Fils et Mailles

sébastien

La séance de kinésithérapie est passée, ainsi que le repas au restaurant thérapeutique. Séb était un peu dans les nuages. Ses compagnons de table l’ont trouvé moins attentif que d’habitude.

De retour dans sa chambre, allongé pour une sieste, il ne cesse de repenser à sa vision concernant Valérie. À sa réaction. Elle est entrée, elle aussi, dans les constellations de son ciel.

Un écheveau invisible la relie désormais à Naïma et à Virginie.

En début d’après-midi, les yeux fermés, il entend la porte s’ouvrir avec douceur. Le parfum qu’il reconnaît dessine aussitôt l’image mentale de sa mère.

Il fait semblant de dormir encore un peu, tout en l’observant presque à travers ses paupières. Son dos est légèrement voûté. Elle semble porter un lourd fardeau.

Elle rapproche la chaise près du lit, se positionne tout à côté, presque en vis-à-vis.

Séb ouvre les yeux.

– Coucou, mon chéri.

J’ai croisé Valérie, ta kiné. Elle est très sympathique. Elle m’a parlé de toi et m’a dit que ça se passe toujours bien avec toi.

Regarde… j’ai trouvé le nouveau CD de ton groupe préféré. L’équipe te le passera. Le matin, ça va bien te réveiller, haha.

Puis elle marque une pause. L’atmosphère se grise.

Séb ressent une étreinte dans son cœur. Il voit bien qu’elle fait tout ce qu’elle peut pour paraître sereine.

Elle garde le silence un moment. Son avant-bras repose sur le rebord du lit, tout près du sien.

Alors, dans un élan du cœur, Séb parvient à mobiliser sa main. Il la fait glisser jusqu’à entrer en contact, délicatement, avec la peau de sa mère. Et il articule :

– Je t’aime, m’man.

Sa mère se redresse brusquement. En pleurs, de surprise et de joie, elle l’enlace tendrement.

Dans son élan, elle appuie sur le bouton rouge pour avertir l’équipe de ce qui vient de se produire.

Sarah entre, écoute, sourit.

– Oui… c’est vraiment très encourageant. Séb commence à donner de petits signes très positifs. Et c’est super que vous l’ayez constaté vous-même.

La journée se termine. L’équipe de nuit est désormais là, en train de faire les transmissions.

Mais cette fois, Naïma met plus de temps à arriver. Comme la nuit où elle lui avait dévoilé la signification de son tatouage.

Elle a gardé la 418 pour la fin.

Ce soir, elle va annoncer la fin de son remplacement. Son départ en camping-car vers une autre destination.

– Séb… je n’oublierai pas ce remplacement. La chambre 418. Mon ami Séb.

Elle sourit, puis ajoute, en désignant la constellation gravée sur son tatouage :

– Et nous allons rester connectés.

Quand Naïma quitte la chambre, Séb ferme les yeux. Les murs ne sont plus tout à fait des murs. Quelque part, dans la nuit colorée, les constellations l’attendent.


FIN

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La nouvelle des progrès de Séb s’est propagée dans le service. Même les patients sont au courant. Sébastien acquiert un véritable capital sympathie auprès de toutes et tous.

Le rush dû à la grippe s’estompe petit à petit.

C’est lundi, et la kinésithérapie reprend après l’interruption du week-end.

Cyril est de retour. Un Musclor un peu palichon. Malgré ses traits marqués par la fatigue, il reste d’humeur égale, agréable, fidèle à lui-même.

C’est l’heure. Direction le plateau technique, où il emmène Séb retrouver Valérie.

– Hey, bonjour Séb ! Ça va ? Comme un lundi, pas vrai ?

On va commencer cool, par des mobilisations douces. L’objectif est de conserver l’amplitude de tes articulations. Allez, on y go ?

Clignement d’yeux. Depuis Nantes, Séb n’a plus prononcé de mots.

Valérie est dynamique, souriante, professionnelle. Mais à l’intérieur, ça lui coûte terriblement. Elle pleure en silence.

Son mari est en phase terminale d’une tumeur cérébrale. Ce grand et beau gaillard, sportif, a pris tout le monde de court lorsque la maladie s’est déclarée.

