Un Spicilège

Briser les os

J’ai découvert Briser les os presque par hasard, piquée par son intrigante quatrième de couverture. Faisant par habitude confiance aux éditions Argyll, j'étais enthousiaste à l'idée de découvrir l'univers de Cassandra Khaw, autrice malaisienne peu traduite en français. En quelques lignes, le décor de fantasy urbaine obscure était posé, terrain d'une enquête aux relents paranormaux. Si l'univers était prometteur, la lecture m’a tout de même laissé un sentiment contrasté.

Le roman nous invite à suivre John Persons, archétype du détective tourmenté, marqué par une part d’ombre et possédant en plus des capacités surnaturelles. Approché par un jeune garçon souhaitant l'engager pour tuer son beau-père abusif, il va rapidement se rendre compte que ce dernier cache bien des manières d'être un monstre.

Si le personnage principal coche un peu toutes les cases du genre (solitaire, rude, hanté par son passé), l'auteur a su lui insuffluer suffisamment d'épaisseur pour le rendre intéressant à suivre. Le véritable souci de lecture tient moins de ce qui nous est présenté de lui que de ce qui ne nous est pas dit. En effet, le texte parle sans cesse de sa vraie nature, de ses pouvoirs, de certains événements passés, comme si le lecteur était déjà au courant, sans que cela soit le cas. Cette opacité finit par déstabiliser.

Malgré cette réserve, là où Briser les os se distingue vraiment, c’est par l'angle choisi pour aborder des thèmes extrêmement lourds. La monstruosité, motif central du récit, n’est pas seulement littérale : elle se confond, dans une métaphore puissante, avec les violences familiales. Le texte choisit la suggestion, le détour symbolique, plutôt qu’un discours frontal.

L’écriture, dynamique et évocatrice, se prête efficacement à la représentation de cette ambiance sombre et urbaine. Les scènes s’enchaînent avec fluidité, et le style parvient à être à la fois nerveux et sensible. En revanche, l’univers dans lequel il nous plonge n’est jamais véritablement expliqué, les règles ne sont pas posées et de nombreuses allusions restent obscures. Résultat : une sensation de flottement et l’impression de ne pas avoir saisi toutes les clés de l’histoire.

Je serais donc bien en peine de recommander vraiment Briser les os à moins d'être prêt à accepter une part de confusion et de ne pas être trop sensible aux récits qui abordent la question des violences familiales. Il y a tout de même dedans des trouvailles qui valent le coup d'être découvertes pour peu qu'on lâche un peu prise… quitte à rester, parfois, un peu à distance du récit.


Briser les os | Cassandra Khaw | traduit par Marie Koullen | Argyll

Baise-en-ville

Cela fait un moment que je suis le cinéma de Martin Jauvat avec beaucoup d'attention et d'affection. J'ai d'ailleurs déjà évoqué ses courts-métrages sur le blog. Avec Baise-en-ville, j'ai retrouvé tout ce qui fait la singularité de son regard : cette manière très juste de filmer l’entre-deux, ce moment de la vie où l’adolescence commence à être loin derrière sans que l'âge adulte arrive vraiment à s’imposer. Son personnage principal prend un peu d'âge, mais peine encore à prendre son envol, coincé entre désirs flous et réalité parfois prosaïque.

C'est au cinéma de la Ferme du Buisson, à Noisiel, que j'ai eu le plaisir de découvrir ce long métrage. Sa sortie y est accompagnée d’une petite exposition et d’un accès à ses courts métrages. C'est d'ailleurs déjà là que j'ai découvert Grand Paris, le précédent long métrage de Martin Jauvat. J'avoue que voir ses films là-bas est sacrément symbolique : Martin Jauvat, lui-même chellois, est un véritable enfant du pays et il filme des villes, des trajets, des coins de banlieue qui se trouvent littéralement à deux rues de chez moi. Des espaces traversés en RER, en bus, en perpétuelle errance, où le temps semble parfois s'étendre à l'infini.

