Un Spicilège

Horizons parallèles

Saïd fait partie de ces auteurs qui rendent internet plus beau et mes étagères plus fournies. Quand je l'ai découvert en 2018 à l'occasion de son premier marathon d'écriture, j'ai été très intéressée par sa démarche et ses qualités d'écriture et de créateur. J'ai depuis suivi ses projets avec attention et admiration. Quand il a relancé un nouveau projet Bradbury, en octobre 2025, je ne pouvais donc pas ne pas suivre ça de près.

Ray Bradbury, lui-même auteur prolifique, a dit :

Si vous pouvez écrire une nouvelle par semaine (...) à la fin de l’année vous aurez 52 nouvelles. Et je vous défie d’en écrire 52 mauvaises.

Le projet Bradbury consiste donc à écrire 52 nouvelles en 52 semaines, chose que Saïd a faite avec brio. De mon côté, je me suis abonnée dès le lancement, et j'ai tout de suite fait le choix de soutenir le projet. Ce genre d'initiative m'intéresse toujours et j'avais très envie de voir comment l'auteur tiendrait la distance, et comment moi, lectrice, je ferai également aussi.

Horizons parallèles – espaces négatifs, c'est donc un an de nouvelles de science-fiction reçues chaque semaine par e-mail. Dans cette itération, Saïd s'est attaché à explorer le vide et le non-dit comme matière première de la fiction, jusqu'à une cinquante-deuxième et dernière nouvelle sobrement intitulée L'importance du vide.

Des fils communs se tissent à travers ces 52 textes. On y retrouve les thèmes chers à l'auteur. La dystopie (qui se fait de plus en plus rattraper par la réalité), les choix moraux entre intérêt et éthique, entre conscience et pouvoir. L'ambition, la soif de découverte, l'intelligence artificielle et la connaissance de soi traversent elles aussi les nouvelles, question après question.

Trois textes me reviennent pour illustrer l'éclectisme des sujets abordés. Vingt minutes qui m'a touchée par sa tendre ironie : un accident de courant offre à un homme des heures suspendues dans ses toilettes quand vingt minutes à peine s'écoulent dehors. Doux rêveurs qui m'a glacée dans la cruauté passive qui s'en dégage : une chercheuse découvre un secret touchant les voyageurs en hibernation et devra faire un choix. Quant à Zoo, il m'a passionné par ses questionnements en déportant subtilement la question de la foi des hommes vers ailleurs.

Trois parmi tant d'autres, un choix arbitraire pour ne pas alourdir la chronique quand beaucoup d'autres méritent d'être découverts. L'écriture de Saïd est onirique et sensorielle. Elle fait naître les sentiments par petites touches, et l'on ressent ses histoires autant qu'on les comprend. La quantité de production n'a jamais émoussé cette intensité, bien au contraire.

Chaque semaine, cette nouvelle arrivée dans ma boîte mail est devenue un rituel bien établi, une parenthèse de vide attendue au cœur de mon week-end et jamais je n'ai pris de retard dans ma lecture.

Le projet s'achève, mais les textes restent, publiés sous licence libre sur Substack. Foncez découvrir l'univers de Saïd, et abonnez-vous à sa newsletter La Patience pour ne rien manquer de la suite. Pour ma part, je garde de ces 52 espaces négatifs énormément de positif.


Horizons parallèles – espaces négatifs | Saïd | 2025-2026

Le Père-Lachaise

Je dois cette nouvelle lecture à une recommandation dont l'origine m'échappe (mais ayant repéré cet album, je l'ai très vite commandé). J’aime l’histoire de Paris et j’aime le Père-Lachaise, où je ne suis pourtant allée que deux ou trois fois sans jamais vraiment prendre le temps d’en explorer les richesses. Cette bande dessinée avait donc de quoi m’attirer. Je ne pensais pourtant pas qu’elle me donnerait autant envie d’y retourner, d'en gratter la surface et de partir à la découverte de son histoire.

Dans ce recueil, Sébastien Floc'h réunit seize illustratrices et illustrateurs chargés de mettre en images les chapitres, dont chacun est consacré à une figure inhumée dans le cimetière. Le panel de personnalités est éclectique et particulièrement intéressant : artistes, écrivains, aventuriers, grands esprits, destins extraordinaires et parfois tragiques. Quel plaisir d'en apprendre plus sur la carrière inouïe de Sarah Bernhardt, que j'ai enfin découvert, sur la vie passionnante de Victor Noir, qui éclipse la raison grivoise pour laquelle sa tombe est connue, ou de retrouver le destin hors norme d'Allan Kardec, entre personnage humain et figure quasi religieuse.

