Un Spicilège

Du champagne, un cadavre et des putes, tome 4

Rarement une lecture aura eu autant d'impact dans ma vie de bibliophage que celle du premier tome de Du champagne, un cadavre et des putes de l'IndispensablE Tristan-Edern Vaquette. Découverts complètement par hasard, cet auteur et cet ouvrage m'accompagnent à présent depuis plusieurs années. Ils m'ont construite également en tant que personne, m'ont bousculée, passionnée, énervée... au point qu’il devient impossible de dissocier la lectrice que je suis devenue de cette œuvre qui m'a traversée. Évidemment, je me suis jetée sur ce quatrième tome dès sa sortie. D’abord parce que le tome précédent nous abandonnait alors que la partie II n'était pas terminée, ensuite parce que la partie polar et l'identité de l'assassin d'Alice me rendait folle (depuis le temps!), enfin car je savais que Tristan-Edern Vaquette n’en avait pas terminé avec nous. Effectivement, il avait encore énormément à dire.

Ce quatrième volume vient donc clore à la fois le pan “essai” du roman et son intrigue policière. Ceci dit, réduire ce livre à un polar serait absurde tant il déborde de toutes parts. Je l'ai dit et je le répète : cette œuvre est inclassable. Par son ampleur, par sa portée politique, philosophique, sociétale et intime également. Ce dernier tome marque enfin véritablement l’aboutissement de l’ensemble. Une résolution monumentale, à l'image de l'ensemble.

La conclusion de l'essai m’a bouleversée. Il m’a interrogée, passionnée, émue. J’ai parfois eu du mal à interrompre ma lecture tant ce que j’avais entre les mains me semblait incandescent de lucidité et de sincérité. La construction de l'ouvrage est réellement monumentale. Quand je me rappelle tous les points qui ne me semblaient pas aboutis à la fin du tome précédent, j'ignorais à l'époque que le flou que je ressentais n'était là que pour conclure l'essai en les balayant totalement dans les deux derniers chapitres qui viennent si brillamment clore cette partie II.

Le chapitre 9, Fière d’être une pute, est à ce titre remarquable. Ce texte ne nie jamais les difficultés immenses, la violence ou la complexité de ce métier hors norme. Cependant, il refuse catégoriquement le misérabilisme paternaliste qui écrase les femmes sous prétexte de les défendre. Tristan-Edern Vaquette rappelle une chose devenue presque scandaleuse à dire : les femmes sont fortes. Capables. Complexes. Elles ne sont pas condamnées à être éternellement réduites à des victimes passives pour mériter le respect ou la compassion. Le roman démonte avec une férocité jubilatoire l’hypocrisie d’une partie des discours abolitionnistes et prohibitionnistes qui masquent souvent mal leur sexisme, leur peur de la sexualité féminine ou leur pudibonderie sous un vernis de vertu féministe. L’un des aspects les plus passionnants du livre est justement la manière dont Vaquette relie ce féminisme prohibitionniste contemporain à l’héritage du puritanisme américain issu du calvinisme. Les rappels historiques sont nombreux, érudits, et toujours limpides. Avant tout, ils ne donnent jamais l’impression d’une démonstration sèche ou universitaire : ils nourrissent véritablement la réflexion du roman. J’ai trouvé fascinante cette manière de montrer que certaines obsessions autour du contrôle du corps, du désir ou de la sexualité féminine ne viennent pas de nulle part mais s’inscrivent dans une histoire idéologique si longue.

Le livre va encore plus loin lorsqu’il évoque le déplacement progressif de la solidarité de classe vers des solidarités davantage fondées sur le genre, la couleur de peau ou l’orientation sexuelle. Ce n'est pas qu'il nie l’importance de ces combats, mais plutôt qu'il interroge ce que ce déplacement produit politiquement et socialement. Là encore, Vaquette ose aborder des sujets devenus sacrément sensibles avec une franchise qu'on a de plus en plus de mal à trouver. Il questionne la manière dont certains pouvoirs politiques trouvent finalement leur intérêt dans l’abandon d’une conscience de classe capable de fédérer les dominés au profit de luttes plus fragmentées. Impossible de nier la richesse intellectuelle du propos.

