L'inachevé
Il est des moments, presque chaque jour, où la mort de mon amoureux revient en force. Le souvenir est un phénomène étrange, qui frappe sans prévenir et parfois sans aucun rapport avec ce drame.
Ce matin, sous la douche (!), j'ai repensé tout à coup au moment précis où mon amoureux est mort, ce moment où il a murmuré “désolé” et où il a commencé à respirer fort, lentement, de plus en plus lentement jusqu'au moment où il n'a plus respiré du tout. Après la crise qu'il venait de vivre (maintenant identifiée comme une embolie pulmonaire massive), cette respiration me paraissait de bon augure, apaisée, profonde. En fait, il a prononcé son dernier mot et ensuite, n'a plus été avec moi, sans que je m'en rende compte. Son cerveau s'était éteint.
Et donc, ce matin, sous la douche (!), je me suis soudain dit que ce désolé était en fait un adieu. Cela voulait sans doute plutôt dire “désolé, je débranche, j'arrête, je suis au bout, désolé, c'est fini pour moi” que “désolé de te causer du souci”.
Un an et demi pour en arriver à cette conclusion, je ne peux pas dire que je suis une flèche. Et pourquoi cela m'a-t-il sauté aux yeux ce matin sous la douche, c'est un mystère. Ce dernier mot me travaille souvent, j'y pense et j'y repense, souvent. J'ai essayé longtemps de l'interpréter, de comprendre ce qu'il avait voulu dire, de chercher le sens à mettre derrière cet unique mot qui fut son dernier, alors que ce n'était pas bien son genre de s'excuser.
Depuis qu'il est parti, je dois gérer la brutalité, la violence de ce décès, le fait de ne pas avoir pu lui dire adieu, l'arrachement que j'ai ressenti, que je ressens encore, parfois. Je suis dans un déséquilibre permanent, de ne pas avoir pu terminer les choses proprement, de ne pas avoir pu prononcer les mots qui auraient convenu. Je suis sur de l'inachevé et c'est inconfortable.
Et là, tout à coup, je me dis qu'il a vu venir la mort et qu'il m'a dit adieu dans cet unique mot parce qu'il n'avait plus la force de dire mieux et plus. C'est déchirant. Lui a pu terminer le livre, moi non. Cela me prendra encore du temps, je crois.