Baise-en-ville est un film léger et profondément touchant. Drôle, souvent absurde, il est empreint d'une sincérité désarmante et d'une grande tendresse. Les personnages doivent beaucoup à leurs interprètes : Emmanuelle Bercot est exceptionnelle, Sébastien Chassagne toujours aussi juste dans les rôles décalés, Anaïde Rozam à la fois drôle et émouvante... Et puis il y a Martin Jauvat lui-même, qui tient le rôle principal. En tant que comédien, il dégage quelque chose de candide, de profondément authentique qui le rend immédiatement attachant. On ne peut qu'avoir envie de suivre ses aventures.

En sortant de la séance, j’étais joyeuse et conquise. Baise-en-ville est à l'image du reste de la filmographie de Martin Jauvat : pop, coloré, très ancré dans le présent qui pose surtout un regard d’une grande justesse sur une génération qui cherche encore comment grandir.


Baise-en-ville | Martin Jauvat | 2026

le prix du danger

J’ai trouvé Le prix du danger un peu par hasard, dans une librairie d’occasion, tout de suite attirée par sa couverture qui reprend l’affiche du film d’Yves Boisset. Impossible d'oublier ce visuel qui m'a rappelé un très bon souvenir de cinéma. J'ai bien évidemment voulu découvrir l’œuvre originale dont il a été tiré. Très bonne décision de ma part tant ce recueil de neuf nouvelles fut jubilatoire à lire !

Dès la première nouvelle, Le prix du danger, Sheckley frappe fort. Au-delà de la grande affection que j'ai pour son adaptation cinématographique de 1983, j’ai pris un réel plaisir à retrouver cette histoire sous sa forme originale. Le film de Boisset (porté notamment par un Michel Piccoli absolument génial, sans oublier Marie-France Pisier et Gérard Lanvin) avait marqué la jeune adulte que j'étais par son regard acerbe sur le pouvoir. Pendant ma lecture, il m'est apparu clairement que le cinéaste a su capter l’essence même du texte : la critique mordante d'un système truqué, dans lequel les puissants finissent toujours par gagner. Un propos magnifié par le cinéma politique de Boisset, qui a su donner toute sa puissance à un texte tout en ironie. Je digresse un peu : en revoyant le film récemment (il est disponible sur Arte et je ne peux qu'en conseiller le visionnage !), j’ai reconnu dans les premières minutes les Espaces d’Abraxas à Noisy-le-Grand, un ensemble architectural que je côtoie de près et que j'adore, toujours prêt à servir de décor à des futurs dystopiques !

Pour en revenir au livre, il serait toutefois très réducteur de ne s’attarder que sur cette première nouvelle. En effet, l’ensemble du recueil fait preuve d’une qualité et d'une inventivité remarquables. La clé laxienne et Permis de maraude, par exemple, sont des textes d'une drôlerie absurde particulièrement réjouissante. Sheckley excelle vraiment dans l’art de pousser une idée jusqu’à ses conséquences les plus improbables, révélant de fait l’absurdité de certaines de nos actions.

Malgré l’époque de leur écriture (les années 50), la plupart des nouvelles n’ont rien de désuet. Le style reste vif, direct, provocateur, et surtout empli d'un humour acerbe et cruel. Les thèmes abordés, notamment la défiance envers les nouvelles technologies et les dangers d’un progrès mal maîtrisé, restent parfaitement d'actualité. Le recueil interroge sans cesse notre rapport au pouvoir et notre propension à accepter certains systèmes sans même se poser de questions. Évidemment on ne peut passer à côté d'un certain virilisme et d'une vision des femmes parfois un peu datée comme dans Un billet pour Tranaï. Cependant, au-delà du fait que cela s'explique parfaitement par une remise en contexte, on se rend vite compte que cela n'empêche pas l'auteur de faire preuve d'une certaine modernité sur le sujet.

Le prix du danger est donc un recueil brillant, drôle et incisif. Une très très bonne surprise que je recommande chaleureusement aux amateurs et amatrices de science-fiction qui aiment en retracer l'histoire. Si vous avez la chance de tomber dessus en occasion, ne passez pas à côté !