Dans leur serment d’amour, échangé il y a longtemps, il lui avait dit : « Si jamais… » Rien ne les séparerait.

Séb est un peu songeur, ailleurs. Dans sa rêverie, il voit une scène aussi irréelle qu’inattendue.

Un homme grand, jeune, sportif, s’adresse à Valérie.

Il lui dit : « si jamais… » Mais Séb n’entend pas la suite.

Valérie se retourne souvent, brièvement, baisse la tête, fait mine de remettre une mèche de cheveux en place.

Elle prépare le verticalisateur et s’approche de Séb pour le transfert. Et là, tout près, Séb échappe ces mots :

– Si jamais…

Valérie se mord les lèvres. D’un air concentré, elle commence à incliner le verticalisateur sous un certain angle.

– Oups, Séb… j’ai oublié le tensiomètre. Je vais vite le récupérer au local technique…

En réalité, le tensiomètre était là, tout près. Mais elle ne l’avait pas vu.

Au bout d’un moment, elle revient. Ses yeux ont rougi.

– Allez, Séb, on reprend !

Elle lui malaxe doucement l’épaule. Comme un remerciement.

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Les jours ont passé, et Sébastien a progressé.

Nous sommes en pleine période hivernale. La grippe a éclairci les rangs. Aides-soignantes et infirmières manquent à l’appel, parfois sans remplacement. Le service tourne autrement. Chacun s’entraide, comme il peut.

Ce matin, ni Sarah ni Cyril ne sont là.

Sébastien perçoit une agitation inhabituelle dans le couloir. Les pas sont moins réguliers, les voix moins feutrées. L’ensemble manque de la précision habituelle, comme si la mécanique s’était déréglée.

La porte s’ouvre.

Virginie entre, accompagnée de Naïma.
Sébastien est surpris. Et pourtant, quelque chose en lui l’est moins. Cette nuit encore, il a « voyagé ». Et dans ce voyage, il a vu Virginie.

Elle était chez elle, tôt le matin, un mug de thé vert brûlant entre les mains pour se réchauffer. Dans la chambre, son compagnon dormait encore. Elle, en revanche, était éveillée.

Elle rêve de devenir puéricultrice.
Une opportunité de formation s’est présentée. Une vraie chance. Mais loin. Trop loin.

À Nantes.

S’éloigner de sa famille, de son compagnon, de ses amis… Le choix la paralyse. Périgueux–Nantes, ce n’est pas le bout du monde, mais elle a peur d’y perdre ce qui fait sa vie aujourd’hui.

– Bonjour Séb !

Elle sourit.

– Ah… tu es surpris de nous voir ce matin, hein ? Tu sais, la grippe fait des ravages ces jours-ci.

Sébastien est surtout happé par la présence de Naïma. Elle a bouleversé son univers. Avec elle, le monde s’est déplacé, comme si une autre lecture de la réalité lui avait été offerte.

Virginie, elle, est avenante. Fidèle à elle-même. Mais Séb perçoit autre chose : une tension discrète, une préoccupation sourde.

Pendant les soins, Virginie aide Naïma à l’installer confortablement pour le petit-déjeuner. Soudain, sans prévenir, un mot surgit dans l’esprit de Sébastien.

NANTES

Il ne le voit pas. Il l’entend.
Le mot résonne, clair, précis. Et avant même qu’il ne comprenne ce qui se passe, sa bouche s’ouvre.

– Nantes.

Le silence tombe dans la chambre.

Sébastien ouvre grand les yeux, surpris par sa propre voix. Virginie se fige, interloquée.
Il a parlé.

Et plus encore : il a répondu à la question qui la rongeait.
Au travail, personne n’était au courant.

Quelque chose se relâche en Virginie, comme si un poids venait de glisser de ses épaules.

Sébastien, lui, est fou de joie. Son cœur bat vite. Il fixe Naïma, qui feint la surprise – à peine. Juste ce qu’il faut.

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Naïma a quitté la chambre.

Séb se sent tellement bien. Son tatouage est gravé dans son esprit. Il en admire la beauté, mais surtout le sens.

Rêve-t-il ? Est-il éveillé ?

