Dernière journée pour nous aux Utopiales. Courte journée d'ailleurs car nous avons quitté le festival vers 14h30. Même s'il est décevant de ne pas pouvoir assister à la soirée et à la journée de demain, la fatigue se faisant sentir, je fus tout de même contente de m'éloigner de la foule.
Dernière journée riche, cependant, et je ne regrette pas de m'être levée tôt.
Ce que je retiens de la journée :
– La formidable conférence Traduire le vocabulaire science-fictif qui a permis à l'auteur et traducteur Laurent Queyssi (lisez ses livres !) et à la docteure en géosciences Laure Laffont (sourde et membre de l'association STIM Sourd France) de parler de leur travail, de l'importance cruciale du contexte pour une traduction et, pour la LSF, de présenter le travail de création de vocabulaire fait par l'association. Étant moi-même passionnée par le travail des traducteurs et étant de plus en train d'apprendre la LSF, je dois dire que cette conférence a été absolument passionnante, en plus d'une vraie mine d'or de ressources sur le sujet.
– L'enregistrement de l'émission du Labo des savoirs présentée par Dounia Saez et consacrée au Chaos caché de l’harmonie en sciences, avec des intervenants de qualité également : Pierre Kerner (biologiste et vulgarisateur), Quentin Boëton – Alt236 (auteur et vidéaste), et Elodie Serrano (vétérinaire et autrice). Une émission très riche pendant laquelle la nature et l'utilité du chaos en sciences et en art a été beaucoup discutée.
– La dernière session de courts-métrages, très intéressante également. Je retiens particulièrement :
– Headache, de Björn Schagerström (Suède) : À la fois drôle, absurde et violent, il se passe dans un monde qui se résume à une usine de fabrication de pilules contre la migraine. Quand on rétrograde un homme du statut de producteur à celui de consommateur, sa rebellion est difficile à gérer par une équipe qui n'est pas habituée au moindre changement.
– AstroNots, de Andrew Seaton (Australie) : Une scène hilarante se déroulant pendant la phase précédent le décollage d'une mission cruciale vers Mars. Portée par 2 excellents comédiens au sens comique affirmé.
– Help me I’m Alien pregnant, de Sean Wallace et Jordan Mark Windsor (Nouvelle-Zélande) : Gros coup de cœur également pour ce film à la fois très drôle et sacrément crade, dans lequel une femme a du mal à faire comprendre à un personnel médical obtus qu'elle semble enceinte d'un alien.
Une journée passée sous le signe des courts métrages, puisque nous avons assisté à deux nouvelles sessions aujourd'hui.
Ceux qui ont particulièrement retenu mon attention :
Lost in the sky, de Simon Öster (Suède) : Un petit robot très attachant souffrant de la solitude et de l'absence de quelqu'un à sauver, une demoiselle en détresse et un choix déchirant. Les ingrédients sont réunis pour faire de ce court film sans paroles un moment particulièrement émouvant.
The Image Seller, de Donovan Richard (Québec) : Dans un étrange monde futuriste rappelant pourtant les années 70, un VRP vend du bonheur en boîte sous la forme de télés diffusant des images bien particulières. L'illusion est pourtant difficile à maintenir. Court métrage sans paroles, ironique et féroce.
Time Machine, de Zihan Gao (Chine) : Un film d'une incroyable beauté, dont l'intrigue se déroule dans un espace, à la recherche de la vraie nature de l'univers. Contemplatif, à la dimension philosophique marquée, il frappe par son magnifique esthétisme.
Duck, de Rachel Maclean (Angleterre) : Abusant du deep fake, ce film met en scène un jeune Sean Connery dans un univers à la James Bond, en proie à une Marilyn Monroe qui refuse de mourir... Loufoque, on y questionne la réalité des apparences avec humour.
Atom & Void, de Goncalo Almeida (Portugal) : un film qui met en scène une araignée perturbée par des vibrations, qui se décide à sortir de son terrier. Très joli et émouvant.