Le prix du danger | Robert Sheckley | J'ai Lu

Momies !

Après Funèbre ! (que j'ai bien aimé et dont j'ai parlé ici) il m'aurait été impossible de passer à côté du nouveau livre de Juliette Cazes. J’aime en effet profondément sa manière d’aborder des sujets qui sont rarement évoqués et j'aime en plus beaucoup le travail éditorial des Éditions du Trésor. Les corps morts, ce qu’on en fait, ce que tout cela dit de nos sociétés, voilà un thème qui me passionne, et Momies ! s’inscrit parfaitement dans cette continuité. J'étais persuadée d'être de nouveau emballée (c'est le cas de le dire).

Dans ce nouvel opus, Juliette Cazes nous entraîne dans un voyage fascinant à travers le monde et le temps, à la rencontre de corps conservés, parfois exposés, parfois vénérés, voire instrumentalisés. Le ton est, une fois de plus, parfaitement maîtrisé : sérieux sans jamais être pesant, empreint d'une certaine légèreté, parfois d’humour, et surtout porté par la passion tangible de l'autrice. Le livre mêle avec beaucoup d’intelligence anthropologie, sociologie et histoire, sans jamais rendre le tout indigeste.

Certaines parties m'ont interpelée plus que d’autres. Je pense par exemple à ce cas, en Thaïlande, de corps de personnes mortes du sida exposés dans un temple afin de sensibiliser la population à l’épidémie tout en finançant les soins par le biais des visites. La démarche est déroutante, bouleversante, même, et traitée dans le livre avec respect et recul.

Comme Funèbre !, Momies ! reste très accessible. Il ne s’agit évidemment pas d’un travail universitaire, mais d’une vulgarisation exigeante et passionnante, qui ravira les amateurs du genre tout en permettant aux curieux de s'initier au propos. Je l'ai refermé avec l’envie d’en savoir plus. Se confronter à la mort est en effet toujours salutaire : après tout, on n’a peur que de ce que l’on ne connaît pas.


Momies ! | Juliette Cazes | Éditions du Trésor

2000 Maniacs

Quand j'ai vu le titre 2000 Maniacs sur une des tables de la librairie des Utopiales, cela m'a immédiatement rappelé un vieux film dont j'avais peu de souvenirs à part une scène où une femme se faisait écraser par un rocher sous l'hilarité générale de l'assemblée... J'ai donc profité de cette lecture pour retrouver l'histoire de cette œuvre. Avant d’être adapté en roman, 2000 Maniacs fut d'abord un film d’horreur sorti en 1964. Écrit et réalisé par Herschell Gordon Lewis, il figure parmi les pionniers (avec Blood Feast, du même réalisateur) du cinéma gore ce qui l'a hissé, de fait, au rang de film culte. C'est donc le scénariste et réalisateur lui-même qui en signe cette novellisation. Évidemment je n'ai pas pu résister à poursuivre ma lecture par un nouveau visionnage du film.

Bon...

C'est très clairement un film qu'il faut savoir regarder avec les lunettes de son époque. C'est sans doute peu de dire qu'à sa sortie, le choc devait être brutal : violence graphique, sexualité appuyée, humour noir sans retenue. Une sacrée provocation, bien avant que l’horreur ne repousse sans cesse ses propres limites. Vu avec un regard contemporain, le film accuse évidemment son âge. Cependant, il est loin d'être périmé. Il garde une certaine efficacité et son côté farce grotesque est particulièrement jubilatoire. Il oscille entre transgression et mauvais goût assumé, et cette ambiance de fête foraine le rend paradoxalement réjouissant.

