Ma vie sans lui

Journal intime de la vie d'après

La 2e fois

Ce soir, ce sera la 2e nouvelle année sans lui que je commencerai. J'ai écrit “commencerai” mais j'ai pensé “célébrerai”. Parce que oui, je vais faire la fête. Sans lui, et je crois qu'il serait très content que cela se passe ainsi.

L'année dernière, j'avais voulu passer cette fin d'année seule, après des fêtes de Noël éprouvantes, passés dans le manque de lui et le vide terrible qu'il laissait, au sein de ma famille et dans ma vie. Résultat des courses, j'avais passé 3 jours entiers à pleurer sur mon sort, sur l'amour perdu, sur les bilans négatifs et l'avenir compromis. Cette fois, j'ai dit non, je ne veux plus revivre ça alors j'ai pris les devants en faisant partie du comité d'organisation d'un Réveillon entre amis, en toute simplicité et je suis sûre que nous allons passer une chouette soirée.

Mon amoureux me manque, encore et toujours mais le souvenir de lui se fait souvent moins lourd. Il y a quelques semaines, pour la première fois depuis sa mort, j'ai pû penser à sa main dans la mienne sans pleurer, sentir encore sa douceur, son moelleux, sa chaleur, sans pleurer. Sa présence auprès de moi se fait plus rare, moins pesante. Je pleure toujours mais moins souvent, moins longtemps. Je peux évoquer les souvenirs que nous avions ensemble sans sangloter, il m'arrive même d'esquisser un sourire.

J'ai rêvé de lui 2 fois ces dernières semaines, de manière très rapprochée. Comme toujours, il ne parlait pas mais je l'entendais clairement dans ma tête. La première fois, alors que je l'engueulais parce qu'il ne m'avait pas réveillée, il me faisait comprendre qu'il ne pouvait plus le faire parce qu'il ne se réveillerait plus jamais. La seconde fois, il me tenait par la main et finissait par reculer, tout doucement, jusqu'à ce que nos mains se séparent, avec un sourire doux. C'était limpide.

Il me manque terriblement, à plein de moments. Je continue à lui parler à voix haute et puis je me dis que c'est ridicule et puis je me dis que c'est normal. Son petit fantôme est encore là, toujours bienveillant. Mais il va bientôt être temps pour moi de le laisser partir, de lui lâcher la main. Parce que contrairement à mon dernier rêve, ce sera à moi de le faire, je l'ai appris dans la BD offerte par ma nièce à Noël (”Le problème, avec les fantômes” de Mirion Malle).

J'ai relu hier des lettres qu'il m'avait adressées au tout début de notre histoire, pendant le confinement. Nous nous aimions sans jamais nous être vus, nous ne savions pas si cet amour avait une chance, l'avenir était incertain. Et il me parlait de cette corde qu'il faudrait peut-être couper si cette histoire devenait trop douloureuse, intenable. Je lui avais répondu que ce serait à moi de la couper, parce que c'était moi pour qui c'était le plus compliqué. Je n'imaginais évidemment pas que la corde à couper serait celle qui me relie à son petit fantôme et que cela arriverait si vite.

Je ne suis pas encore tout à fait prête mais je me prépare. Je sais que ce moment arrivera et je l'envisage avec sérénité. A l'occasion du passage dans une nouvelle année, je me souhaite d'y parvenir.

Je vais mieux, je crois. Non, je sais. Je suis sûre.

Lire

Je l'ai déjà écrit ici, c'est compliqué de lire depuis que mon amoureux est mort. J'ai du mal à me concentrer sur une page, mon esprit s'égare parfois si loin que je dois revenir en arrière parce que je ne comprends plus les mots que je lis. C'est pour moi une grande frustration car la lecture est ce qui me définit depuis toute petite. A l'école maternelle, j'avais déjà tellement envie d'apprendre à lire qu'on m'a fait sauter la dernière année et à Noël, c'était fait. Depuis, il y a eu peu de périodes sans livres, tout au plus des ralentissements du rythme de lecture (à l'adolescence, parce qu'il y avait tellement d'autres choses à faire, et quand mes enfants étaient petits, parce que je n'avais plus le temps). Là, cela fait un peu plus d'un an que je vis ce ralentissement mais le fait qu'il soit dû à des raisons cognitives me mine complètement.

Pour compenser, j'ai essayé le livre audio mais je n'aime pas du tout, le seul moment où je le supporte, c'est en voiture et mes trajets quotidiens sont trop courts, cela tronçonne ma lecture en petits morceaux et je déteste ça. La BD a un peu sauvé mes envies de lecture, de même que les essais, que je ne goûtais pas particulièrement auparavant. Le rythme est un peu différent, je peux lire une BD entière en peu de temps et pour les essais, lire juste un chapitre et arrêter sans perdre le fil du propos.