Island for Rent, de Salvatore Cubeddu & Elio Turno Arthemalle (Italie) : Et si le gouvernement Sarde avait pris une décision radicale : demander à tous les habitants de la Sardaigne de quitter l'île et de mettre les terrains en location en échange d'une rente plus que confortable ? Cela permet alors au pays de vendre ces espaces pour que les gens puissent y faire ce qui est interdit dans les autres pays. Ne serait-ce pas, paradoxalement, de créer une vraie nation ? Un excellent film, au sujet passionnant et aux acteurs impeccables.
Les Utopiales ont commencé pour de bon aujourd'hui et cela se ressent dans la fréquentation. Il a fallu parfois de la patience pour atteindre son but, mais l'énergie positive qui se dégage de ce rassemblement de professionnels et de passionnés est indéniable.
Temps forts de cette journée :
La première session de courts-métrages. Une programmation vraiment internationale que je n'ai pas toujours comprise, certains choix m'ont laissée dubitative. Je retiens cependant particulièrement :
Factory Drop, de Petja Pulkrabek (Allemagne). Un récit dystopique se passant dans un univers aliéné et désolé, d'une grande poésie. Sans aucune parole, les émotions sont transmises par l'utilisation de la danse, ce qui donne toute son originalité au film.
L'émission Le Book Club de France Culture en direct qui mettait à l'honneur Michael Roch. Ils sont rares les auteurs que je pourrais écouter parler des heures. Michael est de ceux-là, surtout quand il parle de ses inspirations et de ses ouvrages (lisez-les !).
On remet ça !
Pour la troisième année de suite, je fais les Utopiales, toujours fièrement accompagnée par mes deux fistons.
Pour la première fois cependant, nous sommes là dès la journée d'inauguration, alléchés par le programme.
C'est avec un réel plaisir que nous avons retrouvé les allées de la Cité des Congrès de Nantes pour de nouvelles expositions, de nouvelles rencontres, de nouvelles projections (avant tout, pour moi, la compétition de courts-métrages).
Temps forts de cette journée :
La projection du tout premier Godzilla, celui de Ishirō Honda datant de 1954, dans une superbe version restaurée en 4K, nous permettant de profiter pleinement de cette œuvre fondatrice. À l'occasion des 70 ans de la bête, elle est particulièrement mise à l'honneur.
Le ciné-concert pendant lequel le groupe Fragments a créé un superbe écrin de musique au non moins formidable film Robocop, de Paul Verhoeven, datant de 1987. C'est toujours un régal de revoir ce film éminemment politique, dont la férocité et la violence font toujours mouche. La musique jouée en direct par le groupe, teintée de rythmes électroniques, envoûtante et entêtante, permet de réinventer le film sans pour autant le dénaturer.
La note américaine est un récit non fictionnel ayant été remis en avant il y a quelques mois par l'adaptation cinématographique qu'en a fait Martin Scorsese. Je n'ai pas vu le film, mais sa sortie m'a permis de découvrir ce livre et la sordide et bien réelle histoire qui y est racontée.
David Grann évoque en effet dans ce livre l'affaire des meurtres des Amérindiens Osage qui s'est déroulée dans les années 1920. Les membres de ce peuple autochtone étaient alors propriétaires des terrains de la réserve dans laquelle ils avaient élu domicile et ne pouvaient donc les céder que par héritage. Cependant, après la découverte de gisements pétrolifères dans le sous-sol de la réserve, une étrange série de meurtres touchant les Osage débute.
Dans cet ouvrage passionnant, David Grann développe méthodiquement un récit mêlant convoitise et complot et détaille l'enquête qui sera alors menée par des agents fédéraux fraîchement passés sous le commandement du jeune J. Edgar Hoover, quand le bureau ne s'appelait pas encore le FBI.
En choisissant de s'attacher avant tout aux personnes, David Grann dépeint minutieusement le portrait des différents protagonistes de cette affaire, nous permettant de découvrir à quel point elle aura de l'impact sur l'ensemble de la société américaine.
