Il n'y aura pas de f(r)iction.

Tout le monde est mort.

Pour la faire découvrir à mon amoureux, je regarde à nouveau depuis quelques temps la série Six Feet Under, qui raconte la vie d'une famille d'entrepreneurs de pompes funèbres entre 2001 et 2005.

Je réfléchis beaucoup sur le deuil depuis que j'ai découvert cette œuvre télévisuelle. Ce n'est ni triste ni morbide, j'y pense souvent de façon rationnelle et paisible.

C’était en août 2008, nous passions maman et moi le week end dans le Haut Rhin, dans ma famille maternelle.

Sur le chemin nous étions allées rendre visite à Simone. Elle était depuis plusieurs jours alitée à l'hôpital. Je lui ai donné des baisers, je lui ai parlé un petit peu, elle gardait les yeux fermés et pressait ma main de temps en temps en poussant de petits soupirs. Elle sentait la pommade au calendula, je lui en apportais quand je venais lui rendre visite à la maison de retraite, et je lui en mettais sur la peau, j'étais contente que les infirmières pensent à lui en mettre sur les mains.

Avant de reprendre le volant, maman et moi avons fumé ensemble une cigarette sur le parking, et repris la route en silence, ce n'était pas une route très gaie.

Vers 20h, nous avons pris un petit verre de vendanges tardives chez un de mes oncles, qui a une cave excellente. Il est mort aussi maintenant, très jeune, d'un arrêt cardiaque, mais je le vois toujours en train de passer la tondeuse en slip dans son jardin mitoyen, gaulé comme un astre. Je crois que toutes les femmes de cette famille ont un jour soupiré devant mon tonton Jean Michel.

Mon grand-père maternel a fait tout à coup irruption par le jardin, il était tout essoufflé, il a mis un moment à retrouver l'usage de la parole, et il a fini par me dire “Ton père a appelé, mamie's gestorva”. J'ai soudain éclaté en sanglots parce que j'ai réalisé que ça y était, que plus jamais je ne reverrai ma grand-mère, et je me suis dis que je me souviendrai de cette phrase toute ma vie.

Il y a eu un grand silence, on n'entendait plus que les “pchuuuuu pchuuuu” de Papi Vador. Lui aussi il est mort, très affaibli part une infection pulmonaire. De lui je me souviens de la jolie voix, quand il chantait, de son accent, de son blaireau à raser, j'ai longtemps porté le classique de Gautier parce que ce parfum était celui du savon d'Yvan. Je mets toujours son chaper, sa casquette bleu roi quand il m'arrive quelque chose d'important, pour me porter chance.

Berthe, mon autre grand mère, est retournée dans la grande maison pour chercher du gâteau. C'est comme ça, quand quelqu'un meurt il faut manger. On a très bien mangé à l'enterrement de Berthe, mais je n'y étais pas. Mes cousins m'ont raconté, il y avait des tonnes de frites. Berthe aimait les frites. La nuit où elle est morte, elle a demandé des frites, mais elle n'a reçu que des petits beurres, faut pas déconner. Elle a mangé tout le paquet, elle a du faire un petit rototo, et elle aussi s'est endormie. Elle a prit des forces pour le voyage. Elle était drôle, rude, paysanne, elle a eut trop de petits enfants pour tous les aimer pareil, mais chacun d'entre nous avait son plat attitré, son biscuit décoré pour son anniversaire, ses gourmandises dans le Stuva. Une vraie mamie gâteau.

Ensuite mes deux autres tantes sont arrivées avec leurs hommes parce que tout le monde habitait alors le même village, ma cousine a même téléphoné du Portugal, mon oncle a ouvert une autre bouteille, on s'est tous serrés les uns contre les autres sur la terrasse, on a levé nos verres et quelqu'un a dit “Voilà, il y a une nouvelle étoile ce soir” et nous avons tous trinqué à ma grand mère.

C'était merveilleux d'être entourée ainsi dans ce qui aurait pu être le pire moment de ma vie si j'avais appris la nouvelle seule dans mon appartement à Strasbourg.