J'ai néanmoins lu plus de 70 livres cette année, ce qui n'est pas si mal en fin de compte, parmi lesquels un nombre certain autour du deuil. La plupart du temps, je les ai choisis pour ça mais je me suis aussi retrouvée avec des livres choisis un peu au hasard et qui, d'une manière ou d'une autre, en parlaient aussi. La mort est tout autour de moi, dans les livres, la musique, les séries que je regarde et cela ne me gêne pas, au contraire. Je peux ainsi comparer mon expérience à celle d'autres personnes, mettre des mots différents, parfois plus précis ou plus poétiques sur des ressentis, je pense que cette proximité m'aide à cheminer, pour l'instant.

Je dis “pour l'instant” car je me demande si je ne suis pas en train d'atteindre une sorte de saturation. Hier, pour la première fois de ma vie, j'ai failli sortir de la bibliothèque les mains vides, après une longue déambulation dans les rayons. Littérature, polars, science-fiction, livres jeunes adultes, BD, j'ai sorti plein de titres, lu les 4e de couverture et reposé ces livres, parce que j'ai senti qu'ils allaient me plomber encore un peu plus, ou encore parler de mort, ou d'amours qui se terminent ou de personnes qui prennent un nouveau départ, bref, de moi, quelque part. Quand je n'ai pas de livres précis en vue, je me laisse souvent guider par les titres ou même les couvertures. Là, tous les titres qui m'ont interpellée résonnaient en moi comme un signal d'alerte (attention, tu vas encore te retrouver dans une histoire qui ressemble à la tienne !). J'aurais pu opter pour de la littérature romantique, légère ou “feel good” mais je suis toujours tellement déçue par l'écriture de ces romans et j'ai surtout toujours l'impression de me faire arnaquer quand je les lis que j'ai préféré les éviter aussi (vous savez, ce sentiment, la dernière page tournée, de vous être fait mener en bateau). Hier, rien ne me faisait envie, j'en aurais pleuré de frustration.

J'ai fini par trouver une BD que je voulais absolument lire parce qu'elle pourrait trouver sa place dans le collège où je travaille et j'ai choisi aussi un polar d'un auteur jamais lu, parce qu'au moins, pas d'attentes spécifiques à part un peu de suspense et une intrigue que j'espère bien ficelée.

Je me sens triste de ne pas pouvoir lire autant que je le voudrais et c'est une tristesse qui vient s'ajouter à toutes autres. La lecture est ce qui me constitue, c'est une part de moi importante et les mots sont ce qui m'aident le mieux à traverser la vie (et la mort aussi, apparemment). Je sais que la dépression peut aussi entrainer ce genre de choses et que c'est réversible. J'espère juste que cette période ne va pas durer trop longtemps et que je vais retrouver le goût des livres et l'envie de lire...

Souvenirs et larmes

Elle s'est mise à étouffer, elle ne pouvait plus respirer et elle avait mal dans la poitrine. Son mari et sa fille ont appelé les pompiers qui sont venus très vite. Ils n'ont pas eu les bons gestes tout de suite. Elle se sentait partir et ils l'ont mise sur le côté, en PLS, alors qu'elle avait besoin de libérer ce poids sur sa poitrine, cette douleur abominable qui était en train de la brûler. Elle ne pouvait plus parler, plus bouger, seuls ses yeux imploraient et c'est son mari qui a compris et qui a insisté pour qu'on la mette en position assise. Elle est partie à l'hôpital alors qu'il était moins une.

Ce récit, je l'ai entendu hier d'une amie collègue qui a fait, à la fin de l'été, une embolie pulmonaire qui a bien failli mal se terminer. Et évidemment, son récit m'a glacée puisque j'ai entendu de sa bouche ce qu'avait dû ressentir mon amoureux avant sa mort. J'ai entendu notamment la douleur intense et l'impression de la fin qui arrive, le sentiment d'impuissance et d'urgence, le lâcher-prise aussi, à un moment.

L'horreur. Il a dû être terrifié, lui qui était si douillet et si anxieux... Je n'arrête pas d'y penser, depuis hier. Je revois son visage congestionné, son regard aussi, déjà vide après la crise. J'entends ses mots, hâchés, la douleur qu'il ressentait mais qu'il n'était pas capable de localiser. et évidemment, son dernier mot et son dernier souffle. Quelle horreur...

Moi qui disais à la psy il y a 15 jours que je pensais moins à ce moment fatal, voilà qu'il me saute à nouveau au visage, à un moment inattendu et c'est toujours aussi douloureux.

