Intérieur nuit

Ça fait un moment que Marisha Pessl me fascine. Il y a longtemps, j’ai été profondément marquée par La Physique des catastrophes, son premier roman (publié). Une œuvre d'une rare densité et à l'ambiance folle. Lorsque j’ai commencé à entendre parler d'Intérieur nuit, qui promettait mieux encore, j’ai immédiatement été séduite. Un cinéaste énigmatique, une mort étrange, une enquête qui semble pouvoir basculer à tout moment dans le surnaturel : il n’en fallait pas plus. J’aime le cinéma, particulièrement lorsqu’il sort des sentiers battus, et Cordova avait tout du personnage capable de m’obséder autant que son propre entourage.
Intérieur nuit débute par la découverte du corps d'Ashley Cordova, fille d'un célèbre et mystérieux cinéaste, retrouvé dans un entrepôt de Manhattan. On y suit le journaliste Scott McGrath, qui s’était déjà intéressé au père des années auparavant, que l'évènement décide à reprendre son enquête. Avec Nora et Hopper, il va progressivement s’enfoncer dans l’univers de Cordova, de ses films clandestins et de ceux qui gravitent autour de lui.
Dès le début, le roman nous installe dans une zone d’incertitude : il y a quelque chose qui pourrait relever du surnaturel, mais rien ne permet jamais de savoir vraiment où s’arrête le réel. Cette ambiguïté tient en grande partie à la figure de Cordova elle-même. Pessl ne commence pas sa construction du personnage en nous montrant qui il est, mais en accumulant ce que nous ne savons pas de lui. Il n'existe qu'à travers les témoignages, les rumeurs, les œuvres qu’il a laissées derrière lui et surtout les fantasmes qu’elles ont suscité. Plus on cherche à le comprendre, plus il nous échappe. Cordova devient ainsi moins un personnage qu’une projection : chacun fabrique son propre Cordova à partir de ses obsessions, de ses peurs et de ce qu’il voudrait croire. C’est fascinant, et plus le roman avance, plus cette fascination devient vertigineuse.
L’enquête elle-même est à cette image. Chaque piste en ouvre une autre. On tire un fil et c’est toute une pelote qui vient avec lui, que les protagonistes essaient ensuite de démêler. Scott est le guide froid de cette descente, il est difficile de s'y attacher. Nora, en revanche, porte le charme des jeunes femmes qui paraissent un peu paumées et qui révèlent progressivement une force de caractère remarquable. Hopper, plus effacé, reste quant à lui une présence intrigante, presque aussi difficile à saisir que les autres figures du roman.
La fascination que suscite Cordova permet à Pessl de parler de l'un de mes sujets préférés : l’obsession. Elle est ici déclinée sous tout un tas de formes : celle de Scott pour Cordova, celle de Cordova pour la radicalité de son art, celle de Hopper pour Ashley... Surtout, elle permet d’explorer ce qui se joue dans la création. On dit à propos de Cordova que, comme tous les artistes, il aurait besoin d’opacité pour créer, et que le mystère qui l'entour serait donc presque une condition de son œuvre. Je ne suis pas certaine d’être d’accord, mais j’ai adoré que le roman ose développer ce genre de réflexion, qu'il ne réduise pas la création à une explication simple.
La forme même du livre prolonge cette réflexion tant le processus créateur de Marisha Pessl semble complexe. Elle ponctue le récit de photographies, articles, pages web et autres documents qui transforment la lecture en véritable jeu de piste et nous place dans la même position que les enquêteurs : nous devons, nous aussi, construire les personnages à partir de traces, de fragments et de silences. C’est extrêmement immersif et, surtout, d’une maîtrise impressionnante.
Enfin, il y a l’écriture, que j’aime profondément. Elle est riche, incisive, foisonnante, toujours parfaitement accordée à ce qu’elle raconte. La traduction restitue cette puissance avec beaucoup de justesse. Tout concourt à installer cette atmosphère si particulière, inquiétante, fascinante, parfois presque hypnotique, dans laquelle j’ai été complètement happée.
Malgré ses centaines de pages, je n’ai jamais eu le sentiment que le roman s’étirait. Au contraire : sa longueur me semble indissociable de son projet. Elle accompagne l’errance de ceux qui cherchent Cordova, l’accumulation des pistes, le vertige qui gagne à mesure que l’on avance. Intérieur nuit est un livre monumental, aussi et surtout par l’ampleur de ce qu’il parvient à faire.
La fin, d’une intelligence rare, ne cherche ni à tout expliquer ni à prendre son lecteur par la main. Elle fait plutôt confiance à son intelligence, à son imagination, à sa capacité à choisir ce qu’il veut croire. Elle finit par donner une force supplémentaire à tout ce qui précède. Après avoir passé des centaines de pages à démêler les fils de cette histoire, on comprend que cette incertitude n’était pas un artifice : elle était au cœur même du projet du roman. J’ai rarement eu la sensation qu’une fin pouvait à ce point élever l’ensemble d’un livre. Intérieur nuit m’avait déjà fascinée. Sa conclusion l’a définitivement fait passer dans la catégorie des lectures qui me resteront. J'ai fini par le trouver trop court... On voudrait qu'il ne se termine jamais.
Intérieur nuit | Marisha Pessl | Traduit par Clément Baude | Gallimard/Folio