Les jours suivants se sont déroulés dans une ambiance un peu schizophrène. L'exécution de ses dernières volontés qui nous ont tous surpris, les mots que j'ai dis pendant les funérailles… J’ai lu une rédaction écrite en 5e, où nous devions parler d’une personne importante. J’avais choisi ma petite Simone. Tout ça était poignant. Elle m’a terriblement manqué pendant toutes ces heures où nous lui rendions hommage.

Nous avons été obligés, mon père et moi, de transporter les cendres de Simone dans leur urne en voiture, depuis l’Alsace où elle était décédée, jusqu’en Picardie, où elle souhaitait être mise en bière dans le caveau où se trouvait déjà mon grand-père.

Quand mon père est venu me chercher, j’ai noté que l’urne était posée sur le siège arrière de la voiture. J’ai dû hausser les sourcils, parce qu’il m’a répondu “C’est ma mère, quand même, je ne vais pas la mettre dans le coffre”. J'ai pouffé, c'est tellement lui.

Pendant tout le trajet, il s’exclamait souvent, comme au temps d’avant “Ca va maman, pas trop d’air ?” “On va bientôt s’arrêter pour faire pipi.” “Ha, on approche de Compiègne, tu te souviens quand on allait chercher des champignons avec papa ?”. Je ne disais rien, je l’écoutais faire son deuil. Il était presque serein. Le matin de la mise en bière mon père a pleuré devant la tombe de ses parents, puis l'après midi, il m'a réveillée de ma sieste, il m'a mise sur un vieux vélo et nous sommes partis sur les routes caillouteuses entre les champs de betterave pour aller regarder les trains passer. Encore un truc qu’il faisait avec sa mère, quand il était enfant dans l’Oise. Il était heureux d'être là avec moi, vivant.

J’ai compris que ce petit bout de femme maladif, abimée par les années et par la vie, était en réalité un pilier de notre famille, et qu’elle venait de disparaître, en nous laissant tous orphelins, et qu’on allait devoir grandir sans sa douceur et sans sa résilience.

Je me suis donc raccrochée au fait que j'aurais pu être l'héroïne temporaire de la série, que Nate ou David allaient venir vers moi pour me réconforter, que j'allais évoquer ma grand mère avec Ruth dans sa cuisine, ou croiser Claire et son appareil photo dans le salon mortuaire... bref, que ça n'était pas tout à fait réel, etc... Et très très étrangement ça m'a beaucoup aidée, je suis rentrée de ses funérailles très en paix. De même, pendant ces jours de deuil mes parents, mon frère et moi avons beaucoup parlé de la mort. C'était enrichissant, loin de tout tabou, assez vif aussi, certaines opinions ont choqué, mais au moins, le jour venu, nous pourrons dire “nous savons ce qu'il/elle veut.”

Sa présence physique me manque évidemment mais quelque part, je suis heureuse pour elle, qu'elle soit partie sans souffrir, comme elle le méritait, et qu'elle ait peut être retrouvé mon grand père quelque part. Je me dis que je suis chanceuse d'avoir profité d'elle aussi longtemps et aussi pleinement. Je n'ai plus de peine. Je la vois vivante, dans mes souvenirs, sur des photos, au détour d'un geste ou d'un sourire de papa, et de plus en plus dans mes propres traits. J'ai ses yeux, son prénom, sa morphologie, ses pommettes et même son implantation de cheveux.

Je sais comment je vais vieillir, elle m'a dégagé le chemin, je n'ai pas tellement peur.

J'espère juste qu'il sera long.

Le petit monstre d’égoïsme, le petit monstre de soulagement.

C’est un joli tableau de vacances de Noël. Nous sommes au restaurant, ma mère garde mon neveu pour la journée, et tous deux déjeunent avec moi avant de me déposer au train qui me ramènera à la maison.

Le petit termine son assiette, puis demande ses crayons de couleurs, nous discutons, c’est doux. La serveuse vient débarrasser et savoir si nous voulons autre chose, elle se tourne vers moi pour le choix du dessert du petit, avec ou sans beurre salé, je lui réponds en souriant qu’il sait très bien commander tout seul, ce qu’il fait, il voudrait encore une crêpe au chocolat, et un verre de jus de pomme.