Le sommet absolu du livre reste pour moi l’épisode 6 de Super Alice (pages 173 à 195). Je crois sincèrement que c’est l’un des plus beaux pamphlets que j’aie jamais lus. Et surtout : je mets au défi n’importe quelle femme de lire ce passage sans se sentir lumineuse, forte, extraordinaire. Pas au sens naïf ou creux du terme. Au sens profondément humain. Au sens politique. Au sens existentiel presque. Ce texte regarde les femmes avec une admiration, une confiance et une intensité incroyablement rares.

Cette intensité est d'autant plus perceptible dans le personnage d’Alice, qui continue ici à se développer avec une ampleur magnifique. Déjà passionnante dans les précédents tomes, elle devient, dans ce quatrième volume, un personnage véritablement éclatant. Elle grandit, s’épanouit, apprend à mieux se connaître, à comprendre sa propre force, ses contradictions, ses désirs. C’est un bonheur absolu de decouvrir ses contrastes. Malgré ses defauts, Alice est éblouissante par la profonde sincérité qui l'habite.

C’est aussi ce qui me touche autant chez Tristan-Edern Vaquette : sa générosité. Sa sincérité. Son refus absolu du cynisme contemporain. Son écriture est sauvage, ébouriffante, excessive parfois, mais toujours habitée. Il ne cherche jamais à séduire ou à lisser ses idées pour devenir acceptable. Il avance avec une honnêteté presque désarmante. Et cette honnêteté se ressent partout. L’indépendance de l’auteur me semble d’ailleurs indissociable de la puissance de ce roman. Tristan-Edern Vaquette écrit comme quelqu’un qui n’obéit à rien d’autre qu’à ses convictions, sa culture immense et sa nécessité intérieure. C'est cela qui donne à son œuvre son caractère profondément libre. Une œuvre qui ose encore prendre des risques intellectuels, politiques et émotionnels gigantesques.

Est venue enfin la dernière partie du roman, celle qui clôt l’aspect policier de l’histoire. Évidemment je ne dirai rien du contenu. Cependant, comme le reste, elle m’a totalement convaincue du caractère majeur de cette œuvre. Le dernier monologue est une merveille de maîtrise, et surtout, une merveille de compassion. Je crois que c’est ce qui m’a le plus touchée dans cette fin : je l'ai trouvé infiniment gracieuse. Après tant de fureur, d’intelligence et de violence du réel, le roman s’achève sur quelque chose d'on ne peut plus humain.

Je ressors de cette lecture avec une gratitude immense. Peu de livres donnent autant à leurs lectrices et lecteurs. Peu d’œuvres ont cette capacité à faire réfléchir, grandir, se remettre en question tout en procurant un vertige romanesque aussi puissant.

Cette histoire m’a forgée. Sa conclusion est à sa hauteur, elle déploie une ampleur et une maîtrise qui me laisseront encore admirative longtemps après avoir tourné la dernière page.


Du champagne, un cadavre et des putes, Tome 4 | Tristan-Edern Vaquette | Du Poignon Productions

La science fait son cinéma La science fait son cinéma avait décidément tout pour me plaire : tout d'abord il fait partie de la collection parallaxe du Belial' que j'adore (autant pour les sujets qu'elle aborde que pour le sérieux et le travail d'édition qu'elle met en avant), ensuite, l'un des auteurs est Roland Lehoucq, dont j'ai déjà lu certains ouvrages de vulgarisation que j'ai beaucoup aimés, enfin, il fait se rencontrer sciences et cinéma, deux de mes plus grands intérêts, proposant un terrain de réflexion quasiment infini.

Ce livre présente une série d’analyses scientifiques de films de science-fiction et confronte les idées qui y sont développées aux connaissances réelles en physique, en biologie ou en astrophysique. Chaque chapitre s’attarde sur un thème ou un film, pour en explorer les ressorts et les limites.

J’ai trouvé l’ensemble tout simplement passionnant et très instructif. En tant que spectatrice, je peux facilement accepter certaines approximations si le récit qu'on me propose est suffisamment prenant pour que je ne m'y attarde pas. Aussi, revenir sur ces grands classiques du cinéma avec ce regard “à froid” apporte une profondeur nouvelle à l'image que j'en avais d'eux. Il a énormément enrichi mon expérience de visionnage. Les exemples choisis fonctionnent particulièrement bien. J’ai adoré me plonger au cœur de la science autour d'Interstellar, de Seul sur Mars ou des premiers contacts extraterrestres. Plus encore, sans doute car cela touche à la biologie, les analyses autour de The Thing (film que j'apprécie beaucoup par ailleurs) m’ont particulièrement marquée.