Richement documenté (contenant d'ailleurs bon nombre de photographies d'époque), se lisant comme un polar, La note américaine plaira à tous les passionnés d'histoire des Etats-Unis, surtout ceux qui s'intéresse à la trajectoire des peuples autochtones.
La note américaine | David Grann | Traduit par Cyril Gay | Editions Globe
J'ai découvert le travail d'Antoine Houlou-Garcia à travers l'une de ses interviews que j'ai trouvée passionnante.
En effet, au-delà des anecdotes, il est très intéressant de s'interroger sur ce que l'histoire qui a été retenue (ou a bien voulu être retenue) des scientifiques et des sciences dit des messages qu'on veut faire passer à travers elle.
Quel intérêt a-t-on par exemple à ne présenter Archimède qu'à partir d'applications pratiques (les miroirs ardents, la vis infinie...) ?
Dans quel but présente-t-on l'idée qu'on pensait que la Terre était plate encore au Moyen-âge ?
Quel message essaie-t-on de faire passer quand on dit d'Einstein qu'il a apprit à parler très tard ou qu'il était mauvais élève ?
Encore mieux : quel avantage pernicieux a-t-on eu à mettre en avant à ce point la carrière de Marie Curie (quitte à revisiter l'histoire) ?
En s'attaquant à ces idées reçues (et à d'autre encore), Antoine Houlou-Garcia prend non seulement le temps de rétablir un certains nombre de vérités, quand elles sont accessibles, mais nous explique également ce qui a permis à ces fausses informations d'émerger, nous décryptant alors les mécanismes qui créent le récit historique.
Balayant un certain nombre de thèmes, il nous offre un ouvrage traitant au final plus d'histoire que de sciences, aiguisant un peu plus notre esprit critique, en apportant un éclairage sur la façon dont les mythes sont créés et les causes qu'ils servent.
Et la pomme ne tomba pas sur la tête de Newton | Antoine Houlou-Garcia | Albin Michel
L'examen est un très court texte de la légende Richard Matheson, paru dans la collection dyschroniques de la maison d'édition Le passager clandestin.
J'ai déjà exprimé tout le bien que je pense de cette collection dirigée par Dominique Bellec qui ressuscite des nouvelles de grands noms de la science fiction pour retrouver le regard qu'ils pouvaient porter sur le futur. À travers leur imaginaire de l'époque, que celui-ci se mêle ou non aux réalités de nos jours, c'est tout un ensemble de visions qui nous est partagé, nous permettant de questionner la nôtre.
A travers L'examen, écrit en 1954, Matheson nous parle du vieillissement. Celui du corps, celui de l'ascendance, celui de la population. Il nous interroge sur la manière dont il est perçu et géré, et comment la vision qu'une société porte sur ses plus anciens citoyens conditionne la vision que les plus jeunes ont des plus vieux.
Si le sujet n'est plus inédit, la précocité et l'angle choisi par l'auteur (les conséquences très réelles qu'une politique a sur les individus, leurs choix et surtout leur état d'esprit) sont suffisamment originaux pour faire de L'examen un texte à redécouvrir. L'écriture de Matheson, tout en retenu, fait la part belle à des non-dits parfois plus explicites que des phrases, baignant le texte dans une réelle mélancolie.
En quelques pages, l'auteur développe un texte brusque, frappant, qui, remit dans son contexte, est très parlant sur les inquiétudes de son époque.
L'examen | Richard Matheson | Traduit par Roger Durand/Jacques Chambon | Le passager clandestin
Découvert dans la boutique des catacombes de Paris, j'ai acheté ce livre en partie car l'un des auteurs (David Alliot) fut mon professeur en licence professionnelle de librairie (il y a un temps certain) mais surtout car l'autre auteur (Philippe Charlier, médecin légiste et anthropologue) m'a jadis passionné dans un de ses précédents livres (Médecin des morts).
Dans Quand la science explore l'histoire, ces deux auteurs, en vulgarisant le contenu de dizaines de publications scientifiques, proposent un très intéressant panorama de la recherche en paléoanthropologie (la médecine des morts), couvrant l'ensemble des périodes historiques, de la préhistoire jusqu'à l'époque moderne.