“Et qu’est ce qu’on dit ?” Ajoute automatiquement sa tante. “S’il vous plaît, et merci madame.” “Vous avez de la chance d’avoir un petit garçon aussi bien élevé.”

Je m'apprête à rectifier, et puis non, la serveuse a déjà tourné les talons. Et j’ai bien fais, car ma mère me regarde un peu mouillé, un peu bizarrement. Je me rends compte que la scène à laquelle elle vient d’assister la remue profondément.

C’est en effet ce qu’elle verra de plus proche de ma part, en terme de maternité.

A 18 ans ma mère m'a mise dehors. Symboliquement, en devenant une femme. Elle a grandit avant moi, c'est dans l'ordre des choses, pour épouser un autre homme que mon père.

Pas une seule fois je ne lui ai reproché. Je comprenais déjà que pour se réaliser, elle devait laisser ses enfants. La rupture était symbolique et pourtant très claire. Le choix a été déchirant.

Qu'est ce que j'ai fais ensuite ? J'ai pleuré, énormément. Elle m'a manqué comme jamais. Et j'ai fais face. J'ai commencé à devenir ce petit soldat. J'ai cherché quelqu'un d'autre pour me protéger et pour me remettre du coton autour et je me suis bâti une nouvelle maison, qui ressemblait à celle de mon enfance, où le monde extérieur ne pouvait pas m'atteindre.

Et puis j'ai eu 25 ans et le monde extérieur est revenu. Elle m'a de nouveau jetée dehors. Cette fois ci, j'étais responsable, j'ai voulu l'aider à sortir de la dépression de second divorce en lui faisant rencontrer des gens parce que j'avais l'impression de partager le poids de l'échec de son mariage, j'étais son témoin, j'ai signé à la mairie, j'étais d'accord, je lui ai donné sa main !

Quelle fille de 25 ans s'occupe davantage de la vie de sa mère que de la sienne ? Quelle fille de 25 ans prend en charge les problèmes de solitude de sa mère avant de s'occuper de sa propre solitude ? Une fille de 25 ans qui n'a plus personne d'autre que sa mère à qui s'accrocher. Qui n'a que sa mère à appeler quand son mec la vire de chez elle. Pas une seule amie aux alentours. Juste sa mère. Et voilà qu'elle s'en va à nouveau.

Qu'est ce que j'ai fais ensuite ? J'ai pleuré énormément. Elle m'a manqué comme jamais.

J'ai détesté chaque photo de sa nouvelle famille recomposée et j'ai détesté éprouver ça, parce que je savais qu'elle heureuse, épanouie, et que moi, j'étais assez mature pour ne pas lui montrer ma frustration et mon chagrin, parce que je n'ai jamais voulu lui faire de peine, ou embêter son bonheur avec mes sentiments. Et j'ai fait face. J'ai continué à être ce petit soldat. J'ai aussi commencé à comprendre que la maison que j'avais construite n'était pas suffisante pour me protéger et que j'allais devoir affronter le monde extérieur sans lui et sans elle.

Alors je me suis installée toute seule, et c'était merveilleux, et ça l'est toujours.

Pourquoi ? Il n'y a pas de coïncidence. Elle n'était plus là, à chaque instant, comme un foutu cordon ombilical. J'étais libérée. Avec le recul elle m'a fait énormément de bien en partant. Je ne pouvais pas vivre ma vie normalement à l'ombre de la sienne. J'ai commencé, déjà, à ne lui faire entrevoir que des morceaux. Je ne lui ai pas dis la moitié de mes peines et de mes bonheurs ces années-là.

Et puis j'ai eu 32 ans, et j'ai rencontré un garçon. On s'est épousés. Encore un acte symbolique, au début, je ne voulais pas de ma famille au mariage.