Il est dans cet état intermédiaire où le rêve n’a plus besoin de fermer les yeux.

Les couloirs devraient être sombres, mais ils ne le sont pas. Ils sont baignés de couleurs douces qui dansent.

Cette nuit, la lumière est transformée. Des points lumineux flottent çà et là, dispersés comme un ciel en train de se composer. Des constellations presque palpables.

Séb avance.

Il est sur ses jambes. Il ne force pas. Il n’y a ni douleur, ni effort, ni crainte de tomber. Le mouvement est fluide, naturel, évident, comme s’il avait toujours su marcher ainsi. Son corps obéit sans bruit, sans résistance. Il traverse un mur sans même y penser. La matière ne s’oppose pas. Elle le laisse passer.

Plus loin, il passe devant la permanence. La lumière y est plus dense, plus concentrée.

Doudou est là, avec Naïma. Ils prennent une pause, une infusion, quelques mots échangés à voix basse. Puis l’activité reprend. Des gestes précis, familiers, répétés mille fois. Ils rangent, ils écrivent, ils veillent. Naïma prépare une perfusion.

Le bip à la taille de Doudou vibre. Son regard se tourne vers une lumière rouge qui clignote, là-bas. Il se met en mouvement.

Séb s’arrête un instant. Il le regarde faire.

Il y a, dans cette agitation silencieuse, quelque chose de rassurant.

La nuit peut continuer. L'équipe de nuit veille.

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La journée n’a été qu’une attente. Naïma reprend ce soir. Sébastien le sait.

Il y a cette atmosphère étrange, si particulière.

Ce tatouage, énigme persistante. Et puis ce bien-être incompréhensible, malgré les circonstances.

Vient le moment d’agitation du soir, quand l’équipe de jour prépare les patients pour la nuit.

Agitation aussi dans le cœur de Séb. Il a hâte de la revoir, de percer le mystère. Les lumières du couloir se tamisent.

L’équipe a rejoint la salle de permanence. Il n’est pas le seul à attendre l’arrivée de la dream team.

Ils doivent être là en ce moment, à prendre la relève, noter les transmissions.

Puis les chuchotements dans le couloir, les soignants qui se dirigent vers les vestiaires. Maintenant, la vie de la nuit commence.

Séb entend le discret roulis du chariot. Les haltes. Les paroles feutrées, en mode mineur.

Puis enfin, une main pousse doucement la porte de sa chambre. Il avait trouvé le temps long.

– Bonsoir Sébastien. Je peux t’appeler Séb, comme ils le font dans l’équipe de jour ?

Clignement d’yeux. Cœur battant.

– Je termine mon tour par ta chambre. Je t’avais promis de passer un peu plus de temps pour t’expliquer ce que raconte mon tatouage. Il avait l’air de beaucoup t’intriguer, vu la façon dont tu le regardais.

Clignement d’yeux. Oh que non, il n’a pas oublié !

– Je vais d’abord faire les soins et te positionner confortablement. D’accord ? Clignement d’yeux.

– Ok. On fait les choses dans l’ordre. Naïma, le visage paisible et attentif, dispense les soins.

Séb ressent, comme la veille, cette chaleur, ce bien-être. Presque un abandon.

– Voilà, Séb. Tu es prêt pour une bonne nuit. Maintenant, avant de te laisser te reposer, je vais te raconter un peu la signification de mon tatouage.

Clignement d’yeux.

Naïma voit qu’elle a toute son attention. C’est palpable.

– Tu vois cet arbre avec ses racines profondes et son tronc qui s’élance vers le ciel étoilé ? Pour moi, c’est bien plus qu’un ornement. C’est un symbole.

Les racines, ce sont les miennes. Le pays d’origine de mes parents. Ma mère, mes sœurs, ma famille, mes amis.

Et mon père… est là-haut, dans les constellations. Il n’est plus ici-bas avec nous. Je ne suis pas triste de te raconter ça ce soir. Parce que ce tronc que tu vois nous relie en permanence.

J’ai été très malheureuse à la perte de mon père. Je l’adorais. Je l’adore toujours.

Ce tatouage, c’est le témoignage que le temps n’existe pas.