J'ai globalement retrouvé le même esprit dans le roman. Il faut dire que l'adaptation ne prend pas de grandes libertés avec son matériau d’origine. L'histoire est similaire, l'atmosphère également, quelques excès en plus. Le sexe y est sans doute abordé de manière plus frontale, et certains détails viennent enrichir le récit. L’écriture est très visuelle (comme souvent dans les livres des spécialistes de l'image) et j'ai régulièrement eu l’impression d’assister à un découpage plan par plan sans que cela ne me gêne outre mesure. En effet, cette novellisation ne se lit pas pour ses figures de style mais pour l'efficacité de son texte : c'est dynamique, percutant et ça va droit au but. Le gore y est décrit avec moult détails (on sent que l'auteur y a pris beaucoup de plaisir) et un humour noir et provocateur est constamment sous-jacent.

Si le gore n’est pas mon genre préféré au cinéma, je dois reconnaître que je l’apprécie beaucoup plus à l’écrit, surtout lorsqu’il a ce côté grand-guignol. 2000 Maniacs n’est donc clairement pas une œuvre à prendre au sérieux, mais à apprécier pour ce qu'elle est : une lecture légère, drôle, délicieusement excessive, que l'on savoure d'autant plus quand on imagine les réactions des lecteurs et des spectateurs qui l'ont découvert à sa sortie.


2000 Maniacs | Herschell Gordon Lewis | traduit par Sarah Londin | Éditions du Typhon

Histoire d'un mensonge

Je ne pouvais pas passer à côté d'Histoire d'un mensonge. En effet, l'expérience de Stanford m'a toujours captivée. Connue comme l'une des plus célèbres expériences de psychologie sociale, elle semble confirmer comment des individus ordinaires, mis dans des conditions exceptionnelles (une prison reconstituée dans les sous-sols de l'université), basculent rapidement dans des comportements si autoritaires qu'il a fallu écourter l'expérience. Tout comme l'expérience de Milgram elle semblait tout de même un peu trop radicale dans ses conclusions pour être entièrement satisfaisante. Aussi, lorsque j'ai commencé à lire ici ou là que l'expérience pouvait facilement être critiquée, j'étais décidée à en savoir plus. Ce livre a répondu entièrement à ma curiosité.

Dès les premières lignes, j'étais piquée : le livre allait-il vraiment démonter l'expérience point par point ? Thibault Le Texier ne se contente en effet pas d'en nuancer les résultats, il entreprend plutôt une véritable enquête au cours de laquelle chaque aspect de l’expérience, du protocole à l'omniprésence du chercheur, de la médiatisation recherchée aux réactions académiques qui ont suivi, est analysé avec rigueur, preuves à l’appui. L’écriture, dynamique et imagée, reflète l’origine documentaire du projet. En effet, Histoire d'un mensonge devait initialement être une œuvre audiovisuelle.

Il a utilisé son expérience non pour questionner ses concepts, mais pour les illustrer, et il a utilisé ses concepts non pour questionner la réalité mais pour signaler son appartenance à un camp.

Poussant plus loin l'analyse, Histoire d'un mensonge tente également de s'attaquer au pourquoi et au comment cette expérience a fini par acquérir une célébrité quasiment mythique en évoquant des facteurs plus rarement discutés : l’influence des médias sur la perception des expériences, l’ego de certains scientifiques et leurs croyances personnelles qui, consciemment ou non, contribuent à orienter parfois leurs recherches. Le livre a cependant la grande qualité de critiquer une démarche sans s'attaquer aux convictions morales de ses acteurs (convictions qu'il peut m'arriver de partager, étant moi-même plutôt anti-prison). Son essence même me rappelle d'ailleurs qu'une véritable exploration doit se faire à charge et à décharge. Il est donc pertinent de compléter cette lecture par des sources plus favorables, au moins partiellement, à l'expérience, notamment les écrits de Zimbardo lui-même ou des ressources pédagogiques qui continuent d’aborder cette étude.

Histoire d'un mensonge fut réellement passionnant et devrait séduire tous ceux qui s'intéressent aux sciences sociales et à la manière dont est construite et discutée la vérité scientifique. Il nous invite à questionner sans cesse les discours un peu trop rapidement admis.


