Un Spicilège

A-t-on besoin d'un chef ? Depuis que j'ai découvert sa chaîne Youtube Fouloscopie (qui reste encore aujourd'hui l'une de mes préférées), je suis passionnée par le travail du chercheur Mehdi Moussaïd. C’est ce qui m’avait naturellement menée à lire son premier livre, Fouloscopie, ce que la foule dit de nous, que j’avais adoré. J'espérais bien sûr retrouver le même enthousiasme en ouvrant A-t-on besoin d'un chef ? et je n’ai pas été déçue.

Dès les premières pages, j’ai retrouvé ce qui m'a toujours séduite chez cet auteur : un ton pédagogique, joyeux, presque joueur, qui donne l’impression d’apprendre sans effort. J’ai même eu le sentiment qu'il avait encore mieux réussi l'exercice de l'écriture : le propos est plus resserré, les digressions mieux maîtrisées, tout en conservant cette capacité précieuse à rendre accessibles des concepts scientifiques exigeants.

Le livre repose sur un concept simple et brillant : imaginer un groupe de cent personnes confronté à une série de défis. Cette expérience de pensée devient le véritable squelette du livre, un fil conducteur qui permet d’explorer, étape après étape, les mécanismes de l’intelligence collective. On découvre à quel point un groupe peut se révéler étonnamment performant… ou au contraire quels sont les mécanismes qui le rendent totalement inefficace, selon l'organisation choisie. Si certains sujets semblent évidents (l'aptitude d'un groupe à résoudre un test de logique ou à répondre à une série de questions de culture générale), d'autres m'ont totalement bluffée, comme le chapitre consacré aux prédictions de la foule et à la futurologie. Il y a quelque chose de vertigineux à prendre conscience de ce dont un groupe de personnes est capable sous certaines conditions.

Au fil de la lecture, j’ai appris énormément de choses, parfois très pointues. Certaines de mes intuitions ont été confortées quand d'autres certitudes ont été balayées avec une efficacité redoutable. Ce qui fait la force du sujet, surtout, c'est le côté très concret de ces connaissances : quelques-unes trouvent immédiatement des résonances dans des situations de la vie quotidienne ou professionnelle.

Accessible sans être simpliste, rigoureux sans être pesant, ce livre s’adresse à tous les curieux. Celles et ceux qui ont déjà expérimenté, de près ou de loin, les dynamiques parfois chaotiques du travail en groupe y trouveront nombre de clés. De mon côté, je l’ai déjà recommandé autour de moi sans hésitation.


A-t-on besoin d'un chef ? | Mehdi Moussaïd | Allary Éditions

De beaux et grands lendemains

J'étais décidée à acheter De beaux et grands lendemains avant même d’en connaître l’intrigue. Le nom de Cory Doctorow suffisait. Son engagement de longue date pour la libération des droits d’auteur, son travail au sein de Creative Commons : tout cela fait que je connais son nom depuis longtemps et que je m’intéresse particulièrement à ses prises de parole. J’avais vraiment envie de voir comment ses idées pouvaient bien inspirer ses fictions.

J'ai découvert à cette occasion une maison d'édition pour laquelle j'ai eu un coup de cœur : les Éditions Goater, qui, dans leur collection Rechute, proposent des romans de science-fiction accompagnés de textes de mise en perspective en postface, ici une conférence et un entretien avec l'auteur. Quand j'ai appris en plus tous les engagements de cette maison d'édition (publiant du breton, de la LSF, des livres féministes, LGBT...) n'en jetez plus et prenez mes sous ! Cette démarche est tellement précieuse !

Le roman lui-même est assez dense. Transhumanisme, écologie, guerre : Doctorow explore les limites de l’augmentation humaine et la persistance des conflits. J’ai parfois été un peu confuse tant les concepts s’entrelacent, mais aussi profondément émue. Une étrange mélancolie traverse en sous-texte le récit, comme une menace perpétuelle.

Le personnage de Jimmy m’a particulièrement touchée. Coincé dans le corps d’un enfant de onze ans malgré une existence longue et chargée d’expériences, il incarne un conflit intérieur permanent : la nostalgie des jours heureux passés avec son père fait face à la frustration de ne pas pouvoir grandir et à l'impossibilité d’être pleinement un homme. Cette condition cruelle donne au roman toute sa sensibilité.