Le plus intéressant pour moi restant bien sûr ce que la BD dit du cimetière en lui-même. On y comprend à quel point c'est un lieu d'histoire, riche de mille informations : celle de ceux qui y sont enterrés, celle du lieu et de ses agrandissements successifs, celle de Paris et même celle des hommes et de leur rapport à la mort.

Côté dessin, chacune des seize illustratrices et illustrateurs apporte son style (je n'en connaissais aucun) et cette diversité dynamise la lecture sans jamais en rompre l'unité, portée surtout par une palette de couleurs harmonieuse. Le chat noir qui sert de narrateur est un fil conducteur parfait : plein d'anecdotes, il démystifie certaines légendes urbaines et permet de faire de cette anthologie un tout équilibré.

Surtout, cette lecture m’a fait mesurer tout le potentiel du Père-Lachaise. Je n’ai désormais plus envie d’y aller sans but, mais plutôt pour y observer ce que l’art funéraire, les modes, les cultes et les monuments racontent de la société qui a façonné le lieu. Les cimetières sont des espaces calmes et arborés, propices à la promenade. Ils sont en plus remplis de l’histoire de ceux qui l’ont fait vivre.

Une BD qui pourrait bien vous faire tomber sous le charme du Père-Lachaise, et peut-être même vous donner envie de regarder les cimetières autrement. Pour ma part, la visite ne fait que commencer et je vous en parle très vite sur ce blog...


Le Père-Lachaise | Sébastien Floc'h & Co | Delcourt

Intérieur nuit

Ça fait un moment que Marisha Pessl me fascine. Il y a longtemps, j’ai été profondément marquée par La Physique des catastrophes, son premier roman (publié). Une œuvre d'une rare densité et à l'ambiance folle. Lorsque j’ai commencé à entendre parler d'Intérieur nuit, qui promettait mieux encore, j’ai immédiatement été séduite. Un cinéaste énigmatique, une mort étrange, une enquête qui semble pouvoir basculer à tout moment dans le surnaturel : il n’en fallait pas plus. J’aime le cinéma, particulièrement lorsqu’il sort des sentiers battus, et Cordova avait tout du personnage capable de m’obséder autant que son propre entourage.

Intérieur nuit débute par la découverte du corps d'Ashley Cordova, fille d'un célèbre et mystérieux cinéaste, retrouvé dans un entrepôt de Manhattan. On y suit le journaliste Scott McGrath, qui s’était déjà intéressé au père des années auparavant, que l'évènement décide à reprendre son enquête. Avec Nora et Hopper, il va progressivement s’enfoncer dans l’univers de Cordova, de ses films clandestins et de ceux qui gravitent autour de lui.

Dès le début, le roman nous installe dans une zone d’incertitude : il y a quelque chose qui pourrait relever du surnaturel, mais rien ne permet jamais de savoir vraiment où s’arrête le réel. Cette ambiguïté tient en grande partie à la figure de Cordova elle-même. Pessl ne commence pas sa construction du personnage en nous montrant qui il est, mais en accumulant ce que nous ne savons pas de lui. Il n'existe qu'à travers les témoignages, les rumeurs, les œuvres qu’il a laissées derrière lui et surtout les fantasmes qu’elles ont suscité. Plus on cherche à le comprendre, plus il nous échappe. Cordova devient ainsi moins un personnage qu’une projection : chacun fabrique son propre Cordova à partir de ses obsessions, de ses peurs et de ce qu’il voudrait croire. C’est fascinant, et plus le roman avance, plus cette fascination devient vertigineuse.

L’enquête elle-même est à cette image. Chaque piste en ouvre une autre. On tire un fil et c’est toute une pelote qui vient avec lui, que les protagonistes essaient ensuite de démêler. Scott est le guide froid de cette descente, il est difficile de s'y attacher. Nora, en revanche, porte le charme des jeunes femmes qui paraissent un peu paumées et qui révèlent progressivement une force de caractère remarquable. Hopper, plus effacé, reste quant à lui une présence intrigante, presque aussi difficile à saisir que les autres figures du roman.

