ce qui est dit du shintoïsme chez Wikipedia, qui est une religion très présente au Japon, c'est une religion polythéiste dont les kami (que l'on peut traduire par “dieu” ou parfois “esprit”), en sont les “incarnations”.
Bref, ma théorie, c'est que la pop-culture ré-écrit continuellement l'histoire “originelle”, qui est celle de sa religion principale. Et je crois que c'est pour ça que je préfère les histoires qui évoquent une vie avant JC, balayant la croyance idiote de certaines personnes que la “culture judéo-chrétienne” est notre origine, ou une vie en dehors de JC, parce qu'il existe d'autres mondes, d'autres univers, d'autres croyances et donc d'autres histoires façonnées avec une approche différente et rafraîchissante !
Je ne saurais pas trop comment conclure cette hypothèse mêlée de convictions liés à mon expérience de la vie, si ce n'est peut-être de regarder les films du Studio Ghibli (Miyazaki mais aussi Takahata, l'autre auteur prolifique et génial du Studio), et de découvrir ce qui se fait ailleurs. Ou même d'inventer des histoires qui dépassent ce manichéisme si convenu dans l'histoire d'Hollywood.
N'oubliez pas de rêver.