Et je n'en finis pas de pleurer, encore et encore. A cause de ce souvenir mais aussi parce que la playlist en mode aléatoire a fait surgir LA chanson qui me fait penser à lui, parce que je me suis coupée en cuisinant et que je l'entends se moquer de moi gentiment, parce que je le vois assis à côté de moi sur le canapé à regarder une série avec attention en jouant avec sa petite quille en bois. Je pleure, encore et encore, le flux est ininterrompu depuis 15 mois et j'ai l'impression qu'il ne s'arrêtera jamais.

J'en ai assez. Je me demande ce qu'il faudrait pour ça s'arrête, ces larmes, ce chagrin, tout le temps. Il faudrait que je puisse ne plus penser à lui, que je n'écoute plus de musique, que je jette tout ce qui me reste de lui, il faudrait que je puisse changer de cerveau, ou faire un reset total de ma mémoire vive encore pleine des souvenirs de cet amour incroyable qui m'a été arraché en 10 minutes.

Ce matin, c'est une torture d'être obligée de continuer à vivre avec ça.

Le manque

Il y a eu un grand creux, cet automne, entre la dernière fois que j'ai écrit ici et aujourd'hui. Je n'en suis pas encore tout à fait sortie mais ça va mieux. Je m'étais dit que la première année sans lui serait horrible, elle l'a été, avec son cortège de premières fois qui poignardent le ventre et tabassent le coeur.

La seconde année n'est pas tellement mieux, dans un autre genre. C'est l'installation du deuil dans la durée. Deuxième rentrée sans lui, deuxième Toussaint sans lui et c'est toujours aussi difficile. Il est encore très présent, pas toujours avec la même intensité mais c'est incontestable, il me manque toujours affreusement, au point qu'y penser me fait monter les larmes aux yeux, encore et toujours et qu'il y a des jours où je me dis que continuer à vivre dans ce manque est une torture inutile à m'infliger.

Mais je suis toujours là et je suis -je dis parfois “hélas”– toujours vivante. Et mon corps est vivant, lui aussi. Et je ne sais pas trop que faire de ça.

Mon corps est en manque de mon amoureux. Pendant quelques semaines, j'ai été anesthésiée par la douleur, au point même que ma maladie de peau chronique s'est presque effacée. Et puis au coeur de l'hiver dernier, mon corps s'est réveillé et j'ai à nouveau eu envie de sexe. C'était désarçonnant, déconcertant, et gênant, et énervant, aussi. Pourquoi avoir à nouveau du désir alors que je venais de traverser un tel tsunami de chagrin ? Du désir alors que je venais de répandre les cendres de mon amoureux dans la forêt ? Incompréhensible. Alors, j'ai serré les dents et j'ai tenté de penser à autre chose pendant un temps. Mais le désir est revenu, insidieux et toujours par surprise. J'ai fini par céder et mes doigts m'ont procuré ce que je cherchais, chaque orgasme solitaire se terminant dans une crise de sanglots. A chaque fois, j'ai pleuré sur la perte de cet homme, de notre amour, de notre rencontre parfaite et puis aussi de dégoût, de colère, de culpabilité, de honte, de tristesse et surtout, je me suis trouvée ridicule. A chaque fois.

C'est en faisant récemment des recherches sur le sujet que j'ai compris que cette libido qui se réveillait était juste la preuve que la vie frayait son chemin en moi et que c'était normal et plutôt bon signe, sur le chemin du deuil, que de ressentir à nouveau du désir, du plaisir.

En ce moment, il me manque beaucoup, et physiquement, surtout. Peut-être pour compenser le froid qui s'installe, pour contrer la dépression saisonnière qui va pointer son nez, j'ai envie de câlins, de quelqu'un à serrer contre moi, de baisers torrides, de siestes crapuleuses. J'y pense souvent, je m'échauffe toute seule rien que de l'imaginer. Mes doigts parcourent mon corps, pleins de regrets et de tristesse mais de douceur, aussi. Je lis en braille ce que lui, lisait à chaque fois en me caressant. Je ne vais pas vous raconter d'histoires, ce sont des moments très tristes, tristes à pleurer.

Mais c'est la vie qui est en train de gagner. Même la psy à qui je n'ai pas encore parlé de cet aspect du deuil me le dit : la vie est là, dans ce que j'entreprends, dans les combats que je mène. Oui, je suis un peu dans le creux de la vague mais la vie est là, elle palpite, y compris au creux de mon ventre.

Mon corps est en manque de lui, ou d'amour, ou des deux.