L’écriture, sans être flamboyante, est solide, claire, efficace. Elle traite des sujets ardus sans trop de complexité. La force du récit ne réside pas dans l’esbroufe mais dans la cohérence des idées et l’engagement qui les porte.

De beaux et grands lendemains est un roman plus lourd et mélancolique qu'on ne peut le penser, une lecture qui résonne, parfaitement mise en valeur par les textes qui la suivent.


De beaux et grands lendemains | Cory Doctorow | traduit par Antoine Mottier | Goater

Toute la beauté et le sang versé

Il y a des documentaires qui instruisent et d’autres qui bouleversent. Toute la beauté et le sang versé fait sans conteste partie de cette seconde catégorie. Dans ce film, Laura Poitras ne se contente pas de raconter : elle cherche à marquer les esprits, avec succès.

Dès les premières minutes, j’ai été happée. Le rythme est lent, presque suspendu. La musique est discrète et fait du silence un acteur à part entière. Ce choix peut dérouter. Pour moi, ce fut une révélation. Il m’a permis de plonger dans l’univers de Nan Goldin avec une intensité rare. Ses photographies, d’une sensibilité à fleur de peau, respirent, saignent, racontent la marginalité, l'atypie, la poésie brutale.

Le film adopte une approche chronologique, retraçant la vie de l’artiste et mettant son œuvre en lumière. Cela m’a un peu surprise, je m’attendais en effet à un documentaire plus frontalement politique, mais cela s’avère finalement idéal. En comprenant le parcours, les blessures, les épreuves qu'a subies Nan Goldin,j'ai d'autant mieux saisi la puissance de son engagement. Certaines séquences m’ont profondément marquée, notamment celles consacrées à ses amis confrontés au sida : une mémoire à vif, bouleversante.

Et enfin, la colère. Froide, lucide, implacable. Le combat de Nan Goldin contre la famille Sackler, au cœur de la crise des opioïdes, est presque insoutenable. L’impunité des puissants y est exposée sans détour. On ne peut qu'être profondément indigné face à cette violence systémique. Le film ménage aussi un moment de confrontation que je n’oublierai pas, une séquence d’une violence sourde où les voix des victimes trouvent enfin un espace.

Toute la beauté et le sang versé reste exigeant dans sa forme. Il est austère, esthétique, et cela ne conviendra pas à tout le monde. Cependant, si on réussit à s’y abandonner, l’expérience est saisissante. J'en suis sortie vidée.

Je le recommande sans hésiter. Si comme moi vous en sortez marqués, il est possible de prolonger l’expérience avec l'exposition consacrée à Nan Goldin au Grand Palais pour laquelle je vais de ce pas réserver.


Toute la beauté et le sang versé | Laura Poitras | 2023

La geste improvisée du chevalier Anowan

Il faut absolument que je commence cette chronique par vous raconter mon histoire avec Erika Valery. Il y a plus de dix ans, l'internet des livres commençait, tout était neuf et plein d'initiatives étaient lancées qui permettaient de découvrir de jeunes auteurs. C'est au détour de l'une d'entre elles que je l'ai découverte et que je suis tombée en extase devant ses écrits. J’ai dévoré la longue saga qu’elle publiait alors (7 + 1 + 1 livres inoubliables !). J'ai même eu le grand plaisir de la rencontrer en personne. Puis, comme cela arrive souvent, le temps et les évolutions d’internet ont fait que nous nous sommes un peu perdues de vue. Jusqu’à ce que, magie du web, elle me retrouve et me propose de découvrir ce nouveau roman. Autant dire que j’étais à la fois ravie… et franchement émue de rouvrir un livre d’Erika, puisque c'est ainsi que se nomme à présent ma Kylie.

Et quel bonheur de lecture.

Avec La geste improvisée du chevalier Anowan, j'ai retrouvé Erika Valery dans ce qu'elle fait de mieux : détourner gentiment les codes d'un genre tout en lui rendant un hommage évident. Elle livre ici une fantasy délicieusement impertinente. On sent à chaque page qu'elle s’amuse avec les tropes de la geste héroïque, les tord, les confronte à notre modernité… tout en gardant un vrai souffle d’aventure.

Au centre de tout cela, il y a Anowan. Une héroïne parfois maladroite, mais surtout incroyablement courageuse et intrépide. Elle avance toujours sur cette ligne délicate entre l’inexpérience et la maturité, et c’est précisément ce qui la rend si attachante. Ses failles sont modernes, profondément humaines, et donnent au personnage une vraie épaisseur.