Je reste connectée à lui en permanence. Tu vois ces constellations ? C’est un peu comme une toile. Comme Internet.

Et puis je ne suis pas seulement connectée à lui. Je le suis aussi à ma famille, à mes amis.

Tu sais que je vis dans un camping-car ? Je parcours le pays et je fais de nouvelles rencontres.

Dans ma constellation, il y a aussi certains des patients que j’ai croisés. Ils ont naturellement intégré mon monde.

– Peut-être qu’on se croisera encore… même quand je serai repartie vers une autre mission d’intérim ?

Naïma sourit, se lève doucement.

Elle a remarqué les yeux fixes et humides de Séb.

Il est déjà en train d’entrer dans son monde, dans son ciel.

Quand elle referme la porte, Séb n’est plus tout à fait là.

Le temps s’est élargi.

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Peter est assis dans son fauteuil roulant près de Séb. Après un bref silence il dit :

– Tu sais, je me rappelle une histoire avec mon petit-fils, Damien. Il a eu son premier vélo cet été. Tout fier, il voulait absolument l’essayer de suite, dans la rue devant la maison. Une pente douce, mais... eh, une pente quand même.

Séb, immobile, fixe Peter, intrigué.

– Alors voilà mon Damien qui se lance, hilare, à fond dans la descente. Mais... les freins. Trop durs pour ses petites mains. Il voit le panneau tout en bas, et là... il comprend comment ça va finir.

Moi, je le regarde depuis la terrasse, mais sa mère, elle, comprend tout de suite et se met à courir derrière lui. Sauf qu’en courant, elle perd une de ses sandales – tu vois le genre, des petites sandales d’été.

Peter rit doucement.

– Elle arrive en deuxième position, forcément. Damien a fini sa course juste à côté du panneau, patatras sur le trottoir. Pas de gros bobo, juste deux éraflures et une bonne dose de honte.

Peter s'interrompt, sourit un instant.

– Ça me fait rire maintenant, mais sur le moment, c’était une scène digne d’un dessin animé.

En revenant vers la chambre 418, Naïma ralentit le pas. La porte est entrouverte, et une voix résonne doucement à l’intérieur. Elle fronce les sourcils : Sébastien est aphasique, et les visites sont terminées. Qui peut bien être là ? Intriguée, elle pousse doucement la porte. Elle trouve Mr Lawson en sa compagnie.

Elle avance doucement pour ne pas perturber la quiétude de la chambre.

Ses cheveux courts sont un peu ébouriffés et sa blouse légèrement froissée après son tour de nuit.

Elle salue Peter avec un sourire :

  • Je vois que vous tenez compagnie à Sébastien. C'est cool mais il est temps que je m'occupe un peu de lui maintenant.

Peter manœuvre son fauteuil et fait un signe à Séb avant de s’éclipser.

  • Bonne nuit, Séb. Je repasserai demain, si tu le veux bien.

Naïma se tient debout près de Séb, à une distance respectueuse.

  • Si tu veux bien, on peut se mettre d'accord sur un moyen de communiquer. Par exemple, pour me dire oui tu clignes des yeux une fois simplement. Si c'est non, tu fermes les yeux une seconde on va dire. Tu es d'accord ?

Séb cligne des yeux. Apparemment c'est bon.

Pour vérifier que nous nous sommes bien compris :

  • Est-qu'il est midi ?

Séb ferme les yeux une seconde pour dire non.

  • On est bien d'accord, plaisante Naïma. Veux-tu que je t'arrange un peu mieux ?

Séb cligne des yeux. Naïma ne le voit pas, mais il sourit dans son cœur. Finalement cette jeune femme n'est pas une Tatie Danielle. Au contraire !

Pendant qu’elle le positionne, ses gestes sont précis, doux et rassurants.

Séb ressent pour la première fois depuis longtemps autre chose que la mécanique des soins quotidiens. Il perçoit la douceur d’un toucher qui ne se contente pas d’être efficace, mais qui porte en lui une chaleur inexplicable. Une chaleur qui, sans bruit, vient fissurer l’isolement dans lequel il était enfermé.