[Cela fait quelques semaines que je mûris cette note, ce n'est pas facile de parler de ça parce que cela paraît tellement incongru. Mais j'ai décidé de le faire parce que je pense que justement, on n'en parle pas souvent, c'est un peu tabou. Voilà.]

Le froid

Il fait froid, j'ai froid tout le temps. Alors oui, cette fin septembre et ce début d'octobre ont été plutôt frisquets, même pour ma moyenne montagne à vaches. Et cette grande maison qui m'avait bien protégée de la canicule devient facilement froide quand les températures extérieures ne montent pas au-delà de 10°C. Au boulot, ce n'est pas mieux. Mon espace de travail ne voit le soleil, quand il y en a, qu'au tout début de la matinée, pas suffisant pour réchauffer cette grande pièce, pourtant vitrée.

Alors je vis avec des couches de vêtements, des polaires, des foulards, des chaussettes chaudes, des étoles. Je bois des litres d'eau chaude, cramponnée à mon mug pour essayer de réchauffer mes doigts. Je ne pars plus me coucher sous mon toit sans une bouillotte et le matin, j'ai craqué et allumé quelques fois le soufflant d'appoint dans la salle de bains à 6h, au moment d'enlever mon pyjama ou la cheminée le week-end pour pouvoir traîner un peu à la table du petit-déjeuner.

J'ai froid tout le temps, moi qui ne craignais pas ça il y a encore quelques années, qui aimais même cette sensation de morsure fraiche sur la peau parce qu'elle me faisait sentir vivante. J'ai froid et je n'arrive plus à me réchauffer.

C'est sans doute parce qu'au delà de la température extérieure, j'ai aussi froid à l'intérieur de moi. Je me sens gelée, glacée, un peu comme les mains de mon amoureux lorsque je les ai touchées pour la dernière fois, dans la chambre funéraire. Et j'ai l'impression que je n'aurai plus jamais chaud dans mon coeur, mon soleil est parti et il a emporté avec lui ses rayons, sa douceur et sa chaleur.

La colère qui ne me quitte plus, alimentée depuis plus d'une semaine par une nouvelle couche quotidienne de raisons d'être furieuse, cette colère pourrait me tenir chaud mais ce n'est pas le sentiment que j'en ai. Elle m'échauffe les sangs jusqu'à frôler la catastrophe par moments (dans mes rapports avec les autres) mais paradoxalement, je suis toujours glacée à l'intérieur.

Alors je pleure. Je pleure de désarroi, de tristesse, de colère, d'impuissance, de chagrin, d'injustice, de mépris, je pleure d'être invisible, d'être seule, de ne plus recevoir d'amour, je pleure tout le temps parce que je ne sais plus quoi faire d'autre. Je pleure en me levant et en me couchant, je pleure avant de partir au boulot et en rentrant aussi, je pleure en route parfois, aussi, je pleure en faisant mes courses, je pleure au yoga en lâchant prise, je pleure en faisant mes exercices chez le kiné, je pleure en lisant, en mangeant, en écoutant de la musique, en regardant le ciel au coucher du soleil. Et j'attends que cela passe, si toutefois cela passe mais bien sûr que cela va passer.

J'ai froid. Je survis mais j'ai froid. Vraiment froid. Et l'hiver n'a pas commencé...

Retour de bâton

Je suis dans une drôle de période. Enfin, “drôle” n'est pas le mot, je suis une période bizarre et qui me met dans l'inconfort. Je ne sais pas si c'est le fait de n'avoir eu que très peu de “vacances” (je veux dire par là du temps de vrai repos, de détente, de temps hors de chez moi) cet été ou bien si c'est un retour du bâton du deuil mais j'ai l'impression d'être dans le creux d'une vague qui roule sans cesse et m'essore complètement.

Autant l'année scolaire dernière, le boulot m'avait sérieusement aidée à tenir un cap, voire à tenir debout, autant cette rentrée, je n'y arrive plus. Je suis dépassée par la somme de choses à résoudre, de tâches à accomplir (il faut dire que cette année, c'est particulièrement rude), je ne trouve pas mon rythme, je suis agacée par les élèves, je suis excédée par ma cheffe et je suis enragée contre la maltraitance globale de mon employeur.

Bref, je suis en colère. C'est l'une des étapes du deuil, parait-il. Je l'ai déjà ressentie par bouffées au cours des derniers mois mais cette fois, elle est installée et entretenue par un contexte général peu propice à l'apaisement.

Certaines personnes ne peuvent pas vivre sans colère, c'est leur moteur. Pas moi. Je suis quelqu'un de calme, de pacifique, de diplomate, j'ai presque envie de dire “de tiède”, malgré bon nombre de valeurs auxquelles je suis accrochée depuis si longtemps qu'elles font partie de moi. Alors cette colère sourde et permanente me déroute complètement, je ne sais pas la gérer et j'ai peur de me laisser déborder.