Sous l’humour (très présent, parfois franchement irrésistible !) le roman aborde aussi des thèmes actuels. Le féminisme, à travers une héroïne forte, et l'émancipation en premier lieu : l’idée de tracer son propre destin, de faire ses choix, de se donner les moyens de ses ambitions. L’écologie s'invite également en filigrane, avec beaucoup de tact. Rien de pesant : Erika Valery préfère la nuance et fait confiance à la personne qui lit sur les conclusions qu'elle en tirera.

Enfin, il y a cette idée narrative brillante qui relie l’univers de fantasy à notre monde contemporain. Un tour de passe-passe assumé qui permet toute sa liberté créative au roman. C'est également ce qui m'a permis d'être aussi facilement séduite par la fantasy, moi qui goûte peu au genre.

Refermer ce livre m’a fait un double plaisir : celui d’avoir lu une aventure drôle, intelligente et pleine d’énergie… et celui de retrouver une autrice dont j’aime profondément le ton, à la fois espiègle, critique et profondément bienveillant.

Et croyez-moi : c'est exactement ce qu'il me fallait au moment où il le fallait.

Vivement la suite...


La geste improvisée du chevalier Anowan | Erika Valery | Paul & Mike

Briser les os

J’ai découvert Briser les os presque par hasard, piquée par son intrigante quatrième de couverture. Faisant par habitude confiance aux éditions Argyll, j'étais enthousiaste à l'idée de découvrir l'univers de Cassandra Khaw, autrice malaisienne peu traduite en français. En quelques lignes, le décor de fantasy urbaine obscure était posé, terrain d'une enquête aux relents paranormaux. Si l'univers était prometteur, la lecture m’a tout de même laissé un sentiment contrasté.

Le roman nous invite à suivre John Persons, archétype du détective tourmenté, marqué par une part d’ombre et possédant en plus des capacités surnaturelles. Approché par un jeune garçon souhaitant l'engager pour tuer son beau-père abusif, il va rapidement se rendre compte que ce dernier cache bien des manières d'être un monstre.

Si le personnage principal coche un peu toutes les cases du genre (solitaire, rude, hanté par son passé), l'auteur a su lui insuffluer suffisamment d'épaisseur pour le rendre intéressant à suivre. Le véritable souci de lecture tient moins de ce qui nous est présenté de lui que de ce qui ne nous est pas dit. En effet, le texte parle sans cesse de sa vraie nature, de ses pouvoirs, de certains événements passés, comme si le lecteur était déjà au courant, sans que cela soit le cas. Cette opacité finit par déstabiliser.

Malgré cette réserve, là où Briser les os se distingue vraiment, c’est par l'angle choisi pour aborder des thèmes extrêmement lourds. La monstruosité, motif central du récit, n’est pas seulement littérale : elle se confond, dans une métaphore puissante, avec les violences familiales. Le texte choisit la suggestion, le détour symbolique, plutôt qu’un discours frontal.

L’écriture, dynamique et évocatrice, se prête efficacement à la représentation de cette ambiance sombre et urbaine. Les scènes s’enchaînent avec fluidité, et le style parvient à être à la fois nerveux et sensible. En revanche, l’univers dans lequel il nous plonge n’est jamais véritablement expliqué, les règles ne sont pas posées et de nombreuses allusions restent obscures. Résultat : une sensation de flottement et l’impression de ne pas avoir saisi toutes les clés de l’histoire.

Je serais donc bien en peine de recommander vraiment Briser les os à moins d'être prêt à accepter une part de confusion et de ne pas être trop sensible aux récits qui abordent la question des violences familiales. Il y a tout de même dedans des trouvailles qui valent le coup d'être découvertes pour peu qu'on lâche un peu prise… quitte à rester, parfois, un peu à distance du récit.


Briser les os | Cassandra Khaw | traduit par Marie Koullen | Argyll

Baise-en-ville

Cela fait un moment que je suis le cinéma de Martin Jauvat avec beaucoup d'attention et d'affection. J'ai d'ailleurs déjà évoqué ses courts-métrages sur le blog. Avec Baise-en-ville, j'ai retrouvé tout ce qui fait la singularité de son regard : cette manière très juste de filmer l’entre-deux, ce moment de la vie où l’adolescence commence à être loin derrière sans que l'âge adulte arrive vraiment à s’imposer. Son personnage principal prend un peu d'âge, mais peine encore à prendre son envol, coincé entre désirs flous et réalité parfois prosaïque.