Les textes anciens indiquent peut-être la voie à suivre, mais pas la voie suivie au quotidien.
Grâce aux avancées de la recherche, par l'étude médicale des restes humains qui sont parvenus jusqu'à nos jours, on entreprend un curieux voyage dans le passé, pour en apprendre un peu plus sur la place de la maladie dans la vie quotidienne de nos ancêtres, tordant au passage le cou à certaines idées reçues.
Traitant certains cas comme de véritables enquêtes (mais de quoi donc est morte Agnès Sorel ? ), sans surinterpréter mais en balayant les hypothèses possibles, les auteurs nous permettent également d’appréhender les limites de l'exercice, soit car les restes sont trop parcellaires, soit car l'état actuel de la science ne permet pas d'avoir des certitudes.
En employant une plume vulgarisatrice justement dosée, un ton clair et captivant, les auteurs on réussi à rendre l'ouvrage parfaitement accessible aux néophytes.
Tout cela fait de Quand la science explore l'histoire un ouvrage passionnant tant pour son exposition minutieuse des méthodes scientifiques employées que pour les interprétations possibles de leurs résultats sur la perception que nous avons des individus nous ayant précédé.
Quand la science explore l'histoire | Philippe Charlier avec David Alliot | Tallandier
Voilà un livre qui traînait dans ma PAL depuis un moment. Tour à tour motivée puis méfiante, il m'a fallu du temps et l'envie de me remettre du gros pavé que fut Jérusalem pour me lancer dans sa lecture.
Le livre écorné de ma vie est un court roman fantastique, qui tient du récit de voyage, du roman initiatique et même de la fable métaphorique. Il met en scène un écrivain qui, se découvrant un double, écrivain lui aussi, décide de suivre les traces que cet alter-ego a laissées dans l'un de ses romans en entamant le même voyage que lui, au cœur de l'Asie et au fond de lui-même.
Si sa lecture a fini par me fasciner, je ne peux pas dire que j'ai aimé ce livre. Il me laisse un sentiment beaucoup plus complexe. Sa lecture ressemble à un rêve poisseux duquel on ne peut s'extirper, à un film glauque devant lequel on pose ses mains sur ses yeux pour au final regarder immédiatement entre ses doigts. C'est un sentiment étrange d'être happée par une histoire tout en étant ulcérée par certains de ses aspects. Cette troublante fascination a fait tout l'intérêt de cette découverte.
Je suis assez adepte des récits touchant à l'obsession et à la perversion mais avec Shepard, on est dans une dimension différente, peut-être, paradoxalement, pas assez abjecte donc plus dérangeante ?
J'ai vécu cette lecture comme une aventure bancale dont certaines thématiques sont captivantes, dont l'écriture est splendidement évocatrice, dont le rythme encourage à en finir au plus vite.
Le livre écorné de ma vie | Lucius Shepard | Traduit par Jean-Daniel Brèque | Le Bélial'/Une heure lumière
Quand on était des petites brutes est un court-métrage documentaire intimiste du réalisateur Jay Rosenblatt, qui utilise un procédé qui lui est familier : le collage.
À la faveur de retrouvailles fortuites et d'un souvenir douloureux, il se sert des vieilles photos de son CM2 pour raconter son exploration d'un thème sensible : le harcèlement scolaire du point de vue des harceleurs.
Partant d'un fait précis, guidé sans doute essentiellement par la culpabilité, il remonte le temps, interroge les acteurs, les témoins, et explore sa propre psyché au rythme d'une musique mélancolique et de la valse lente des papiers découpés, nous livrant une œuvre sensible et triste.
Bien heureusement, sans complaisance avec lui-même, son expiation ne passera pas la barrière du dernier bilan qu'il tire de son cheminement, rendant toute sa pertinence à ce court-métrage finalement touchant.
Quand on était des petites brutes | Jay Rosenblatt | 2020