J'ai plein de raisons objectives d'être en colère, dans mon travail surtout. Et je ne suis pas la seule, mes collègues (d'ici ou d'ailleurs) font le même constat, que c'est particulièrement difficile, cette rentrée. Pour autant, je me demande si cette colère-là n'est pas aussi liée à l'injustice de la perte de mon amoureux, à ce sentiment de vide qu'il laisse.

Il y a eu quelques temps pendant lesquels j'ai moins pensé à lui, ou alors de manière apaisée. Depuis la rentrée, sa mort est là tous les jours, dans un coin de ma tête.

La douleur est comme une bulle qui remonte parfois à la surface, parfois pour une broutille, comme tomber sur une photo de lui que j'aime bien et où l'on voit son bras, dont la couleur, la texture, l'odeur me reviennent en pleine face et me manquent soudain terriblement.

Je parle toute seule, dans cette maison qu'il n'a jamais connue, je pleure en me lamentant sur ce que son absence fait peser sur moi, la charge mentale d'une personne adulte qui doit désormais tout gérer seule (ce qui ne m'était jamais arrivé), je l'interpelle, je le prends à témoin quand je fais une boulette; tout cela est ridicule, je suis ridicule.

Je suis fatiguée (physiquement mais surtout nerveusement), je suis triste, je me sens profondément seule malgré le tourbillon d'activités sociales dans lequel je suis plongée et je suis en colère. Je n'aime pas ce cocktail.

Je sais aussi que depuis un an, mon moral est très fluctuant et qu'il y a toutes les chances que je remonte bientôt la pente, alors je ne suis pas inquiète. Mais cette fois, je vais peut-être aller chercher de l'aide.

Le retour à la terre (lettre à mon amoureux disparu)

Il y a tout juste un an, je répandais dans le lierre du sous-bois ce qui restait de ton corps, ton père accroché à mon bras, ou bien était-ce moi au sien, je ne sais plus. Derrière nous, sous les arbres, des dizaines de personnes étaient là, graves, tristes, effondrées pour certaines, elles étaient là pour toi. Il y avait ma famille presque au complet, ma famille qui était devenue la tienne, il y avait ton père, il y avait tes collègues, nombreux, il y avait mes collègues aussi et des amis d'ici et d'ailleurs, et nos voisins.

Nous avons été quelques uns à prendre la parole, pour dire le vide que tu laissais et pour raconter la personne extraordinaire que tu étais. Ton père avec lequel tu étais fâché et que tu n'avais plus vu depuis plus de 10 ans a pu mesurer ce que tu étais devenu et ce qui a été dit ce jour-là par tes collègues l'a rempli de fierté, même s'il ne l'a pas montré. Puis nous avons laissé parler la musique d'Eric Bibb et sur ses notes, nous avons marché, lui et moi, dans le sous-bois pour répandre tes cendres, au pied des pins douglas, dans l'humus et la mousse.

J'ai choisi l'endroit de ce dernier hommage un peu par défaut mais à postériori, il est parfait : calme, beau, en hauteur, avec une jolie vue sur les collines et les champs. C'est le premier endroit où je t'avais emmené lorsque tu avais voulu voir où j'allais habiter et je me souviens que tu n'avais rien dit sur le moment, le regard perdu dans tout ce vert et la beauté du ciel puis tu avais soupiré “C'est beau... C'est là, la vraie vie”.

Je suis heureuse, un an plus tard, de savoir que c'est là que tu es retourné à la terre. Après la cérémonie, nous avons bu un coup et discuté sur le terrain de boules de notre immeuble. Je ne me souviens plus trop de ce qui s'est dit ou fait, j'étais dans un état second, encore sous le coup de la sidération. J'ai papillonné d'un groupe à l'autre, ne sachant comment exprimer la gratitude que j'avais pour eux d'être là. J'ai le souvenir assez flou d'un beau moment, néanmoins, d'un moment de communion autour de toi. Les stagiaires que tu avais coachés toute l'année étaient tous là, ils avaient apporté un petit arbre, un chêne vert qu'ils ont planté à l'orée du bois. Je l'appelle depuis “l'arbre du souvenir”.

Lorsque le vent s'est levé, apportant l'orage, tout le monde s'est dispersé, il fallait bien rentrer et certaines personnes venaient de loin. La pluie a fini par arriver alors que nous étions à l'abri et elle est tombée drue, emportant avec elle tes cendres plus profondément dans la terre. Le lendemain, quand je suis retournée sous les sapins, on ne voyait plus rien.