C'est au cinéma de la Ferme du Buisson, à Noisiel, que j'ai eu le plaisir de découvrir ce long métrage. Sa sortie y est accompagnée d’une petite exposition et d’un accès à ses courts métrages. C'est d'ailleurs déjà là que j'ai découvert Grand Paris, le précédent long métrage de Martin Jauvat. J'avoue que voir ses films là-bas est sacrément symbolique : Martin Jauvat, lui-même chellois, est un véritable enfant du pays et il filme des villes, des trajets, des coins de banlieue qui se trouvent littéralement à deux rues de chez moi. Des espaces traversés en RER, en bus, en perpétuelle errance, où le temps semble parfois s'étendre à l'infini.

Baise-en-ville est un film léger et profondément touchant. Drôle, souvent absurde, il est empreint d'une sincérité désarmante et d'une grande tendresse. Les personnages doivent beaucoup à leurs interprètes : Emmanuelle Bercot est exceptionnelle, Sébastien Chassagne toujours aussi juste dans les rôles décalés, Anaïde Rozam à la fois drôle et émouvante... Et puis il y a Martin Jauvat lui-même, qui tient le rôle principal. En tant que comédien, il dégage quelque chose de candide, de profondément authentique qui le rend immédiatement attachant. On ne peut qu'avoir envie de suivre ses aventures.

En sortant de la séance, j’étais joyeuse et conquise. Baise-en-ville est à l'image du reste de la filmographie de Martin Jauvat : pop, coloré, très ancré dans le présent qui pose surtout un regard d’une grande justesse sur une génération qui cherche encore comment grandir.


Baise-en-ville | Martin Jauvat | 2026

le prix du danger

J’ai trouvé Le prix du danger un peu par hasard, dans une librairie d’occasion, tout de suite attirée par sa couverture qui reprend l’affiche du film d’Yves Boisset. Impossible d'oublier ce visuel qui m'a rappelé un très bon souvenir de cinéma. J'ai bien évidemment voulu découvrir l’œuvre originale dont il a été tiré. Très bonne décision de ma part tant ce recueil de neuf nouvelles fut jubilatoire à lire !

Dès la première nouvelle, Le prix du danger, Sheckley frappe fort. Au-delà de la grande affection que j'ai pour son adaptation cinématographique de 1983, j’ai pris un réel plaisir à retrouver cette histoire sous sa forme originale. Le film de Boisset (porté notamment par un Michel Piccoli absolument génial, sans oublier Marie-France Pisier et Gérard Lanvin) avait marqué la jeune adulte que j'étais par son regard acerbe sur le pouvoir. Pendant ma lecture, il m'est apparu clairement que le cinéaste a su capter l’essence même du texte : la critique mordante d'un système truqué, dans lequel les puissants finissent toujours par gagner. Un propos magnifié par le cinéma politique de Boisset, qui a su donner toute sa puissance à un texte tout en ironie. Je digresse un peu : en revoyant le film récemment (il est disponible sur Arte et je ne peux qu'en conseiller le visionnage !), j’ai reconnu dans les premières minutes les Espaces d’Abraxas à Noisy-le-Grand, un ensemble architectural que je côtoie de près et que j'adore, toujours prêt à servir de décor à des futurs dystopiques !

Pour en revenir au livre, il serait toutefois très réducteur de ne s’attarder que sur cette première nouvelle. En effet, l’ensemble du recueil fait preuve d’une qualité et d'une inventivité remarquables. La clé laxienne et Permis de maraude, par exemple, sont des textes d'une drôlerie absurde particulièrement réjouissante. Sheckley excelle vraiment dans l’art de pousser une idée jusqu’à ses conséquences les plus improbables, révélant de fait l’absurdité de certaines de nos actions.