C'était censé être un truc fou juste pour nous deux. C'est resté quelque chose de relativement personnel, mais quand je regarde les photos aujourd'hui, je nous trouve tous ridicules. C'était une belle journée, pleine de soleil et de sourires, mais il y a tellement de gens en trop sur les photos. Vous êtes tous là, ma famille. Vous m'honorez d'être venus, mais vous me pompez l'air. Vous souriez trop fort, vous parlez trop fort, vos vêtements sont trop colorés, vous me regardez trop.

Comment est ce que quelque chose d'aussi fusionnel, d'aussi fugace et d'aussi intime que l'amour que nous nous portions alors pouvait être partagé avec tant de gens. Quelque chose clochait. C'est ce que j'ai éprouvé tout au long de cette étrange et inoubliable journée de mariage.

J'ai donné ma main à quelqu'un d'autre que ma mère par les moyens qu'elle m'a enseignés, en la quittant pour un autre homme.

Alors, voilà, je n'ai jamais voulu être mère pour ne jamais me prendre en pleine face le petit monstre d'égoïsme que je suis obligée d'être avec elle.

Je ne veux pas être mère parce que je crois que le soulagement que j'éprouve, lorsque j'effleure ce continent étranger qu'est la maternité, à ne jamais devoir le visiter, est proportionnel à la culpabilité qui me tient quand je lis les histoires de mes sœurs en lutte pour offrir à leurs enfants quelque chose de bon.

Je n'ai pas été un bon petit soldat, j'ai raté ma mission, c'est trop tard.

Maintenant j'ai 45 ans et je ne serai qu'une tante, qu'une adulte référente pour les enfants des autres, que j'ai un immense plaisir à fréquenter, car je suis dénuée de responsabilités envers eux, et surtout, surtout, ielles ne m'appartiennent pas et je ne serai jamais obligée de les perdre.

Mais toi, tu es devenue mère grâce ou à cause de moi. Finalement aucune de nous deux n'a eu le choix. Je n'ai pas le choix de t'aimer. Tu es ma mère. C'est viscéral. Je suis obligée. Je t'aimerais toujours. Mais ça ne veut pas dire que je dois te le prouver.

C'est comme ça. Tu l'acceptes, ou tu pleures.

Ou alors tu es un bon petit soldat, et tu es fière de ta fille que tu as si bien élevée à être libre.

Chien d'Avalanche

Mon père danse le rock'n'roll comme dans les années 50. Bien sûr, il est tassé, son genou lui fait mal, il a perdu son déhanché diabolique depuis qu'on lui a ôté sa prostate, mais il est toujours svelte et dynamique. Il pourrait encore faire swinguer une femme, et je suis convaincue que deux ou trois en seraient ravies.

Moi, j’essaie d'apprendre. C'est difficile. Je ne suis pas très adroite, pas très gracieuse, j'ai des soucis de coordination. Pratiquer le vélo a libéré pas mal de choses, apprendre la mécanique aussi, j'ai mieux conscience de l'espace occupé par mon corps et la façon dont je le bouge me convient, je sais ma puissance et comment me servir de mes membres, mais je n'oserai probablement jamais danser ailleurs que dans ma chambre à l'abri des regards.

Il est fidèle en amitié. A la fin des années 80, mes parents ont rejoint la section locale du Club Alpin Français. Aujourd'hui, à 73 ans, non seulement il est toujours en contact avec eux, mais ils se voient trois, quatre fois par an dans le cadre de l'association, avec le même plaisir et les mêmes vieilles blagues de quand ils avaient la trentaine. Ils font plaisir à voir, tous ensemble, et j'ai noté que dans cette assemblée, mon père est traité avec respect et bienveillance. Ça m'a rendu heureuse de constater qu'il ne brille pas uniquement par sa carrière. Je suis fière de lui, de ce qu'il est devenu, qu'il soit entouré et bien dans sa peau.

Je me demande souvent, si, l'âge venant, je garderai autant d'ami.e.s que mon père. Je l'espère, mais j'en doute. Je suis souvent sans indulgence, je les juge sévèrement et coupe brutalement le contact lorsque que quelque chose chez eux me déplaît. Je ne sais pas cultiver les liens. Je pardonne peu, je m'en vais, je n'explique pas, je serai peut être très seule et pleine de regrets.