Séb découvre son tatouage tandis qu'elle le mobilise. Il est intrigué par ces motifs. Naïma s’en aperçoit et commente avec un sourire :

-Tu te demandes ce que ça raconte ?

Séb cligne des yeux. Bien sûr qu'il veut savoir!

  • D'accord je te le dirai, mais pas ce soir. J'ai été un peu lente le temps de m'adapter au service, mais la prochaine fois je serai mieux organisée et je te parlerai de ce tatouage.

Je te souhaite un bon repos et de beaux rêves. Je passe régulièrement dans la nuit dans les chambres pour jeter un coup d'œil voir si tout va bien.

Une fois Naïma partie, Séb est submergé par une vague d’émotions : un mélange de sérénité, de curiosité et de quelque chose d’indéfinissable qu’il n’avait pas ressenti depuis longtemps.

Alors qu’il s’endort, les sensations de ce contact persistent, comme une empreinte invisible sur sa peau. Les motifs du tatouage demeurent derrière ses paupières, emportés dans un éclat lumineux qui doucement le transporte ailleurs dans un autre temps.

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Jaja et Cyril se sont occupés de moi et je suis presque prêt pour la nuit.

Une main à peine plus appuyée sur mon épaule, Jaja me souhaite une bonne nuit.

Au pas de la porte de la chambre, Cyril se retourne vers moi et me fait un signe de la main accompagné d'un clin d'œil amical.

Il se dirige vers la chambre suivante...

J'entends l'activité soutenue dans le couloir. Voix inter jetées pour demander de l'aide ou à la recherche d'un élément qui manque pour réaliser un soin.

Plus tard le bruit va se transformer en voix basses feutrées et en murmures durant la nuit.

Des bruits de sonnettes par ci par là.

Parfois une voix de l'équipe qui s'échappe plus fort qu'il ne faudrait.

Mais on n'en est pas là.

À présent une chappe tombe dans le service qui se met en mode nuit.

L'équipe est arrivée au bout de ses forces pour cette journée.

Tout le monde ou presque est dans la salle de soins. Il y en a qui ont le regard plongé dans leur smartphone. Ils sont déjà un peu ailleurs. D'autres parlent d'événements qui ont marqué la journée, qu'ils soient funs ou tristes.

De temps en temps un regard pointe dans la direction du couloir à travers la vitre de la salle dans l'espoir de voir apparaître le duo de l'équipe de nuit.

C'est Doudou cette nuit. Un aide-soignant baraqué avec un mental solide. Toujours jovial. Il est de toutes les situations et hyper compétent. On peut s'appuyer sur lui.

Et le voilà enfin ! On le reconnaît de loin, dans la lumière tamisée, accompagné de l'IDE de nuit. C'est un soulagement ! Les voilà tous les deux !

Il arrive quelquefois qu'un soignant soit manquant pour la relève. Son homologue de jour doit rester jusqu'à ce qu'une solution soit trouvée...

Mais ce soir c'est bon. L'équipe de nuit est au complet. À côté de Doudou marche Naïma, la nouvelle infirmière de nuit.

Jaja l'a déjà croisée quand la coordonatrice l'accueillait l'autre jour et lui présentait l'établissement et le service.

Cyril se rappelle que Jaja lui avait parlé d'elle...

  • Bonsoir l'équipe ! dit Doudou. Je vous présente Naïma qui commence cette nuit.

  • Oui, mon prénom est Naïma, enchaîne-t-elle. Je suis ici pour quelques semaines, peut-être plus. J'ai un CDD de deux mois. Je suis disons une infirmière itinérante. Je vis dans un camping-car. C'est un peu court comme présentation mais vous devez être fatigués et si on faisait les transmissions? C'est juste le premier contact. On apprendra à mieux se connaître en travaillant ensemble, vu que je ferai aussi des horaires de jour.

Naïma fait déjà impression.

C'est une jeune femme qui n'est pas spécialement belle mais il émane d'elle de l'assurance, de la douceur et de la fermeté à la fois dans sa manière d'être. Ses cheveux sont courts, noirs et un peu en désordre.

Sur son bras gauche, un tatouage s’étend de son épaule jusqu’à son poignet, mêlant des éléments célestes et terrestres. Il n'est pas courant comparé aux thèmes les plus représentatifs.