Le ton des auteurs participe beaucoup au plaisir de lecture. La vulgarisation est globalement très réussie, accessible sans être simpliste, même si certains passages sur des notions un peu plus ardues peuvent demander une attention soutenue. La narration est incarnée, ponctuée d’humour et de quelques prises de position bien senties, ce qui donne du relief à l’ensemble. Le format est également particulièrement agréable : chaque chapitre est assez indépendant et on peut picorer selon ses envies, tout en gardant une cohérence globale. Le livre se savoure autant qu’il se consulte.

Je recommande sans hésiter cette lecture aux amateurs de science, de cinéma fantastique et autres curieux du septième art. Elle permet de voir différemment des films qu'on pense pourtant déjà bien connaître.


La science fait son cinéma | Roland Lehoucq et J. Sébastien Steyer | Le Belial'

Les histoires de l'enfant-poubelle

C'est en parcourant Arte.tv à la découverte de nouveaux courts-métrages que je suis tombée sur l'œuvre inclassable que sont Les histoires de l'enfant-poubelle. Ayant une véritable appétence pour les œuvres expérimentales et les pensées anarchistes des années 70, je fus plus qu'intriguée en découvrant les 3 courts-métrages mis en avant d’autant plus que j’étais plongée en parallèle dans une lecture très engagée, notamment sur la question de la prostitution. Le dialogue entre les deux expériences a été particulièrement stimulant.

Ces trois courts-métrages font partie d'une série qui en compte 22 et qui met en scène un personnage marginal, l’enfant-poubelle (superbement interprété par la magnifique Kristine De Loup), dont on suit différentes situations : sa naissance, sa confrontation à des figures d’autorité absurdes, et enfin sa plongée dans le monde de la prostitution.

Scotchée à mon écran dès les premières secondes, j’ai été à la fois déroutée et fascinée. Il plane sur ces images un parfum de subversion évident. Le plus captivant, le plus marquant, c’est bien la manière dont ce personnage conserve à tout prix une forme de liberté et d’intégrité, malgré les violences qu’elle subit. Face à la tragédie de son parcours, elle oppose une résistance presque poétique. La critique sociale est frontale : une société normative, brutale avec les marginaux, obsédée par l’ordre et incapable d’accepter ce qui sort du cadre. L’œuvre devient ainsi une véritable ode à la liberté, à l’art et à toutes les formes de dissidence.

J’ai beaucoup aimé l’esthétique bricolée, très libre qui permet à la forme de faire écho au fond. C’est exactement pour ça que j'aime les courts-métrages : ils permettent une prise de risque, une créativité sans filtre, une étrangeté assumée. L’humour absurde fonctionne très bien. J’ai ri, parfois d'un rire grinçant, mais j'ai tout de même ri. Certaines répliques sont d’une efficacité redoutable, notamment cette phrase finale dans Les vieux messieurs :

une femme à la jupe relevée court plus vite qu’un homme au pantalon baissé.

En quelques mots, tout est dit : c’est drôle, irrévérencieux, et profondément politique.

J’ai vraiment apprécié les trois segments, avec une résonance particulière pour le dernier, dont le traitement de la prostitution m’a personnellement touchée. Ce n’est pas une œuvre facile d’accès, mais avec un peu de curiosité, elle révèle une richesse rare. Une expérience à la fois étrange, percutante et résolument libre. Je cherche en vain, depuis, à visionner les autres...


Les histoires de l'enfant-poubelle | Ula Stöckl et Edgar Reitz | 1971

Ada

J'étais très curieuse de découvrir le fameux Ada d'Antoine Bello, dont on m'avait dit tant de bien. J'étais surtout curieuse de savoir comment le sujet de l'intelligence artificielle générative, celle qui a explosé après la parution du roman (qui date de 2016) avait été traité à l'époque.