Il aime enfin la montagne. Depuis toujours. C'est un sacerdoce. Il en parle avec passion, la pratique avec respect et fait preuve d'un enthousiasme débordant et juvénile lorsqu'il s'agit de la partager.

Il n'est jamais aussi joyeux et détendu que lorsqu'il chausse des raquettes pour partir en randonnée alors que la neige tombe et que le vent souffle. Dans les pires conditions, vous trouverez souvent mon père en tête de cordée, sifflotant avec insouciance, encourageant, guidant, jusqu'à ce que tout le monde soit non seulement rentré entier au bercail, mais surtout ait apprécié la ballade.

Tant et si bien qu'il y a fort longtemps quelqu'un lui a donné un surnom, Chien d'Avalanche.

Je crois que j'ai compris au moins ça en le fréquentant depuis 45 ans : les gens s'en vont, mais ce qu'on fait ensemble, dans les lieux qui nous restent, on peut en faire cadeau. Ce n'est jamais vain, c'est toujours généreux, ça s'encre profondément. Quand je marche avec mon père dans les Vosges, je sais pourquoi je suis là, je n'ai pas besoin de parler.

C'est de la pure tendresse, une façon d'aimer extrêmement familière, qui ne cesse de m'émouvoir lorsque je la retrouve chez quelqu'un qui n'est pas lui.

[Vieux texte] [Pour contrebalancer le précédent et parce que, mine de rien, tout est cicatrisé]

Les deux minutes trente les plus mignonnes de la terre.

“C’était le plein été 1999 et tout le monde m’appelait Bébé.”

Et ça m'amusait, parce que moi, j’étais surtout une grosse hormone. Ne mâchons pas les mots, j’avais une furieuse envie de me faire tirer.

Merde quoi ! Qu’on en finisse avec cette virginité à la con ! Et puis qu’on m’aime ! Qu'on m'aime ! Toute cette belle came qui sert à rien.

Quand j’ai enfin osé embrasser L. cet après midi de juin j’étais persuadée que j’allais passer à la casserole dans l’heure.

Bon allez dans la journée.

Ou au moins dans la semaine.

J’avais été élevée au bon grain de 20 ans magazine qui disait que coucher le premier soir ne faisait pas de toi une salope si tant est que tu faisais ça par désir et pas pour faire plaisir au mec.

J’avais lu un paquet de romans érotiques. Je savais comment ça fonctionnait là dedans, je me donnais du plaisir toute seule depuis ma plus tendre adolescence, les doigts dehors, dedans, je savais comment enfiler une capote, j’étais aussi prête et entraînée qu’un commando de para priapiques alors PUTAIN ON Y VA LA !!!! MOTIVES MOTIVES HOP HOP HOP.

Parce que tu vois, moi, le moi, le sexe, j’avais cette sorte d’intuition que j’étais faite pour ça.

Et effectivement à l'instant même où il a soulevé mon t-shirt pour me tâter les mamelons, j’ai lancé une alerte enlèvement sur ma pudeur. Il est tendre il est touchant il est respectueux. Il a une trique de fou.

Mais rien. Il rabaisse mon t-shirt. Il rentre parce qu’il a des maths à réviser.

What the fuckin fuck ?!

Bon. Je pars en stage, loin. On est tacitement ensemble, il va m’attendre.

La tension monte, les SMS chauds, je passais ma vie au tabac de Senlis pour acheter des clopes et des recharges Mobicarte. Un mois comme ça.

Je me sens telle une Ariane sans son Solal, je fais des solos de mandoline interminables. Je compte les jours.

Je débarque début août à la gare, il est là , on fait style on se balade en ville pour la forme, on va se peloter dans un jardin public et on se fait virer par les mamounes et on finit dans son studio. Je me désape joyeusement à toute vitesse, youhouhou, je saute sur le lit, il se jette sur moi CA VA VENIR CA VA VENIR.