À la base, près de son poignet, un arbre de vie aux racines puissantes, presque nerveuses, qui semblent s’enfoncer dans une terre invisible. Un tronc est fin et solide, s’élançe vers le haut.

À mi-hauteur, les branches de l’arbre se déploient. Au lieu de feuilles, ce sont des constellations qui brillent dans un ciel nocturne stylisé. Des étoiles lumineuses, reliées par de fines lignes d’encre blanche ou dorée et dessinent des formes reconnaissables comme la Grande Ourse ou Orion, mais aussi des constellations inconnues sauf de Naïma.

Ce tatouage semble raconter une histoire, celle d'un être profondément enraciné, mais toujours tourné vers les étoiles, en quête d’ailleurs. Il incarne l’équilibre entre stabilité et exploration. Le symbole de la personnalité de Naïma.

L'équipe de jour qui était prête à détaler pour regagner ses pénates reste un moment intriguée. Pour l'une la gêne, pour l'autre le charme, le sentiment de quelque chose d'autre.

  • C'est de l'art ton tatoo ! dit Virginie. Vraiment réussi !

En effet Virginie est sensible à cela. Elle a un magnifique mandala coloré tatoué à son épaule, mais il n'est visible que si elle tire un peu sur la manche courte de sa tunique. Elle aimerait bien être copine avec elle.

Les transmissions se déroulent chambre par chambre. Les problèmes rencontrés dans la journée avec tel ou telle. Tous n'ont pas de surveillance particulière.

  • Chambre 418. c'est un jeune tétra de dix-huit ans victime d'un AVP, blessé médullaire avec trauma crânien et coma consécutif. Il est dépendant pour les AVQ, aphasique mais il comprend ce qu'on lui dit. Il est alimenté par voie orale en mixé lisse et eau gélifiée.

Le traumatisme est assez récent donc on peut espérer de petites améliorations.

Sur le plan psychologique il est triste et déprimé. C'est un peu notre chouchou du service.

En journée il reçoit quelques visites : sa mère, des potes. Mais comme la communication est difficile et émotionnellement pénible, elles ont tendance à s'espacer.

  • Voilà, dit Virginie. On a fait le tour du service. On te souhaite bon courage pour cette première nuit.

  • Et bien merci pour votre accueil répond Naïma. On va commencer par faire le tour des chambres pour les médocs de nuit. Hein Doudou ?

  • Et oui, il va falloir commencer. Allez go ! dit Doudou.


( Certains êtres ne font que passer, mais leur lumière change à jamais ceux qu'ils croisent. )

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La salle est grande. Cyril m'a emmené sur le fauteuil roulant et il m'a confié à Valérie.

Elle m'a accueilli avec son sourire rayonnant.

  • Ah voilà Séb !

La journée a été pénible et je suis triste. Toujours les mêmes répétitions.

Sarah était de repos aujourd'hui.

Ma daronne est venue me rendre visite. Elle a les yeux cernés. Elle a dû pleurer. Est-ce à cause de moi ?

Aujourd'hui on a essayé un nouveau truc.

On m'a amené à la salle à manger pour la première fois. Moi qui pensais qu'il n'y avait que des vieux, j'ai été surpris.

J'ai un fauteuil totalement sur mesure qui me cale de tous les côtés avec même un appui-tête. Il est assez grand, un peu l'ampleur d'un transat.

L'équipe soignante m'a choisi une table qui me sera assignée. On n'y est que trois car je prends pas mal de place.

C'est Jaja une aide soignante qui va me donner la becquée. C'est un moment intense pour les soignants. Beaucoup à faire en un temps limité quand-même.

Mais Jaja elle prend le temps.

Bien sûr, j'ai un peu la honte. D'habitude on me fait manger dans la chambre et là c'est devant tous les autres estropiés de la vie. Mais je suis vite rassuré. Mes deux compagnons de table eux peuvent parler et franchement ça me distrait. Parlent de choses et d'autres, comme des discussions de comptoir. Ils racontent des blagues et me font des petits clins d'oeil amicaux. Jaja est un peu mon ambassadrice. Elle est mon soutien.

