Du champagne, un cadavre et des putes, Tome 4

Rarement une lecture aura eu autant d'impact dans ma vie de bibliophage que celle du premier tome de Du champagne, un cadavre et des putes de l'IndispensablE Tristan-Edern Vaquette. Découverts complètement par hasard, cet auteur et cet ouvrage m'accompagnent à présent depuis plusieurs années. Ils m'ont construite également en tant que personne, m'ont bousculée, passionnée, énervée... au point qu’il devient impossible de dissocier la lectrice que je suis devenue de cette œuvre qui m'a traversée. Évidemment, je me suis jetée sur ce quatrième tome dès sa sortie. D’abord parce que le tome précédent nous abandonnait alors que la partie II n'était pas terminée, ensuite parce que la partie polar et l'identité de l'assassin d'Alice me rendait folle (depuis le temps!), enfin car je savais que Tristan-Edern Vaquette n’en avait pas terminé avec nous. Effectivement, il avait encore énormément à dire.
Ce quatrième volume vient donc clore à la fois le pan “essai” du roman et son intrigue policière. Ceci dit, réduire ce livre à un polar serait absurde tant il déborde de toutes parts. Je l'ai dit et je le répète : cette œuvre est inclassable. Par son ampleur, par sa portée politique, philosophique, sociétale et intime également. Ce dernier tome marque enfin véritablement l’aboutissement de l’ensemble. Une résolution monumentale, à l'image de l'ensemble.
La conclusion de l'essai m’a bouleversée. Il m’a interrogée, passionnée, émue. J’ai parfois eu du mal à interrompre ma lecture tant ce que j’avais entre les mains me semblait incandescent de lucidité et de sincérité. La construction de l'ouvrage est réellement monumentale. Quand je me rappelle tous les points qui ne me semblaient pas aboutis à la fin du tome précédent, j'ignorais à l'époque que le flou que je ressentais n'était là que pour conclure l'essai en les balayant totalement dans les deux derniers chapitres qui viennent si brillamment clore cette partie II.
Le chapitre 9, Fière d’être une pute, est à ce titre remarquable. Ce texte ne nie jamais les difficultés immenses, la violence ou la complexité de ce métier hors norme. Cependant, il refuse catégoriquement le misérabilisme paternaliste qui écrase les femmes sous prétexte de les défendre. Tristan-Edern Vaquette rappelle une chose devenue presque scandaleuse à dire : les femmes sont fortes. Capables. Complexes. Elles ne sont pas condamnées à être éternellement réduites à des victimes passives pour mériter le respect ou la compassion. Le roman démonte avec une férocité jubilatoire l’hypocrisie d’une partie des discours abolitionnistes et prohibitionnistes qui masquent souvent mal leur sexisme, leur peur de la sexualité féminine ou leur pudibonderie sous un vernis de vertu féministe. L’un des aspects les plus passionnants du livre est justement la manière dont Vaquette relie ce féminisme prohibitionniste contemporain à l’héritage du puritanisme américain issu du calvinisme. Les rappels historiques sont nombreux, érudits, et toujours limpides. Avant tout, ils ne donnent jamais l’impression d’une démonstration sèche ou universitaire : ils nourrissent véritablement la réflexion du roman. J’ai trouvé fascinante cette manière de montrer que certaines obsessions autour du contrôle du corps, du désir ou de la sexualité féminine ne viennent pas de nulle part mais s’inscrivent dans une histoire idéologique si longue.
Le livre va encore plus loin lorsqu’il évoque le déplacement progressif de la solidarité de classe vers des solidarités davantage fondées sur le genre, la couleur de peau ou l’orientation sexuelle. Ce n'est pas qu'il nie l’importance de ces combats, mais plutôt qu'il interroge ce que ce déplacement produit politiquement et socialement. Là encore, Vaquette ose aborder des sujets devenus sacrément sensibles avec une franchise qu'on a de plus en plus de mal à trouver. Il questionne la manière dont certains pouvoirs politiques trouvent finalement leur intérêt dans l’abandon d’une conscience de classe capable de fédérer les dominés au profit de luttes plus fragmentées. Impossible de nier la richesse intellectuelle du propos.