Depuis, le temps a passé et le chagrin s'émousse lentement. Je suis tombée hier en cherchant autre chose sur une conversation archivée dans une application de messagerie instantanée et j'avais oublié ce petit tic de langage qui était devenu une blague entre nous. Cela m'a attristée, je commence à oublier des choses de notre histoire, déjà.

Tu es pourtant toujours là, dans mon cœur et dans ma tête. Dans ma nouvelle maison aussi, où je te sens parfois présent. Et tu m'as regardée, goguenard, cette semaine, lorsque j'ai travaillé la terre de mon jardin pour préparer le potager aux futures semences. Tu t'es gentiment moqué de mon ampoule au pouce et de la terre que je me suis collée sur la figure en m'essuyant tellement il faisait chaud.

En dispersant tes cendres dans ce bois, je t'ai rendu à la terre à laquelle tu appartenais, viscéralement. Tu parlais souvent de tes ancêtres et cousins agriculteurs, du respect que tu avais pour eux et pour leur travail, de cette maison qu'on aurait avec un jardin, qui nous permettrait de cultiver nos propres légumes. Tu n'avais aucune expérience en ce domaine mais c'était quelque chose dont tu rêvais. Je ne sais pas si tu aurais manié la grelinette mais je l'ai fait en pensant à toi, et à cette terre à laquelle tu appartiens désormais. Celle de mon potager est belle, elle sent bon, elle est pleine de vie. Tu en fais définitivement partie.

Toujours là

Cela va faire un an. Et comme le disait cette autrice américaine à propos du deuil de son mari (je ne sais plus s'il s'agissait de Joyce Carol Oates ou de Joan Didion), j'ai survécu. J'ai toujours aussi mal quand je pense à mon amoureux et à sa mort brutale et inattendue mais je suis debout et je viens de quitter l'appartement où cela s'est passé, dans l'idée de prendre un nouveau départ et de laisser mon petit fantôme derrière moi, petit à petit.

Pour l'instant, le petit fantôme est toujours là, discret et bienveillant. Il est dans la note trouvée lorsque les déménageurs ont soulevé la bibliothèque du bureau (achat d'un livre à Bordeaux lorsqu'il était étudiant), il est au fond de la boîte dans laquelle j'avais rangé les couverts pour le déménagement et où j'ai retrouvé, en la vidant, un poil de barbe rousse. Et il est là aussi, le jour où j'ai rendu les clés après l'état des lieux de sortie, dans ma nouvelle maison, sous forme d'un papier blanc plié en quatre dans les graviers de la terrasse ; je l'ai ramassé et en le dépliant, j'ai été surprise de trouver un en-tête de lettre de motivation où ne restaient plus que les coordonnées personnelles et professionnelles de mon amoureux. Je ne m'explique pas la présence de ce papier le surlendemain du déménagement et alors que j'avais jeté à la déchèterie les derniers papiers trouvés dans la cave.

Je n'ai pas d'explication mais ça me convient. C'est comme un clin d’œil de mon amoureux qui aurait pris avec moi le chemin de ce nouveau nid et me le ferait savoir, par petites touches. Tout à l'heure, il était encore avec moi pour me dire que ce tableau n'était pas droit et cela m'a fait sourire. Il est toujours là mais sa présence n'est plus lourde et pesante comme il y a quelques mois et un jour, elle se fera si légère que je n'y penserai presque plus.

J'ai encore beaucoup pleuré ces derniers jours, en faisant ces cartons, en quittant cet immeuble où nous nous sommes tant aimés. J'ai pleuré à allant voir le petit arbre du souvenir (dont je ne sais pas s'il survivra à la sécheresse de cet été, il était un peu sec), j'ai pleuré en faisant l'inventaire avec ma sœur de tout ce qu'il m'a apporté, de ce qu'il laisse au monde et aux gens qui l'ont connu. Je pleure encore en écrivant ces mots, le chagrin est toujours là même s'il se manifeste de manière différente, plus rare et plus nuancée.

Aujourd'hui, je décide de me tourner le plus possible vers l'avenir, un avenir sans lui mais où j'ai toute ma place et où d'autres bonheurs sont envisageables. J'ai beaucoup appris avec lui, sur moi et sur ce que je veux. Son amour immense m'a ouvert un monde plein de promesses, il m'a aidée à retrouver confiance en moi, il m'a changée et m'a appris la joie. Je le remercie chaque jour pour ça, même si je trouve très injuste qu'il ne soit plus là pour cheminer sur cette voie avec moi.