Dans ce roman, on suit en effet un détective chargé d’enquêter sur la disparition d'un projet technologique un peu particulier : une intelligence artificielle capable d’écrire des romans à l'eau de rose. L'enquête dépasse cependant très vite ce cadre policier pour soulever des questions bien plus vastes sur l'essence même de la création et les dérives possibles et même probables que va engendrer ce nouvel outil.

Je me suis très vite laissée entraîner par cette lecture qui s'est révélée particulièrement prenante. Le traitement de l’intelligence artificielle est vertigeusement crédible, aussi bien dans ses capacités (qui dépassent déjà certains aspects esquissés ici) que dans la manière dont les humains cherchent à l’exploiter (qui tape complètement dans le mille aussi). Bien qu'étant déjà familière de ces enjeux, le roman m'a proposé de nouvelles réflexions plus qu'intéressantes, notamment sur notre tendance presque inévitable à anthropomorphiser les machines.

Ada, l'intelligence artificielle, est elle-même fascinante : on y projette un être sorti à peine de l'enfance tout en étant doté de moyens potentiellement illimités et d'un sens moral à peine balbutiant, ce qui la rend à la fois intrigante et terrifiante. Côté humains, mon ressenti est différent. Frank Logan m’a d’abord paru assez cliché, avant de gagner en profondeur de manière inattendue. Son goût pour les haïkus ou encore la relation qu’il entretient avec sa femme (dont les convictions, au-delà d'attirer ma sympathie, permettent d'ancrer la dimension politique de l'ouvrage) apportent une nuance assez attachante au personnage.

Antoine Bello démontre également dans ce roman sa maîtrise du style et du rythme, lui permettant de proposer des réflexions philosophiques et éthiques denses sans perdre en fluidité de lecture. Le mélange entre polar et essai fonctionne rudement bien : je me suis laissée porter par l'histoire tout en ouvrant des parenthèses de réflexions plus profondes.

Ada est une lecture à la fois divertissante et stimulante, qui montre à quel point certaines interrogations autour de l’intelligence artificielle étaient et restent actuelles et primordiales.


Ada | Antoine Bello | Gallimard/Folio

Après toi, les ténèbres

Ce qui m’a d’abord attirée vers Après toi, les ténèbres, c’est son thème. Le deuil est un sujet ardu et l'angle choisi par l'auteur m’a immédiatement intriguée. J’étais curieuse de voir comment le roman allait faire résonner émotion et surnaturel.

Dans ce roman fantastique, nous suivons l'histoire de Thiago, un homme devant faire face au deuil de sa femme sans y parvenir et continuant à sentir autour de lui une présence diffuse et troublante. Son chagrin se mèle alors à des phénomènes inexplicables quand le réel vacille peu à peu autour de lui.

J’ai été immédiatement happée par cette lecture, à la fois poignante et dérangeante. Le deuil, élément central du roman, est ici exploré sous plusieurs angles : celui de Thiago, bien sûr, mais aussi celui de Diane, sa belle-mère, et plus largement celui de ceux qui restent. La sincérité du texte est tout simplement bouleversante : il ne cherche jamais à appuyer artificiellement sur l’émotion et c’est pour cette raison qu’elle est si évidente. La douleur y est brute, juste, profondément humaine.

L’ambiguïté entre surnaturel et perception altérée est également parfaitement équilibrée. Le parti pris du roman est séducteur : ne jamais trancher, et surtout ne jamais chercher à rationaliser. Je ne me suis jamais demandé si ce que vivait Thiago était “réel” ou non. Ce qui compte, c’est ce qu’il ressent, et à partir du moment où c’est réel pour lui, ça suffit. L’horreur ne fait alors que souligner la fragilité que le deuil confère à l'univers du héros. Le malaise s’installe durablement, et fonctionne remarquablement bien.

Le style est sublimé par un choix de la narration décisif : Thiago ne fait, tout au long du récit, que s’adresser directement à sa femme disparue. Cette proximité troublante renforce l’intimité du récit. La plume est très immersive, presque sensorielle, et chargée d’émotion. Certaines allusions du narrateur permettent de maintenir une tension palpable tout au long de la lecture.

Après toi, les ténèbres est un roman qui m’a particulièrement touchée autant qu’il m’a mise mal à l’aise. Une lecture marquante, sincère et immersive, qui prouve que l’horreur peut être d’autant plus puissante lorsqu’elle prend racine dans le quotidien.