Le sommet absolu du livre reste pour moi l’épisode 6 de Super Alice (pages 173 à 195). Je crois sincèrement que c’est l’un des plus beaux pamphlets que j’aie jamais lus. Et surtout : je mets au défi n’importe quelle femme de lire ce passage sans se sentir lumineuse, forte, extraordinaire. Pas au sens naïf ou creux du terme. Au sens profondément humain. Au sens politique. Au sens existentiel presque. Ce texte regarde les femmes avec une admiration, une confiance et une intensité incroyablement rares.
Cette intensité est d'autant plus perceptible dans le personnage d’Alice, qui continue ici à se développer avec une ampleur magnifique. Déjà passionnante dans les précédents tomes, elle devient, dans ce quatrième volume, un personnage véritablement éclatant. Elle grandit, s’épanouit, apprend à mieux se connaître, à comprendre sa propre force, ses contradictions, ses désirs. C’est un bonheur absolu de decouvrir ses contrastes. Malgré ses defauts, Alice est éblouissante par la profonde sincérité qui l'habite.
C’est aussi ce qui me touche autant chez Tristan-Edern Vaquette : sa générosité. Sa sincérité. Son refus absolu du cynisme contemporain. Son écriture est sauvage, ébouriffante, excessive parfois, mais toujours habitée. Il ne cherche jamais à séduire ou à lisser ses idées pour devenir acceptable. Il avance avec une honnêteté presque désarmante. Et cette honnêteté se ressent partout. L’indépendance de l’auteur me semble d’ailleurs indissociable de la puissance de ce roman. Tristan-Edern Vaquette écrit comme quelqu’un qui n’obéit à rien d’autre qu’à ses convictions, sa culture immense et sa nécessité intérieure. C'est cela qui donne à son œuvre son caractère profondément libre. Une œuvre qui ose encore prendre des risques intellectuels, politiques et émotionnels gigantesques.
Est venue enfin la dernière partie du roman, celle qui clôt l’aspect policier de l’histoire. Évidemment je ne dirai rien du contenu. Cependant, comme le reste, elle m’a totalement convaincue du caractère majeur de cette œuvre. Le dernier monologue est une merveille de maîtrise, et surtout, une merveille de compassion. Je crois que c’est ce qui m’a le plus touchée dans cette fin : je l'ai trouvé infiniment gracieuse. Après tant de fureur, d’intelligence et de violence du réel, le roman s’achève sur quelque chose d'on ne peut plus humain.
Je ressors de cette lecture avec une gratitude immense. Peu de livres donnent autant à leurs lectrices et lecteurs. Peu d’œuvres ont cette capacité à faire réfléchir, grandir, se remettre en question tout en procurant un vertige romanesque aussi puissant.
Cette histoire m’a forgée. Sa conclusion est à sa hauteur, elle déploie une ampleur et une maîtrise qui me laisseront encore admirative longtemps après avoir tourné la dernière page.
Du champagne, un cadavre et des putes, Tome 4 | Tristan-Edern Vaquette | Du Poignon Productions
La science fait son cinéma avait décidément tout pour me plaire : tout d'abord il fait partie de la collection parallaxe du Belial' que j'adore (autant pour les sujets qu'elle aborde que pour le sérieux et le travail d'édition qu'elle met en avant), ensuite, l'un des auteurs est Roland Lehoucq, dont j'ai déjà lu certains ouvrages de vulgarisation que j'ai beaucoup aimés, enfin, il fait se rencontrer sciences et cinéma, deux de mes plus grands intérêts, proposant un terrain de réflexion quasiment infini.


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