Il me fait le premier cunnilingus de ma vie, je décolle en 5 minutes et encore et encore et encore c’est juste le truc le plus fabuleux du monde, il met ses doigts partout c’est le plan orsec dans mon vagin content, c’est tellement l’inondation là dedans que ça va rentrer comme dans du beurre (on a les expressions qu’on peut à 19 ans).

Il se relève, me tend de la flotte me dit que je suis belle qu’il m’aime que je lui ai manqué et que c’est l’heure de me ramener chez mon papa.

WHAT THE FUCKIN FUCK !!!!!!!!

Ça continue un peu sur le même moule pendant le mois suivant.

On devient les Experts du Tripotage Outside Dans Les Coins Sombres, qu’on appelle aujourd’hui rabicoins, je te jure que maintenant quand je passe sous les remparts de la ville où vit mon père j’ai un petit sourire en coin, je pense aussi pouvoir éditer un guide du sexe outdoor du campus universitaire de Strasbourg, il n’y a pas une porte cochère qui ne se souvienne pas de mes soupirs.

Je fais des pipes gourmandes, des pipes au thé, des pipes à la bière, je le branle planquée sous les tables des restaurants, on s’applique de la crème solaire dans tous les coins et les recoins, je mets même plus de culotte sous mes jupes parce que bon on sait tous les deux comment ça va finir mais : toujours pas de zouzou de la zouzoute comme disait un directeur de colo dans son discours de prévention sexuelle aux ados.

Je n’en PEUX PLUS.

Fin août, donc, on rentre de vacances. Pour couper la route, mon père décide de faire halte chez ma grand-mère pour passer la nuit. Elle est prévenue, Julie vient avec son copain, c’est tout naturellement qu’elle nous a préparé le grand lit dans la grande chambre. Tout le monde se couche, elle referme la porte sur nous en nous souhaitant bonne nuit. La clé de la porte est à l’intérieur.

Moi j’ai dû lui faire comprendre avec les yeux que bon cette fois ci fallait pas se foutre de ma gueule quoi. Ou quelque chose d’approchant. Le regard qui crie braguette.

Il me dit d’un air malheureux : j’ai pas de capotes.

(Musique de la défaite du Juste Prix. Polom polom pom.)

Je sais pas où est la pharmacie la plus proche et dans ce bled, pas sur qu’il y ait un distributeur.

On aurait pu attendre, oui. Mais le lendemain, mes règles devaient arriver et non, c’était plus possible quoi.

Alors voilà . J’allais y aller freestyle, monter à cru, en faisant attention. Sans la moindre once de culpabilité, alors que je suis la génération SIDA et qu’on ne nous a parlé que de ça dans mon adolescence.

J’ai eu juste assez mal pour me rendre compte que c’était fait. Un petit pincement, comme quand tu te coince le doigt dans une porte tu secoues la main en faisant ouche ouche ouche (j’ai gardé cette habitude inconsciente de secouer la main verticalement quand je parle de sexe) et après tu vas te laver le ventre qui colle dans la salle de bains et essayant de ne réveiller personne. Tu te regardes dans le miroir et tu n’as absolument pas l’air différente. Non, ça se voit pas. Tu éclates de rire dans tes poings. C’était donc ça ? Pas de quoi en faire un plat. C’était plutôt drôle en fait. Plutôt chouette.

Les 2mn30 les plus mignonnes de la Terre.

Quand je suis retournée me coucher et que je l’ai vu pleurer doucement je me suis rendu compte que pour lui, ça n’avait été ni drôle ni chouette, mais que la responsabilité de m’avoir fait ça et et en plus de me l’avoir fait sans me traumatiser, tout d’un coup, la pression était retombée, il était juste très très ému, très très heureux et très très soulagé.

Et j’ai compris que c’était ça le sexe en fait : tendre, mystérieux, simple, sauvage, naturel, une soif facile à étancher, plein d’amour, qu’il n’y avait pas besoin d’amour non plus, que je pouvais faire tout ce que je voulais sans jamais avoir honte, qu’on pouvait recommencer autant qu’on voulait et que ça serait jamais pareil, que je ne m’en lasserai pas et que j’allais adorer apprendre.