Après toi, les ténèbres | Gus Moreno | Traduit par Laurent Queyssi | L’Atalante

A-t-on besoin d'un chef ? Depuis que j'ai découvert sa chaîne Youtube Fouloscopie (qui reste encore aujourd'hui l'une de mes préférées), je suis passionnée par le travail du chercheur Mehdi Moussaïd. C’est ce qui m’avait naturellement menée à lire son premier livre, Fouloscopie, ce que la foule dit de nous, que j’avais adoré. J'espérais bien sûr retrouver le même enthousiasme en ouvrant A-t-on besoin d'un chef ? et je n’ai pas été déçue.

Dès les premières pages, j’ai retrouvé ce qui m'a toujours séduite chez cet auteur : un ton pédagogique, joyeux, presque joueur, qui donne l’impression d’apprendre sans effort. J’ai même eu le sentiment qu'il avait encore mieux réussi l'exercice de l'écriture : le propos est plus resserré, les digressions mieux maîtrisées, tout en conservant cette capacité précieuse à rendre accessibles des concepts scientifiques exigeants.

Le livre repose sur un concept simple et brillant : imaginer un groupe de cent personnes confronté à une série de défis. Cette expérience de pensée devient le véritable squelette du livre, un fil conducteur qui permet d’explorer, étape après étape, les mécanismes de l’intelligence collective. On découvre à quel point un groupe peut se révéler étonnamment performant… ou au contraire quels sont les mécanismes qui le rendent totalement inefficace, selon l'organisation choisie. Si certains sujets semblent évidents (l'aptitude d'un groupe à résoudre un test de logique ou à répondre à une série de questions de culture générale), d'autres m'ont totalement bluffée, comme le chapitre consacré aux prédictions de la foule et à la futurologie. Il y a quelque chose de vertigineux à prendre conscience de ce dont un groupe de personnes est capable sous certaines conditions.

Au fil de la lecture, j’ai appris énormément de choses, parfois très pointues. Certaines de mes intuitions ont été confortées quand d'autres certitudes ont été balayées avec une efficacité redoutable. Ce qui fait la force du sujet, surtout, c'est le côté très concret de ces connaissances : quelques-unes trouvent immédiatement des résonances dans des situations de la vie quotidienne ou professionnelle.

Accessible sans être simpliste, rigoureux sans être pesant, ce livre s’adresse à tous les curieux. Celles et ceux qui ont déjà expérimenté, de près ou de loin, les dynamiques parfois chaotiques du travail en groupe y trouveront nombre de clés. De mon côté, je l’ai déjà recommandé autour de moi sans hésitation.


A-t-on besoin d'un chef ? | Mehdi Moussaïd | Allary Éditions

De beaux et grands lendemains

J'étais décidée à acheter De beaux et grands lendemains avant même d’en connaître l’intrigue. Le nom de Cory Doctorow suffisait. Son engagement de longue date pour la libération des droits d’auteur, son travail au sein de Creative Commons : tout cela fait que je connais son nom depuis longtemps et que je m’intéresse particulièrement à ses prises de parole. J’avais vraiment envie de voir comment ses idées pouvaient bien inspirer ses fictions.

J'ai découvert à cette occasion une maison d'édition pour laquelle j'ai eu un coup de cœur : les Éditions Goater, qui, dans leur collection Rechute, proposent des romans de science-fiction accompagnés de textes de mise en perspective en postface, ici une conférence et un entretien avec l'auteur. Quand j'ai appris en plus tous les engagements de cette maison d'édition (publiant du breton, de la LSF, des livres féministes, LGBT...) n'en jetez plus et prenez mes sous ! Cette démarche est tellement précieuse !

Le roman lui-même est assez dense. Transhumanisme, écologie, guerre : Doctorow explore les limites de l’augmentation humaine et la persistance des conflits. J’ai parfois été un peu confuse tant les concepts s’entrelacent, mais aussi profondément émue. Une étrange mélancolie traverse en sous-texte le récit, comme une menace perpétuelle.

Le personnage de Jimmy m’a particulièrement touchée. Coincé dans le corps d’un enfant de onze ans malgré une existence longue et chargée d’expériences, il incarne un conflit intérieur permanent : la nostalgie des jours heureux passés avec son père fait face à la frustration de ne pas pouvoir grandir et à l'impossibilité d’être pleinement un homme. Cette condition cruelle donne au roman toute sa sensibilité.