La fascination que suscite Cordova permet à Pessl de parler de l'un de mes sujets préférés : l’obsession. Elle est ici déclinée sous tout un tas de formes : celle de Scott pour Cordova, celle de Cordova pour la radicalité de son art, celle de Hopper pour Ashley... Surtout, elle permet d’explorer ce qui se joue dans la création. On dit à propos de Cordova que, comme tous les artistes, il aurait besoin d’opacité pour créer, et que le mystère qui l'entour serait donc presque une condition de son œuvre. Je ne suis pas certaine d’être d’accord, mais j’ai adoré que le roman ose développer ce genre de réflexion, qu'il ne réduise pas la création à une explication simple.

La forme même du livre prolonge cette réflexion tant le processus créateur de Marisha Pessl semble complexe. Elle ponctue le récit de photographies, articles, pages web et autres documents qui transforment la lecture en véritable jeu de piste et nous place dans la même position que les enquêteurs : nous devons, nous aussi, construire les personnages à partir de traces, de fragments et de silences. C’est extrêmement immersif et, surtout, d’une maîtrise impressionnante.

Enfin, il y a l’écriture, que j’aime profondément. Elle est riche, incisive, foisonnante, toujours parfaitement accordée à ce qu’elle raconte. La traduction restitue cette puissance avec beaucoup de justesse. Tout concourt à installer cette atmosphère si particulière, inquiétante, fascinante, parfois presque hypnotique, dans laquelle j’ai été complètement happée.

Malgré ses centaines de pages, je n’ai jamais eu le sentiment que le roman s’étirait. Au contraire : sa longueur me semble indissociable de son projet. Elle accompagne l’errance de ceux qui cherchent Cordova, l’accumulation des pistes, le vertige qui gagne à mesure que l’on avance. Intérieur nuit est un livre monumental, aussi et surtout par l’ampleur de ce qu’il parvient à faire.

La fin, d’une intelligence rare, ne cherche ni à tout expliquer ni à prendre son lecteur par la main. Elle fait plutôt confiance à son intelligence, à son imagination, à sa capacité à choisir ce qu’il veut croire. Elle finit par donner une force supplémentaire à tout ce qui précède. Après avoir passé des centaines de pages à démêler les fils de cette histoire, on comprend que cette incertitude n’était pas un artifice : elle était au cœur même du projet du roman. J’ai rarement eu la sensation qu’une fin pouvait à ce point élever l’ensemble d’un livre. Intérieur nuit m’avait déjà fascinée. Sa conclusion l’a définitivement fait passer dans la catégorie des lectures qui me resteront. J'ai fini par le trouver trop court... On voudrait qu'il ne se termine jamais.


Intérieur nuit | Marisha Pessl | Traduit par Clément Baude | Gallimard/Folio

Ne t'arrête pas de courir

Son sujet ne pouvait que m'attirer vers Ne t’arrête pas de courir. Tous les récits tournant autour de la prison et de la délinquance m'intéressent. Le parcours de Toumany Coulibaly avait de plus quelque chose de particulièrement intrigant : comment un jeune homme promis à une belle carrière d’athlète peut-il en même temps multiplier les passages à l’acte ? J’espérais comprendre un peu mieux cette trajectoire et ce qui peut conduire quelqu’un issu d’un milieu défavorisé à se retrouver enfermé dans une telle spirale.

Mathieu Palain raconte donc l’histoire de Toumany, athlète de haut niveau... et délinquant. Champion de France du 400m... et cambrioleur au même moment. Alors qu'il purge sa peine de prison, Mathieu Palain va passer le voir de plus en plus régulièrement. Au-delà de son parcours, il nous raconte également la relation qui se noue entre eux au fil des années. Une relation qui dépasse progressivement largement celle d’un journaliste et de son sujet.

Ce qui me reste surtout de Toumany après cette lecture, c’est l’image d’un homme perdu qui commence tout juste à se trouver. Sa rédemption paraît fragile, après une vie passée à se battre, surtout contre lui-même. On ne peut s'empêcher de chercher à comprendre ses passages à l’acte au-delà de l'évidence : le manque d'argent, bien sûr, la pression, et certaines de ses impulsions. Hautement empathique, le livre permet de réfléchir à ce qui relève des choix individuels, du déterminisme social et de ce que notre société laisse réellement comme portes de sortie.