Chanter à voix brisée

“Take me and dry the rain the rain the rain the rain ho”

(The Beta Band – Dry The Rain)

Je fais un geste rageur épuisé et impuissant du bras en direction du titre joué par mes enceintes parce que je veux signifier que j'en ai assez d'être debout tout le temps contre vents et marées est-ce que tu veux bien avoir la gentillesse de sécher toute cette eau même si tu n'es qu'un homme ?

C'est marrant, enfin non, pas marrant, fais l'effort d'utiliser des mots moins génériques, merde, réfléchis, reprends, cisèle, sois précise dans ce que tu évoques, concentres toi, c'est important.

Ce n'est pas marrant c'est un cataclysme.

J'ai dis que j'ai été violée et ça me met en colère et je mets Douce de Clara Ysé qui résume exactement ce que je ressens et j'apprends la chanson par cœur pour la chanter à voix brisée.

Je dis que l'emprise fut, que j'y ai cédé, que j'en ai été victime, qu'on m'a enfoirée avec des gestes, des regards et des mots décisifs qui m'ont ôté tout consentement éclairé et quelque chose a été cassé dedans.

Je dis de ne pas avoir peur de mon désir, parce que malgré la noirceur qu'il contient dedans il y a l'abandon, la confiance et la joie anticipée. Et quand la lumière est revenue je l'ai regardé en face et j'ai fais cadeau du désir blanc.

Me with nothing to say and you with your autumn sweater.

(Yo La Tengo – Autumn sweater)

Les lieux uniques partagés.

J'avais commencé un long dialogue de plusieurs années avec un fichier texte qui évoquait, en substance une règle que je m'étais fixé et que je me morfondais d'avoir transgressé : ne pas emmener quelqu'un d'important dans un endroit que j'avais aimé avec quelqu'un d'important d'avant.

A cause des carambolages émotionnels qui remontent et qui se mélangent mal avec la situation du moment.

Cette règle du lieu unique est impossible à appliquer à Paris, qui est une ville de “coins” où chacun.e a ses souvenirs.

En conséquence j'arpente avec l'un ces rues partagées avec l'autre, la mémoire des murs est là, douce-amère, je la respire, je la recrache, elle a une saveur. C'est le même menu avec un goût différent.

Est-ce que c'est meilleur ? Acquiescer est trahir, recouvrir une histoire comme on lisse du bitume sur un trou dans la route n'est pas respectueux.

Oui j'ai aimé la petite place en haut de Gambetta avec toi, avoir les miquettes en dévalant la pente, t'admirer qui pédalait devant moi sans les mains et sans peur, l'odeur du chlore de la piscine Pailleron sur ta peau, Belleville et Menilmontant quand tu y habitais.

Je ne les aime pas moins depuis que tu es parti, je constate avec mélancolie que tu ne m'as pas rendu ces endroits intacts. Il me semble que tu me les as laissés en dépôt, pour atténuer mon chagrin et pour que je puisse l'offrir à quelqu'un d'autre.

Peut être qu'il en est des villes comme de la joie, qui se transmettent à travers les gens qui s'embrassent aux feux rouges.

L'impression de fin du monde est de moins en moins imminente.

Disons que : l'impression est advenue.

Je me sens complètement dissociée entre cette personne compétente, capable de prendre chaque jour les bonnes decisions, de trouver le bon chemin vers la fin de la journée, de faire toute sortes de projets sérieux, constructifs, d'apporter du bien être, de m'améliorer, de me cultiver, essayer de faire sens, garder le vivant, la joie, les amitiés, l'espoir, la famille, l'amour intacts.

Le métier aussi, si facile, qui rentre, qui colle, ho, je me plains, mais c'est bien naturel. Deux fois naturel, du théâtre, une conversation, un peu de méthode. Ce qui serait moins facile, c'est d'en changer.

Comme toujours.

Parce que si je regarde l'autre face, je suis cette inconnue qui danse en slip en attendant que tout s'écroule.