L’écriture, sans être flamboyante, est solide, claire, efficace. Elle traite des sujets ardus sans trop de complexité. La force du récit ne réside pas dans l’esbroufe mais dans la cohérence des idées et l’engagement qui les porte.

De beaux et grands lendemains est un roman plus lourd et mélancolique qu'on ne peut le penser, une lecture qui résonne, parfaitement mise en valeur par les textes qui la suivent.


De beaux et grands lendemains | Cory Doctorow | traduit par Antoine Mottier | Goater

Toute la beauté et le sang versé

Il y a des documentaires qui instruisent et d’autres qui bouleversent. Toute la beauté et le sang versé fait sans conteste partie de cette seconde catégorie. Dans ce film, Laura Poitras ne se contente pas de raconter : elle cherche à marquer les esprits, avec succès.

Dès les premières minutes, j’ai été happée. Le rythme est lent, presque suspendu. La musique est discrète et fait du silence un acteur à part entière. Ce choix peut dérouter. Pour moi, ce fut une révélation. Il m’a permis de plonger dans l’univers de Nan Goldin avec une intensité rare. Ses photographies, d’une sensibilité à fleur de peau, respirent, saignent, racontent la marginalité, l'atypie, la poésie brutale.

Le film adopte une approche chronologique, retraçant la vie de l’artiste et mettant son œuvre en lumière. Cela m’a un peu surprise, je m’attendais en effet à un documentaire plus frontalement politique, mais cela s’avère finalement idéal. En comprenant le parcours, les blessures, les épreuves qu'a subies Nan Goldin,j'ai d'autant mieux saisi la puissance de son engagement. Certaines séquences m’ont profondément marquée, notamment celles consacrées à ses amis confrontés au sida : une mémoire à vif, bouleversante.

Et enfin, la colère. Froide, lucide, implacable. Le combat de Nan Goldin contre la famille Sackler, au cœur de la crise des opioïdes, est presque insoutenable. L’impunité des puissants y est exposée sans détour. On ne peut qu'être profondément indigné face à cette violence systémique. Le film ménage aussi un moment de confrontation que je n’oublierai pas, une séquence d’une violence sourde où les voix des victimes trouvent enfin un espace.

Toute la beauté et le sang versé reste exigeant dans sa forme. Il est austère, esthétique, et cela ne conviendra pas à tout le monde. Cependant, si on réussit à s’y abandonner, l’expérience est saisissante. J'en suis sortie vidée.

Je le recommande sans hésiter. Si comme moi vous en sortez marqués, il est possible de prolonger l’expérience avec l'exposition consacrée à Nan Goldin au Grand Palais pour laquelle je vais de ce pas réserver.


Toute la beauté et le sang versé | Laura Poitras | 2023

La geste improvisée du chevalier Anowan

Il faut absolument que je commence cette chronique par vous raconter mon histoire avec Erika Valery. Il y a plus de dix ans, l'internet des livres commençait, tout était neuf et plein d'initiatives étaient lancées qui permettaient de découvrir de jeunes auteurs. C'est au détour de l'une d'entre elles que je l'ai découverte et que je suis tombée en extase devant ses écrits. J’ai dévoré la longue saga qu’elle publiait alors (7 + 1 + 1 livres inoubliables !). J'ai même eu le grand plaisir de la rencontrer en personne. Puis, comme cela arrive souvent, le temps et les évolutions d’internet ont fait que nous nous sommes un peu perdues de vue. Jusqu’à ce que, magie du web, elle me retrouve et me propose de découvrir ce nouveau roman. Autant dire que j’étais à la fois ravie… et franchement émue de rouvrir un livre d’Erika, puisque c'est ainsi que se nomme à présent ma Kylie.

Et quel bonheur de lecture.

Avec La geste improvisée du chevalier Anowan, j'ai retrouvé Erika Valery dans ce qu'elle fait de mieux : détourner gentiment les codes d'un genre tout en lui rendant un hommage évident. Elle livre ici une fantasy délicieusement impertinente. On sent à chaque page qu'elle s’amuse avec les tropes de la geste héroïque, les tord, les confronte à notre modernité… tout en gardant un vrai souffle d’aventure.