Au milieu de cette histoire, le sport représente une forme de rédemption possible et révèle deux facettes presque contradictoires de Toumany : celle d’un athlète capable de maîtriser son corps et d’atteindre un très haut niveau, et celle d’un homme qui peine à maîtriser ses propres instincts. Le sport aurait pu être l’un des leviers lui permettant de s’en sortir, mais le livre montre justement que cela ne suffit pas toujours. Le constat est d’autant plus touchant qu’il est nourri par les témoignages de ceux qui ont aimé, épaulé, entrainé Toumany et ont tenté de l’aider. On y sent beaucoup de tristesse, mais surtout une immense humanité.

Mathieu Palain n'a pas hésité à s'impliquer personnellement. Il reconnaît lui-même qu’il dépasse parfois le rôle que devrait normalement avoir un journaliste, mais son empathie donne une force particulière au récit. Son écriture, fluide et prenante, mêle journalisme et intimité avec beaucoup de naturel.

Ne t’arrête pas de courir est finalement le portrait d’un homme qui cherche encore comment sortir de lui-même. Un livre profondément humain, qui laisse surtout une question en suspens : quelles chances donne-t-on réellement à ceux qui essaient de changer de trajectoire ?


Ne t’arrête pas de courir | Mathieu Palain | L'iconoclaste

Ce que Sarkozy n’a pas dit sur la prison

Je m’intéresse depuis longtemps à la question carcérale et le travail de l’Observatoire international des prisons me semble d'utilité publique. En effet, la réalité des prisons françaises est un sujet essentiel pourtant encore trop facilement ignoré. J'ai donc été très heureuse de la parution de ce Tract sur le sujet.

En partant du Journal d’un prisonnier de Nicolas Sarkozy, Laélia Véron et l’Observatoire international des prisons proposent, dans ce court texte, de mettre en regard son expérience très particulière de la détention avec celle, plus représentative, des quelque 87 000 personnes incarcérées en France, dressant ainsi un état des lieux très concret des conditions de détention et de leurs conséquences.

Sans complaisance et sans misérabilisme, il donne à voir une réalité carcérale difficile, que l’on peut facilement perdre de vue lorsqu’on ne la connaît qu’à travers des chiffres. La question de la santé, et particulièrement de la santé mentale, est toujours aussi marquante. Elle apparaît comme largement négligée, alors même que l’incarcération peut avoir des conséquences considérables sur les personnes détenues.

L’écriture, journalistique, fluide et très pédagogique, va droit au but sans chercher à transformer le texte en manifeste militant. Il n'a pas besoin de ça pour être efficace : les faits se suffisent largement à eux-mêmes. J'ai par ailleurs trouvé le choix de Sarkozy comme point de départ particulièrement malin. Le livre ne s’attarde pas sur son cas et ne cherche pas à régler ses comptes avec lui : il rappelle simplement que son expérience de la prison est très éloignée de celle de la majorité des détenus, avant d’élargir le regard. C’est un excellent prétexte pour parler du problème dans son ensemble et j'espère que cet ouvrage permettra à un large public de s'y sensibiliser.

Cette lecture ne m’a malheureusement pas fait changer d’avis : je suis déjà pleinement anti-prison. Elle a surtout confirmé l’urgence d’une refonte profonde de notre système judiciaire, en réfléchissant avant tout à la portée, l'efficacité et les conséquences qu'une société doit attendre de la réponse pénale.


Ce que Sarkozy n’a pas dit sur la prison | Laélia Véron & OIP-SF | Gallimard

Utiliser l’Histoire

Cela fait un moment que je connais le travail de Jean-Christophe Piot, avant tout à travers son podcast C’est plus compliqué que ça, que je suis assidûment (et que je conseille vivement !). Aussi, quand j’ai appris qu’il consacrait un livre à l’utilisation de l’Histoire dans le discours politique, le sujet m’a immédiatement intriguée. Moi qui ai mis du temps à me mettre à l'histoire, je m’intéresse désormais de plus en plus à la manière dont les événements historiques sont racontés, déformés ou récupérés au fil du temps et de ceux qui les racontent. Difficile donc de résister à cette plongée dans les coulisses de nos grands récits nationaux.