Cet homme a été un grand bonheur et une bénédiction pour moi, je ne suis plus la même et cette nouvelle personne se doit de poursuivre sa route en sa mémoire. Je repense ce soir à ce “Désolé” qu'il a prononcé juste avant de mourir, son tout dernier mot. J'ai pensé sur le moment qu'il était désolé de me causer du souci mais il est clair à présent qu'il était conscient qu'il était en train de partir. Et il était désolé de me laisser continuer seule, désolé de ne pas pouvoir continuer à m'aimer mais le choix de ce mot contient aussi une volonté de bienveillance (il détestait ce mot !), au sens premier de “vouloir du bien” à la personne.

Peu après avoir écrit la note précédente, le 17 juillet, dans laquelle je disais ma terreur de la date anniversaire, j'ai pris la décision de ne pas être sur les lieux ce jour-là, et aussi celle de ne pas être seule. Je vais partir quelques jours en famille, pour me reposer de ce déménagement que j'aurai géré quasiment toute seule de A à Z et aussi pour m'échapper de chez moi. Bien sûr que je vais penser au jour funeste mais je n'ai plus peur. Il est probable que je vais pleurer mais je n'ai pas l'intention de faire une cérémonie ou un discours, ou alors ce sera un discours de remerciements à mes proches qui m'ont soutenue de manière admirable.

Il faut que le jour de sa mort devienne un jour comme les autres ou à tout le moins, un jour de célébration de ce qu'il m'a laissé et qui me permet, un an plus tard, de me tenir encore debout, dignement, fièrement.

PS : Il est très possible que j'arrête d'écrire ici, parce que j'ai l'impression de tourner en rond mais je ne sais pas, on verra où le vent me porte et s'il me reste des choses à exprimer dans les semaines ou mois à venir. Tenir ce journal de deuil a été une intuition dès le début, parce que tout au long de ma vie, l'écriture m'a accompagnée dans les moments difficiles. Je me félicite de l'avoir suivie car même si j'ai parfois bégayé, cela m'a permis de verbaliser des ressentis et de me soulager de trop-pleins émotionnels. Je ne suis pas “guérie” de ce chagrin immense, loin de là, mais peut-être vais-je trouver d'autres moyens de l'apprivoiser ?

PPS : j'ai relu il y a quelques semaines l'intégralité de ce journal et je voudrais juste dire que contrairement à ce que j'ai pu écrire plusieurs fois, j'ai drôlement progressé sur ce chemin de deuil. Cette relecture m'a permis de le mesurer. Et je suis confiante en l'avenir.

S'en aller

Ce déménagement est très compliqué, beaucoup plus que ce à quoi je m'attendais. Il ne s'agit pas juste de faire des listes de choses à faire, à ne pas oublier, de formalités administratives, de rendez-vous bancaires ou chez le notaire et de commandes de meubles, il s'agit aussi de mettre une partie de la vie de quelqu'un en cartons et en l’occurrence, ce ne serait que ma vie, ce ne serait pas un problème, j'ai l'habitude. Non, c'est la vie de mon amoureux, et c'est notre vie commune aussi et bon sang, c'est infiniment plus difficile.

Chaque objet qui lui appartenait contient en lui-même une charge émotionnelle pour moi, qu'il faut que j'encaisse avant de décider si je garde, je donne, je jette. Je trie, je classe et je finis par faire mes cartons en pleurant comme une madeleine sur les souvenirs brassés au passage, sur cet amour disparu en un clin d’œil. Ce n'est pas hyper efficace, j'use un certain nombre de mouchoirs et parfois, au bout de 3 cartons, je suis épuisée nerveusement.

J'ai terminé hier ses cartons de livres et c'est presque un soulagement. Il me semble que le reste sera plus facile. Évidemment, je ne suis pas à l'abri d'un marque-page qui traine, d'un bout de note griffonnée de sa main dans un de mes bouquins, d'un gadget retrouvé dans un endroit incongru ou d'une photo de lui qui surgit sans prévenir mais le plus gros est fait. Mes livres, à côté, c'est peanuts.

Ce travail de préparation du déménagement et sans doute, l'approche de l'anniversaire de sa mort rendent mon amoureux très présent dans ma vie, comme il ne l'avait plus été depuis quelques mois. Je rêve de lui plus fréquemment, sans jamais le voir mais il est là, sans aucun doute. Il est aussi là quand je vais au concert, il marche à mes côtés sur les sentiers et pas juste au pied de l'arbre du souvenir. Il est là et c'est douloureux.