Au centre de tout cela, il y a Anowan. Une héroïne parfois maladroite, mais surtout incroyablement courageuse et intrépide. Elle avance toujours sur cette ligne délicate entre l’inexpérience et la maturité, et c’est précisément ce qui la rend si attachante. Ses failles sont modernes, profondément humaines, et donnent au personnage une vraie épaisseur.

Sous l’humour (très présent, parfois franchement irrésistible !) le roman aborde aussi des thèmes actuels. Le féminisme, à travers une héroïne forte, et l'émancipation en premier lieu : l’idée de tracer son propre destin, de faire ses choix, de se donner les moyens de ses ambitions. L’écologie s'invite également en filigrane, avec beaucoup de tact. Rien de pesant : Erika Valery préfère la nuance et fait confiance à la personne qui lit sur les conclusions qu'elle en tirera.

Enfin, il y a cette idée narrative brillante qui relie l’univers de fantasy à notre monde contemporain. Un tour de passe-passe assumé qui permet toute sa liberté créative au roman. C'est également ce qui m'a permis d'être aussi facilement séduite par la fantasy, moi qui goûte peu au genre.

Refermer ce livre m’a fait un double plaisir : celui d’avoir lu une aventure drôle, intelligente et pleine d’énergie… et celui de retrouver une autrice dont j’aime profondément le ton, à la fois espiègle, critique et profondément bienveillant.

Et croyez-moi : c'est exactement ce qu'il me fallait au moment où il le fallait.

Vivement la suite...


La geste improvisée du chevalier Anowan | Erika Valery | Paul & Mike

Briser les os

J’ai découvert Briser les os presque par hasard, piquée par son intrigante quatrième de couverture. Faisant par habitude confiance aux éditions Argyll, j'étais enthousiaste à l'idée de découvrir l'univers de Cassandra Khaw, autrice malaisienne peu traduite en français. En quelques lignes, le décor de fantasy urbaine obscure était posé, terrain d'une enquête aux relents paranormaux. Si l'univers était prometteur, la lecture m’a tout de même laissé un sentiment contrasté.

Le roman nous invite à suivre John Persons, archétype du détective tourmenté, marqué par une part d’ombre et possédant en plus des capacités surnaturelles. Approché par un jeune garçon souhaitant l'engager pour tuer son beau-père abusif, il va rapidement se rendre compte que ce dernier cache bien des manières d'être un monstre.

Si le personnage principal coche un peu toutes les cases du genre (solitaire, rude, hanté par son passé), l'auteur a su lui insuffluer suffisamment d'épaisseur pour le rendre intéressant à suivre. Le véritable souci de lecture tient moins de ce qui nous est présenté de lui que de ce qui ne nous est pas dit. En effet, le texte parle sans cesse de sa vraie nature, de ses pouvoirs, de certains événements passés, comme si le lecteur était déjà au courant, sans que cela soit le cas. Cette opacité finit par déstabiliser.

Malgré cette réserve, là où Briser les os se distingue vraiment, c’est par l'angle choisi pour aborder des thèmes extrêmement lourds. La monstruosité, motif central du récit, n’est pas seulement littérale : elle se confond, dans une métaphore puissante, avec les violences familiales. Le texte choisit la suggestion, le détour symbolique, plutôt qu’un discours frontal.

L’écriture, dynamique et évocatrice, se prête efficacement à la représentation de cette ambiance sombre et urbaine. Les scènes s’enchaînent avec fluidité, et le style parvient à être à la fois nerveux et sensible. En revanche, l’univers dans lequel il nous plonge n’est jamais véritablement expliqué, les règles ne sont pas posées et de nombreuses allusions restent obscures. Résultat : une sensation de flottement et l’impression de ne pas avoir saisi toutes les clés de l’histoire.

Je serais donc bien en peine de recommander vraiment Briser les os à moins d'être prêt à accepter une part de confusion et de ne pas être trop sensible aux récits qui abordent la question des violences familiales. Il y a tout de même dedans des trouvailles qui valent le coup d'être découvertes pour peu qu'on lâche un peu prise… quitte à rester, parfois, un peu à distance du récit.


Briser les os | Cassandra Khaw | traduit par Marie Koullen | Argyll