Dans Utiliser l’Histoire, Jean-Christophe Piot s'attelle à de nombreuses affirmations politiques qui s’appuient sur le passé pour défendre une vision du présent. De Jeanne d’Arc à la Gaule, de Charles Martel à Louis XIV, il confronte ces récits à ce que nous apprend réellement l’Histoire.

Autant vous dire que c’est passionnant ! Je suis loin d’être une spécialiste et, si certaines récupérations me semblaient déjà assez évidentes (comme certaines présentations de l’histoire vendéenne par Philippe de Villiers qui relèvent au minimum de sérieuses approximations, voire à une propagande décomplexée), j’ai découvert quantité de choses qui m’étaient totalement inconnues. Non, Athènes n'était pas uniquement le berceau de la démocratie qu'on nous dépeint, non, on ne peut pas comparer la Terreur à un régime totalitaire. Le livre permet ainsi de comprendre comment quelques faits, sortis de leur contexte ou réinterprétés, peuvent devenir des arguments politiques particulièrement efficaces.

Le tout est servi par une écriture fluide, percutante, teintée d’humour, mais surtout extrêmement pédagogique. L’organisation du livre, qui permet d’aborder une multitude de sujets, en fait une excellente porte d’entrée vers l’esprit critique en histoire. Évidemment, après chaque chapitre, on a envie de pousser les recherches plus loin, la vulgarisation ayant ses limites.

C’est justement là que réside l’une des grandes qualités de ce livre : il ouvre l’esprit et donne envie de continuer à chercher. Il rend savant.


Utiliser l'Histoire | Jean-Christophe Piot | Hugo Doc

Moi, Oméga

Après en avoir lu de belles critiques, j'ai rapidement été séduite par le point de départ de Moi, Oméga d'Erwan Barillot. J'ai une certaine affection pour les récits qui prennent appui sur notre monde contemporain et imagine ce qu'il pourrait devenir s'il se poursuivait sur sa lancée. Avec ses promesses de réflexion sur le transhumanisme et sur notre rapport à la technologie (deux sujets qui me passionnent), ce roman avait tout pour me plaire.

Moi, Oméga suit la trajectoire d'un homme en quête de pouvoir, obsédé à l'idée de repousser sans cesse les limites de sa condition humaine (toute ressemblance avec des milliardaires à la tête de grosses entreprises et de gros réseaux sociaux est sans doute tout à fait assumée). Dans une société toujours plus connectée, où les progrès technologiques définissent les rapports de domination et l'idée même d'humanité, sa quête de dépassement prend peu à peu des proportions vertigineuses.

Le plus grand intérêt du livre est sans nul doute la richesse des thèmes qu'il aborde. Le transhumanisme est évidemment au cœur du récit, mais il n'est qu'une porte d'entrée vers des réflexions plus larges sur notre humanité, l'omniprésence de l'intelligence artificielle, les dérives d'une société hyperconnectée ou encore les différentes formes de pouvoir : celui qui est imposé, mais aussi, et surtout, celui auquel nous renonçons volontairement en échange d'un peu plus de confort, de praticité ou d'économie de moyen. La fuite en avant du personnage principal, animé par un désir insatiable de devenir toujours davantage jusqu'à vouloir incarner une forme de totalité, est aussi impressionnante que dérangeante. C'est un protagoniste profondément antipathique pour lequel on ne peut s'empêcher de ressentir une véritable fascination.

En revanche, j'ai trouvé que le style ne rendait pas pleinement justice à ces excellentes idées. Le récit avance à un rythme très soutenu, parfois précipité. Pendant les premières pages, j'avais l'impression de lire une longue introduction, avant de réaliser que le roman conserverait cette cadence jusqu'au bout. C'est dommage, car un sujet aussi riche aurait gagné à être davantage développé. Certaines pistes, notamment autour de la paternité, m'ont semblé largement sous-exploitées.

Au final, Moi, Oméga est un roman qui m'a davantage séduite par ses idées que par leur développement. Erwan Barillot pose des questions passionnantes mais il les effleure là où j'aurais aimé qu'il prenne le temps de les explorer. C'est sans doute ce qui m'a rendu cette lecture si frustrante : j'ai senti tout le potentiel du propos, deviné des réflexions qu'il aurait pu susciter, mais le récit a choisi constamment d'aller de l'avant plutôt que de me laisser m'y attarder. Reste un roman accessible, actuel et stimulant, qui donne envie de poursuivre ces questionnements bien après la dernière page.