Alors je suis déchirée entre le réconfort de le sentir toujours présent et le chagrin que cela me cause. Il m'arrive de formuler à voix haute des phrases comme “Maintenant, j'aimerais que tu t'en ailles, que tu me laisses vivre le reste toute seule, parce que ça fait trop mal” et aussitôt, je les regrette. J'aimerais parfois ne plus penser à lui mais je refuse catégoriquement de l'oublier.

C'est très difficile, cet entre-deux. Je suis perdue. Et je ne sais pas si je veux être là le jour anniversaire ou s'il serait mieux que je parte prendre l'air ailleurs.

En fait, je crois que ce jour-là me terrifie.

De la normalité du monde

Je me rends compte que j'écris souvent la formule suivante “dans un monde normal” depuis quelques mois. Hier, par exemple, “dans un monde normal, mon amoureux aurait fêté ses 53 ans”. Et cette expression qui m'est devenue familière veut bien dire ce que je pense, profondément. Le monde, là, au dehors, autour de moi, n'est plus “normal” depuis que mon amoureux est mort.

Je me sens en perpétuel déséquilibre, entre la vie quotidienne qui suit son cours avec ses aléas, ses routines et le grand trou qui s'est ouvert sous mes pieds, brusquement et qui m'absorbe parfois, puis me recrache, exténuée de chagrin.

Certains moments me semblent excessivement “normaux” (je ne sais pas bien ce que ce terme recouvre, à vrai dire, dans le monde et la société dans laquelle nous vivons, en 2025) : aller bosser, accueillir des élèves, faire cours, déjeuner avec des collègues, faire du yoga, donner mon avis en réunion, aller à un spectacle et y prendre du bon temps, tout cela n'a pas changé depuis 11 mois. En revanche, d'autres me semblent totalement “anormaux”, voire incongrus : fêter Noël sans lui, ne pas pouvoir lui souhaiter son anniversaire, aller visiter une maison à vendre, programmer des vacances ou un voyage, se recueillir au pied d'un petit chêne vert fraichement planté, prendre l'apéro en solitaire, faire la sieste, regarder une série.

Je n'ai pas eu besoin de réfléchir 107 ans pour trouver le point commun de tous ces moments a-normaux : la solitude. Toutes ces choses que nous faisions ensemble et que je fais désormais seule me paraissent totalement étranges. Étrange au point que je sors parfois de mon corps et je me vois les faire seule, c'est d'une tristesse sans nom.

Je l'ai déjà écrit ici et c'est toujours le cas, il est avec moi, parfois, surtout dans des moments que j'aurais adoré partager avec lui. Quand je sors du collège épuisée mais satisfaite de ce que j'ai fait, quand je viens de faire quelque chose de difficile mais que j'ai réussi. Je l'entends me dire “Petite forte”. Et il m'arrive de le penser, que je suis forte.

Mais il y a aussi des tas de moments où il n'est vraiment plus là, ni en pensée, ni en parole. Il n'est plus là du tout, effacé de ma vie, gommé de cette Terre. C'est effrayant. Et je refuse que le monde l'oublie. Je n'ai plus de nouvelles de son père, ni de ses collègues. Tout le monde a tourné la page. Ma famille n'en parle plus non plus. Je suis la seule à maintenir la flamme du souvenir et elle est parfois lourde à porter. Alors je parle de lui à tous les gens que je croise et tant pis si je passe pour une folle. J'essaie juste de ne pas être trop insistante.

Je pense qu'il serait heureux de voir que je survis, que je me bats avec ce foutu deuil, il serait heureux de savoir que je vais bientôt déménager dans une maison avec un merveilleux jardin et il serait sûrement heureux que je sois heureuse à nouveau, un jour, peut-être. Mais, ne suis-je pas en train d'écrire ça pour me donner une médaille, pour me justifier de ne pas m'être effondrée ? Ne serait-ce pas de la méthode Coué ?

Moi, je serais heureuse que le monde me paraisse de nouveau “normal”. C'est beaucoup demander, je commence même à considérer l'idée que cela n'arrivera plus. Le monde ne sera plus jamais normal après avoir vu mourir dans mes bras, en dix minutes, un homme plein de vie autour duquel mon existence gravitait. J'ai perdu mon soleil, cela peut arriver à n'importe qui d'entre nous alors je ne vois pas comment le monde pourrait être normal à nouveau.

Je vais devoir apprendre à marcher avec ce fardeau qui me déséquilibre, sur ce chemin de deuil, semé de gouffres et d'embûches, je vais devoir apprendre à danser sur cette corde raide, malgré le vent et les nuages, malgré les chaussures pas toujours adaptées, je vais devoir apprendre à vivre avec ce manque qui me fait perdre mes repères, mon cap.

Cela va bientôt faire un an et j'ai pourtant l'impression de tout juste entamer le chemin...