I'm haunted by your eyes and how long they've been crying
[Au revoir Simone – Shadows]
La neuvième chambre est au sommet d’un immeuble du 13e arrondissement. Les deux premières années, je la partage deux week-ends par mois parce que j’ai décidé de ne pas vivre avec mon mari.
Lorsque je n’ai plus d’argent pour payer les allers retours en TGV et que je suis menacée de divorce avec sursis à cause des malentendus relationnels engendrés par la vie de couple à distance, je déménage avec deux sacs de voyage, 16 mois de droit au chômage et tout l’espoir dont je suis capable.
Au début de ma vie parisienne, je comprends assez rapidement que ce type d’appartement n’est pas prévu pour y vivre à deux, en tout cas de la façon dont moi, j’habite les chambres.
On y dîne rarement, on n’y prend pas de petit déjeuner, on n’y reste pas des heures à lire sur le canapé, il est indispensable de passer son temps dehors, dans la ville, la foule, les bars, les restaurants, les musées, les cinémas, et la fureur de tous ces plaisirs rapides dont je n’ai pas les moyens.
Quand mon mari part travailler, je peux hanter paisiblement la neuvième chambre et pleurer jusqu'à ce que mes yeux me fassent mal. Prise de culpabilité et bientôt d’ennui car je n’ai pas apporté mes livres, je ne sais pas faire marcher la console de jeux, j’ai du mal à comprendre comment utiliser l’abonnement au câble, je sors d’abord nager à l’heure bénie de l’aquagym des retraitées.
Ensuite, je fais une sieste et j’enchaîne avec plusieurs heures de marche à pieds dans la rive gauche peu à peu gagnée par l'hiver, les mains dans mes poches crevées selon un parcours exploratoire que j’ai lu dans un livre : deux fois à gauche, cinq fois à droite et si je me perds je vais dans un métro.
Je prends des photos des tags avec mon téléphone, notamment celui de cinq hommes en costume cravate pendus à un téléphone filaire, je le trouve cruellement ironique à mon encontre, car je viens de refuser un contrat de gestionnaire de bases de données pour BMW à Saint Quentin en Yvelines. Je ne veux pas prendre un RER tous les jours, quand après plusieurs semaines j'ose le dire à mon mari, ça le met dans un état de déception effroyable, parce que lui, le RER c'est sa seconde maison, pourquoi est-ce que je ne participe pas à l'effort financier conjugal afin qu'on puisse partir en Thaïlande ou en Australie ou déménager dans un deux pièces à Ménilmontant ?
Je n'arrive pas à lui confier que ça me consume de tristesse de me projeter dans cette vie là, j'ai quitté la huitième chambre, mon travail et mon vélo joyeux pour ne pas le perdre lui, mais le RER pour m'enfermer dans une tour vitrée, je ne peux pas, ça me glace, j'ai envie de quitter le monde, d'ailleurs je l'écris à ce moment là, il reste des opiacés de mon entorse de la cheville, si j'en prenais plusieurs, ou bien si je disparaissais pour refaire ma vie avec un RSA dans une sous préfecture avec une gare et des pistes cyclables, qui s'en soucierait ?
Je marche encore, tout le printemps. Pendant mes marches je pense aux garçons de la huitième chambre. Ils me manquent, j’aimerais faire l’amour plus souvent, mais mon mari ne veut plus être le mien, alors à la fin de l'été il s’en va et je reste seule dans la neuvième chambre avec le chaton que nous venions d’adopter, sans bail à mon nom ni revenus, mais protégée par le code civil et par la pension alimentaire qui réglera la moitié de mon loyer jusqu’à ce que je trouve un CDI.
En novembre lorsque je finis par rentrer de cette longue nuit de terreur où tant de gens sont morts, par la fenêtre de la neuvième chambre, je vois luire une petite bougie dans l’immeuble en face, et plusieurs autres finissent par s’allumer, et plus loin encore, jusqu’à Ivry, et je retrouve l’espoir parce que tous les soirs il y aura un petit chat qui m'attendra maintenant.
Je change tous les meubles de place, et je décide que lundi je prendrai le RER pour commencer ma formation de mécanicienne et que je ne pleurerai plus, malgré le manque d'argent, malgré la faim le soir, quand je dîne d'une tartine en regardant Poupougne manger ses croquettes premium pour bien grandir, malgré mes mains écorchées, malgré les humiliations au CFA et dans l'atelier.
Il arrive enfin ce jour de juin où, comme celui de novembre, tout explose en même temps, une manif, le jugement de divorce, mon diplôme, la réponse du magasin de sport pour le CDI, un mec intéressant avec qui j'ai enfin un rencard et la perspective d’une dixième chambre.