  • Bonjour messieurs ! Je vous présente Sébastien. Séb pour les amis ( sourire et petit clin d'œil vers moi ). Il a eu un accident de la route. Actuellement il est paralysé des quatres membres et ne peut pas parler. Mais il comprend bien ce que vous dites.

Puis Jaja se tourne vers moi :

  • Séb, je te présente Monsieur Duterrier Frédéric

  • On m'appelle Fred ( sourire )

  • Et Séb voici Monsieur Lawson Peter qui a choisi de vivre dans notre belle région.

  • Et bien moi, dit Frédéric, j'ai eu un AVC. Comme tu vois mon bras gauche ne fonctionne plus mais j'ai récupéré l'usage de ma jambe gauche. Ça n'a pas été aussitôt mais il faut beaucoup de patience... hélas.

  • Moi j'ai un genou tout neuf en titane à droite, dit Peter en parfait français avec son accent d'outre-manche. Je l'avais tellement usé en restaurant la vieille maison que j'ai achetée ici que je ne pouvais plus marcher sans – souffrir le martyre – comme vous dites en France.

Les présentations étaient faites. Fred et Peter m'ont raconté la raison de leur présence ici.

La conversation s'en est suivie entre Fred, Peter et notre combo Jaja/Séb. Des rigolades, des clins d'œil.

Le moment repas s'est bien passé. Et vivement demain midi!

Demain j'aurais pas le stress de la première fois.

Jaja me raccompagne dans ma chambre et avec Cyril m'installe pour une sieste après m'avoir fait les soins.

Jaja à Cyril :

  • Ce soir tu vas voir il y a une nouvelle infirmière de nuit que tu ne connais pas.

  • Et alors ?

  • Quand tu vas la voir tu vas être surpris.

  • Ah bon ? ( petit air malicieux )

  • Ne fais pas ton numéro de charmeur, petit coquin hein. À toi de te faire ton idée mais tu verras, elle est une peu spéciale...

Eux ils discutent et ne font pas attention à moi pendant ce temps. Je suis intrigué et me demande si c'est une bonne ou une mauvaise nouvelle pour moi. Ouais la question est – sympa ou Tatie Danielle ? Détrônera-t-elle Sarah qui pour moi est ... Sarah ?

J'espère juste qu'elle n'aura pas un air faussement compatissant comme on peut voir trop souvent.

Je sens que je vais y penser jusqu'à ce soir. Ça va tourner dans ma tête. J'en saurai plus d'ici là. Mes oreilles en mode radar guettent le moindre indice.

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Tout le monde est super avec moi.

Mais évidemment j'aurais aimé être ailleurs. J'ai dix-huit ans bordel. Je devrais être avec des potes, faire un petit game ou je sais pas moi, voyager.

La Thaïlande je rêverais d'y passer plusieurs mois.

Les femmes sont superbes là-bas, de sacrés p'tits lots comme dirait mon grand-père Pierro. Enfin bref...

La matinée est bien avancée et je n'ai encore rien fait. Toute l'équipe des soins s'est occupée de moi de A à Z.

C'est tellement humiliant de ne pouvoir rien faire de moi-même.

Avant, j'avais un corps affûté...un corps de rêve haha !

J'ai grossi. Je ne bouge plus. Ce que je mange n'a pas de goût ni d'odeur. C'est tout mixé avec aussi des médocs pilés ou liquides mélangés dedans.

Parfois je suis anéanti. Est-ce que je vais récupérer ? Mon état va peut-être empirer ?

J'aurais préféré mourir que d'être comme ça. Et pour combien de temps ?

Mais heureusement il y a Sarah, et puis Cyril et quelques autres.

Tiens, dans quelques minutes on va m'emmener en kiné.

Là-bas c'est Valérie qui s'occupe de moi. Elle est un peu plus âgée que Sarah. Elle est vive souriante et a une de ces pêches !

Son visage, son attitude, ne sont que bienveillance et fermeté. Elle est très pro. Elle me fait penser à ma grande sœur Cécile.

Elle me communique de l'espoir et j'ai envie de me battre pour ne pas la décevoir.

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