Malgré l’époque de leur écriture (les années 50), la plupart des nouvelles n’ont rien de désuet. Le style reste vif, direct, provocateur, et surtout empli d'un humour acerbe et cruel. Les thèmes abordés, notamment la défiance envers les nouvelles technologies et les dangers d’un progrès mal maîtrisé, restent parfaitement d'actualité. Le recueil interroge sans cesse notre rapport au pouvoir et notre propension à accepter certains systèmes sans même se poser de questions. Évidemment on ne peut passer à côté d'un certain virilisme et d'une vision des femmes parfois un peu datée comme dans Un billet pour Tranaï. Cependant, au-delà du fait que cela s'explique parfaitement par une remise en contexte, on se rend vite compte que cela n'empêche pas l'auteur de faire preuve d'une certaine modernité sur le sujet.

Le prix du danger est donc un recueil brillant, drôle et incisif. Une très très bonne surprise que je recommande chaleureusement aux amateurs et amatrices de science-fiction qui aiment en retracer l'histoire. Si vous avez la chance de tomber dessus en occasion, ne passez pas à côté !


Le prix du danger | Robert Sheckley | J'ai Lu

Momies !

Après Funèbre ! (que j'ai bien aimé et dont j'ai parlé ici) il m'aurait été impossible de passer à côté du nouveau livre de Juliette Cazes. J’aime en effet profondément sa manière d’aborder des sujets qui sont rarement évoqués et j'aime en plus beaucoup le travail éditorial des Éditions du Trésor. Les corps morts, ce qu’on en fait, ce que tout cela dit de nos sociétés, voilà un thème qui me passionne, et Momies ! s’inscrit parfaitement dans cette continuité. J'étais persuadée d'être de nouveau emballée (c'est le cas de le dire).

Dans ce nouvel opus, Juliette Cazes nous entraîne dans un voyage fascinant à travers le monde et le temps, à la rencontre de corps conservés, parfois exposés, parfois vénérés, voire instrumentalisés. Le ton est, une fois de plus, parfaitement maîtrisé : sérieux sans jamais être pesant, empreint d'une certaine légèreté, parfois d’humour, et surtout porté par la passion tangible de l'autrice. Le livre mêle avec beaucoup d’intelligence anthropologie, sociologie et histoire, sans jamais rendre le tout indigeste.

Certaines parties m'ont interpelée plus que d’autres. Je pense par exemple à ce cas, en Thaïlande, de corps de personnes mortes du sida exposés dans un temple afin de sensibiliser la population à l’épidémie tout en finançant les soins par le biais des visites. La démarche est déroutante, bouleversante, même, et traitée dans le livre avec respect et recul.

Comme Funèbre !, Momies ! reste très accessible. Il ne s’agit évidemment pas d’un travail universitaire, mais d’une vulgarisation exigeante et passionnante, qui ravira les amateurs du genre tout en permettant aux curieux de s'initier au propos. Je l'ai refermé avec l’envie d’en savoir plus. Se confronter à la mort est en effet toujours salutaire : après tout, on n’a peur que de ce que l’on ne connaît pas.


Momies ! | Juliette Cazes | Éditions du Trésor

2000 Maniacs

Quand j'ai vu le titre 2000 Maniacs sur une des tables de la librairie des Utopiales, cela m'a immédiatement rappelé un vieux film dont j'avais peu de souvenirs à part une scène où une femme se faisait écraser par un rocher sous l'hilarité générale de l'assemblée... J'ai donc profité de cette lecture pour retrouver l'histoire de cette œuvre. Avant d’être adapté en roman, 2000 Maniacs fut d'abord un film d’horreur sorti en 1964. Écrit et réalisé par Herschell Gordon Lewis, il figure parmi les pionniers (avec Blood Feast, du même réalisateur) du cinéma gore ce qui l'a hissé, de fait, au rang de film culte. C'est donc le scénariste et réalisateur lui-même qui en signe cette novellisation. Évidemment je n'ai pas pu résister à poursuivre ma lecture par un nouveau visionnage du film.

Bon...

C'est très clairement un film qu'il faut savoir regarder avec les lunettes de son époque. C'est sans doute peu de dire qu'à sa sortie, le choc devait être brutal : violence graphique, sexualité appuyée, humour noir sans retenue. Une sacrée provocation, bien avant que l’horreur ne repousse sans cesse ses propres limites. Vu avec un regard contemporain, le film accuse évidemment son âge. Cependant, il est loin d'être périmé. Il garde une certaine efficacité et son côté farce grotesque est particulièrement jubilatoire. Il oscille entre transgression et mauvais goût assumé, et cette ambiance de fête foraine le rend paradoxalement réjouissant.