Moi, Oméga | Erwan Barillot | Bouquins

Géographie zombie, les ruines du capitalisme

J'ai malheureusement oublié où j'avais entendu parler de Géographie zombie, mais je ne pouvais pas passer à côté tant son sujet m'a paru original. Mélanger pop-culture, géographie et sociologie autour de la figure du zombie, on peut dire que ça n'est pas banal.

Dans cet essai, Manouk Borzakian (docteur en géographie) explore l'évolution de la figure du zombie et quelle indication elle donne sur nos peurs contemporaines. Au fil de cette analyse, il s'intéresse plus particulièrement à notre rapport aux lieux (villes et autres territoires) et à la manière dont les récits de zombies mettent en scène les fractures de nos sociétés.

Avec un tel sous-titre Les ruines du capitalisme , je pensais que l'ouvrage s'attarderait plus sur la critique du système économique, mais ce n'est finalement pas son véritable point d'ancrage. Si cette réflexion est tout de même présente, elle est contenue dans une analyse plus large, centrée sur les espaces, la manière dont on les perçoit et comment ils ont été transformés. C'est un point de vue auquel je n'avais jamais songé et qui s'avère absolument captivant. L'auteur montre comment les films de zombies transforment des lieux familiers en territoires hostiles, comment les survivants tentent de reconstruire un “chez-soi” face à un extérieur perçu comme menaçant, et comment ces tentatives de repli finissent presque toujours par échouer. Derrière les hordes de morts-vivants se dessinent alors des réflexions passionnantes sur l'altérité, l'urbanophobie ou encore la nécessité de « refaire lieu » pour reconstruire une société.

Cette approche géographique apporte un regard beaucoup plus original et renouvelle réellement la lecture des oeuvres autour des zombies. A un tel point que cette lecture m'a donné envie de revoir les classiques de Romero et même de découvrir plusieurs films cités (pourtant dieu sait que j'en ai soupé, des zombies !).

Tout ceci est porté par une écriture remarquablement claire. Les concepts les plus théoriques restent très accessibles et Manouk Borzakian parvient à ne jamais perdre le lecteur. Si je devais trouver un bémol, c'est plus qu'il vaut mieux posséder une solide culture du cinéma de zombies : les références sont nombreuses et plusieurs intrigues sont dévoilées.

Géographie zombie démontre avec beaucoup d'intelligence qu'une figure emblématique de la pop culture peut devenir un formidable outil pour penser nos sociétés et notre manière d'habiter les espaces qui nous entourent. Une lecture aussi stimulante qu'inattendue.


Géographie zombie, les ruines du capitalisme | Manouk Borzakian | Playlist Society

Le système

Cet été j'ai écouté Le Système, un podcast d'Elise Costa et Mathilde Largeteau qui nous plonge dans l’univers carcéral à travers plusieurs témoignages : détenu, famille, surveillante pénitentiaire... Un croisement des regards particulièrement efficace : il permet de mieux comprendre la complexité et la réalité de la prison. Le témoignage de Karim est particulièrement marquant dans son récit d’un système qu’il connaît parfaitement et qu’il décrit comme intenable. Celui de sa sœur apporte également beaucoup d’émotion : l'enfer de la prison touche aussi les familles. Passionnant et instructif, le podcast est aussi très qualitatif. La réalisation est soignée et le rythme parfaitement maîtrisé. Un sujet qui m’intéresse beaucoup et une écoute que je recommande vivement.


Le système | Elise Costa et Mathilde Largeteau | 2021

Evil Dead Burn

J'ai bien aimé Evil Dead Burn que j'ai trouvé bien réussi. Sébastien Vanicek (qui m'avait déjà convaincue avec Vermines), confirme tout le bien que je pense de son travail avec un film fidèle à l'esprit de la saga : gore, intense et sans concession (bien qu'un peu plus sombre et moins loufoque que certains opus).

Avec son scénariste, il apporte une vraie french touch qui insuffle un peu de subtilité à une formule pourtant très codifiée. La réalisation est moderne, avec certains plans particulièrement inspirés et des transitions pleines d'humour qui apportent une vraie personnalité au film. Souheila Yacoub est franchement impeccable dans le rôle principal, et gros coup de cœur pour Erroll Shand, formidablement effrayant en père de famille détraqué.


Evil Dead Burn | Sébastien Vanicek | 2026