Histoire d'un mensonge | Thibault Le Texier | La Découverte

Mort d'un acteur

Comme souvent, je me baladais au hasard sur les sites de replay à la recherche de courts métrages quand l'affiche de Mort d'un acteur m'a interpelée. Comme j'étais contente de découvrir Philippe Rebbot dans ce format. Cela fait si longtemps que je le vois promener son allure efflanquée dans le cinéma français sans vraiment m'attarder sur sa carrière. J'ai enfin pu prendre le temps de découvrir cet acteur à l'atypisme attractif car il est le personnage principal de ce court métrage plein de malice, qui nous interroge sur ce que représente vraiment exister (ou disparaître) quand il s'agit d'une carrière artistique.

Un beau matin, Philippe Rebbot découvre que sa mort est annoncée dans les médias... alors même qu'il est parfaitement en vie. Cette anomalie va l'entraîner dans une suite de situations absurdes, dans lesquelles l'humour omniprésent va parfois laisser place à une ironie mordante. Le film s’amuse en effet beaucoup de son titre,à prendre au sens littéral tout autant que métaphorique. Si la mort est au départ administrative, elle permet de mettre le doigt sur une interrogation : un comédien sur le retour n'est-il pas déjà « mort » pour une partie de la profession ?

Mais ne plombons pas l'ambiance de cette fin d'année. Si Mort d’un acteur fait un constat lucide, c'est avant tout un film léger qui parle avec tendresse du métier d'acteur, que ce soit quand on brille qu'au moment où le téléphone sonne un peu moins. Si la mise en scène est discrète, elle laisse toute la place au jeu, principal atout du film. Face à un Philippe Rebbot remarquable, tout en maîtrise et en autodérision, on retrouve l'énergie de Finnegan Oldfield (que j'apprécie de plus en plus) parfait antagoniste à la nonchalance du premier.

Grinçant et futé, Mort d’un acteur se regarde avec un vrai plaisir, avant tout pour passer un moment drôle avec de bons acteurs.


Mort d'un acteur | Ambroise Rateau | 2024

Résolution

Lors de mon long passage à la librairie des Utopiales cette année, j'avais quelques objectifs dont celui-ci : trouver un livre de Li-Cam. J’ai en effet découvert cette autrice à travers la sublime collection Petites bulles d’Univers d'Organic Éditions et j’avais très envie de découvrir d'autres textes de sa main. Le fait que Résolution fasse de plus partie de la collection Eutopia, déjà découverte grâce aux Collisions par temps calme de Stéphane Beauverger, a fini de me convaincre. Cette novella nous plonge dans un futur en bout de course dans lequel le fantôme d'un monde agonisant pèse sur les épaules d'une société nouvelle, l'Adelphie, qui tente de se reconstruire sur une île isolée. Guidée par Wen, meneuse à la personnalité complexe, et gérée en toute bienveillance par une IA, elle devra faire face à de nouveaux enjeux.

Sur cette base assez classique, Li-Cam réussit à construire une ambiance originale, étonnamment neutre, à l'image du personnage de Wen, véritable pierre angulaire du livre. Cette tonalité distante, presque clinique, reflète en effet parfaitement la manière dont ce personnage interagit avec le monde qui l'entoure : avec une lucidité profonde et sans beaucoup d'affect. Cette singularité immédiatement perceptible donne toute son originalité au récit et met en avant la précieuse richesse que représentent les sensibilités atypiques. C'est par le biais de ses anciens écrits que l'histoire revient par touches successives sur ce qui a mené la société à sa perte. Les mots de Wen dressent alors le tableau tragique d’une humanité qui court vers la catastrophe avec la volonté, consciente ou non, de ne pas regarder sa fin en face. Le parallèle avec le quotidien est redoutable de vérité. L’eutopie émergente n'en ressort que plus fragile, bien que porteuse du peu d'espoir qu'il reste.

Résolution a beau être un texte court, il n'est pas dénué de pistes de réflexion. Il me laisse une expérience de lecture teintée de sentiments contradictoires, portée par l'écriture tout en finesse et en précision de Li-Cam.