J'ai globalement retrouvé le même esprit dans le roman. Il faut dire que l'adaptation ne prend pas de grandes libertés avec son matériau d’origine. L'histoire est similaire, l'atmosphère également, quelques excès en plus. Le sexe y est sans doute abordé de manière plus frontale, et certains détails viennent enrichir le récit. L’écriture est très visuelle (comme souvent dans les livres des spécialistes de l'image) et j'ai régulièrement eu l’impression d’assister à un découpage plan par plan sans que cela ne me gêne outre mesure. En effet, cette novellisation ne se lit pas pour ses figures de style mais pour l'efficacité de son texte : c'est dynamique, percutant et ça va droit au but. Le gore y est décrit avec moult détails (on sent que l'auteur y a pris beaucoup de plaisir) et un humour noir et provocateur est constamment sous-jacent.

Si le gore n’est pas mon genre préféré au cinéma, je dois reconnaître que je l’apprécie beaucoup plus à l’écrit, surtout lorsqu’il a ce côté grand-guignol. 2000 Maniacs n’est donc clairement pas une œuvre à prendre au sérieux, mais à apprécier pour ce qu'elle est : une lecture légère, drôle, délicieusement excessive, que l'on savoure d'autant plus quand on imagine les réactions des lecteurs et des spectateurs qui l'ont découvert à sa sortie.


2000 Maniacs | Herschell Gordon Lewis | traduit par Sarah Londin | Éditions du Typhon

Histoire d'un mensonge

Je ne pouvais pas passer à côté d'Histoire d'un mensonge. En effet, l'expérience de Stanford m'a toujours captivée. Connue comme l'une des plus célèbres expériences de psychologie sociale, elle semble confirmer comment des individus ordinaires, mis dans des conditions exceptionnelles (une prison reconstituée dans les sous-sols de l'université), basculent rapidement dans des comportements si autoritaires qu'il a fallu écourter l'expérience. Tout comme l'expérience de Milgram elle semblait tout de même un peu trop radicale dans ses conclusions pour être entièrement satisfaisante. Aussi, lorsque j'ai commencé à lire ici ou là que l'expérience pouvait facilement être critiquée, j'étais décidée à en savoir plus. Ce livre a répondu entièrement à ma curiosité.

Dès les premières lignes, j'étais piquée : le livre allait-il vraiment démonter l'expérience point par point ? Thibault Le Texier ne se contente en effet pas d'en nuancer les résultats, il entreprend plutôt une véritable enquête au cours de laquelle chaque aspect de l’expérience, du protocole à l'omniprésence du chercheur, de la médiatisation recherchée aux réactions académiques qui ont suivi, est analysé avec rigueur, preuves à l’appui. L’écriture, dynamique et imagée, reflète l’origine documentaire du projet. En effet, Histoire d'un mensonge devait initialement être une œuvre audiovisuelle.

Il a utilisé son expérience non pour questionner ses concepts, mais pour les illustrer, et il a utilisé ses concepts non pour questionner la réalité mais pour signaler son appartenance à un camp.

Poussant plus loin l'analyse, Histoire d'un mensonge tente également de s'attaquer au pourquoi et au comment cette expérience a fini par acquérir une célébrité quasiment mythique en évoquant des facteurs plus rarement discutés : l’influence des médias sur la perception des expériences, l’ego de certains scientifiques et leurs croyances personnelles qui, consciemment ou non, contribuent à orienter parfois leurs recherches. Le livre a cependant la grande qualité de critiquer une démarche sans s'attaquer aux convictions morales de ses acteurs (convictions qu'il peut m'arriver de partager, étant moi-même plutôt anti-prison). Son essence même me rappelle d'ailleurs qu'une véritable exploration doit se faire à charge et à décharge. Il est donc pertinent de compléter cette lecture par des sources plus favorables, au moins partiellement, à l'expérience, notamment les écrits de Zimbardo lui-même ou des ressources pédagogiques qui continuent d’aborder cette étude.

Histoire d'un mensonge fut réellement passionnant et devrait séduire tous ceux qui s'intéressent aux sciences sociales et à la manière dont est construite et discutée la vérité scientifique. Il nous invite à questionner sans cesse les discours un peu trop rapidement admis.


Histoire d'un mensonge | Thibault Le Texier | La Découverte