Résolution | Li-Cam | La Volte

L'Astragale

Entre Albertine Sarrazin et moi, tout a commencé par un post sur les réseaux sociaux qui m’a accrochée. Un avis de lecteur enthousiaste, une histoire qui me parle. Puis j’en ai découvert la couverture. Le visage d’Albertine Sarrazin, son regard magnétique, à l'intensité rare : elle semble avoir vécu 1000 vies, et ça m'a bouleversée. Puis ce titre énigmatique qui s'impose pourtant comme une évidence. Cette fracture de l’astragale, si petite et pourtant déterminante, oriente en effet toute la trajectoire d’Anne, le personnage principal du roman, grandement autobiographique.

Anne se brise donc l'astragale en s'évadant de prison. Elle est cependant rapidement recueillie, en fuite et blessée, par Julien, un homme croisé par hasard mais qui partage sa marginalité. Commence alors une cavale qui les entraînera d'une planque à l'autre, au gré d’alliances fragiles et d'une autonomie à retrouver.

Ce qui touche avant tout dans ce roman, c'est la sincérité tranchante de son autrice. Albertine Sarrazin écrit avec le cœur, utilise sa propre langue et forge un récit à la force d’attraction redoutable. Le personnage d'Anne, qui est son propre écho, est brut, dévore la vie, refuse l’inertie, et sa marginalité choisie fait subtilement écho à d'autres lignes qui m'ont exaltée. Sa passion pour Julien, d'abord discrète puis ardente, est le témoin de la profondeur dévorante de sa nature. À mesure de la progression du récit, Anne ne subit plus sa fuite : elle l'assume, elle l'embrasse, elle reprend son destin en mains. La liberté qu'elle veut à tout prix, elle va la reconquérir, la reconstruire, non sans douleur, mais avec une puissance saisissante.

J'ai refermé ce roman sous l'emprise des émotions que m'a inspirées la fin, aussi triste que lumineuse. Surtout, je garde de ma lecture la sensation d'être allée à la rencontre d'une femme farouche, absolument irrésistible. L’Astragale est plus qu'un récit de cavale, c'est une ode à l'émancipation.


L'Astragale | Albertine Sarrazin | Fayard/Points

La Couleur des choses

C'est pour ce type de rencontre que j'aime flâner dans les librairies. On y tombe parfois sur un livre dont on n'avait jamais entendu parler et dont la seule apparence suffit à interloquer. Ce fut le cas pour La couleur des choses dont la couverture étonnante m'a sauté aux yeux. Ce graphisme radical, presque schématique m'a fait m'arrêter net, pleine de curiosité. L’histoire qu'il raconte est celle de Simon, un adolescent un peu naïf qui se retrouve malgré lui embarqué dans une suite d’événements incontrôlables : un pari gagnant, une agression, une disparition, puis une cavale...

Après un temps de latence nécessaire pour s'habituer à cette narration “en vue de dessus”, le récit déploie le plein potentiel de son rythme haletant. Panchaud a en effet construit une intrigue cruelle et palpitante, jalonnée de rebondissements qui maintiennent constamment en tension. Ce qui m’a surtout fascinée, c’est la façon dont cet univers graphique si dépouillé parvient tout de même à transmettre toute une palette d’émotions. En utilisant des cercles colorés et des lignes épurées, l'auteur parvient à nous faire vivre une vraie intensité de lecture.

Sans surprise, me connaissant, j'ai trouvé le personnage de Simon profondément touchant. Sa naïveté, sa placidité et l’injustice dont il est victime créent une empathie immédiate. Je suis toujours révoltée face à ce type d'histoires : quand certains exploitent sans scrupule les faiblesses des autres. Trop proche d'une réalité que j'aimerais mieux faite, sans doute.

Si l’intrigue reste parfois prévisible et s’appuie sur des archétypes assez marqués, cela n’a pas émoussé mon plaisir de lecture. La couleur des choses est réellement une expérience de lecture singulière aussi bien graphique que narrative, qui se démarque par son originalité et son efficacité. Un OLNI réjouissant qui mérite pleinement qu'on s'y attarde.


La Couleur des choses | Martin Panchaud | Ça-et-là