Gin Lady, CAMPING WITH BODHI (2021)

Vous voulez du rétro ? En voici en voilà. Gin Lady est un quatuor originaire de Skellefteå, au nord de la Suède, à peu près autant intéressés par la modernité que leurs compatriotes un peu plus connus de Siena Root ou que les norvégiens d'Orango. Ce qui veut dire : vraiment pas des masses. CAMPING WITH BODHI est leur sixième LP, qui fleure bon le début des seventies...
...à commencer par l'artwork qui m'évoque les comics indie de la période, type Fabulous Furry Freak Brothers, Art Spiegelman ou Robert Crumb... avec peut-être un brin de Katzenjammer Kids (qui j'en conviens sont une référence autrement plus ancienne) Quant au titre, pour la faire vite le bodhi désigne l'éveil spirituel dans le bouddhisme. Si vous aviez pas déjà pigé, le positionnement esthétique adopté est quand même bien hippie (hippie, hourra) mais on verra plus bas qu'on est sur kekchose de plus nuancé que du basic babloche.
Musicalement, on peut parler de retro rock, de roots rock... le southern rock est un référentiel un peu contesté, un peu flou, mais qui me botte bien ici : la base de blues est là, plus british que delta, les jolies harmonies vocales aussi... et les gars savent clairement concocter un boogie. La slide guitar, elle, reste discrète voire absente. Southern, voui mais plus proche de Lynyrd Skynyrd et de Creedence Clearwater Revival que des Allman Brothers. Les claviers, mixés en retrait par rapport aux grattes mais complètement indispensables, rajoutent du rythm aux blues, et même une petite dose de soul... une soul aux yeux très très bleus, of course, un pied à Memphis et un pied à Londres, mais qui sonne juste et habitée. Idem pour la voix claire et chaude de Kärnebro, pas rauque ni nasillarde contrairement à pas mal des classiques amerloques du genre. Gin Lady ne cherche pas à cacher sa sensibilité européenne et c'est tant mieux. Se baladent aussi quelques textures psychédéliques, avec notamment d'occasionnels sons sitaroïdes (mon suspect n°1 : une pédale EHX Ravish Sitar utilisée avec parcimonie). Les compos sont raisonnablement variées -rien de drastique- et s'enchaînent de manière fluide. Le LP a un petit temps de chauffe : Underground et For Everyone, les deux premiers morceaux, ont un feel presque Beatles, mais la température commence à monter à partir du troisième, Haven't See You Lately, les claviers se réveillent avec Fields of Joy et une fois la face B entamée le boogie est à température idéale et ne refroidit plus jusqu'à la fin. De manière générale, pas d'excès ici : rock, mais ni hard ni heavy ; entraînant, mais pas de quoi keep on chooglin' toute la nuit ; les solos restent sobres et efficaces… un cocktail finement dosé mais low ABV : vous allez déguster mais sans aucun risque de gueule de bois.
Pour ce qui est du côté thématique des choses, un premier point très positif : ici contrairement aux canons du genre, pas un gramme de machisme, de roulage de mécaniques, ou de misogynie ! Avec Gin Lady, la bistouquette reste fermement en poche et c'est pas bibi qui va s'en plaindre. Et les paroles sont remarquablement peu genrées, ce qui me réjouit. Comme suggèrent les illustrations de la pochette, la nature figure en bonne place ; de manière tout à fait classique le paysage extérieur est en synergie avec le paysage intérieur : l'éclair solitaire et le clébard hurlant sont les échos d'une âme troublée, la brise estivale apaise et des montagnes de secrets se cachent sous la neige... Toutes ces émotions dudit paysage intérieur ne sont pas que du brut de coffre roquénerolle. Il y a dans les paroles de “Freedom Rider” un petit “free your mind” emblématique au parfum de patchouli qui se balade, mais à écouter ou lire toute la chanson on se rend bien vite compte qu'il ne s'agit pas de premier degré. Très souvent sur cet album rôdent une ironie certaine, un léger cynisme, une tendance aigre-douce. Gin Lady ne cherche pas à ressusciter le Summer of Love, mais dépeint plutôt le désordre et les failles propres aux relations : l'amitié et l'amour sont mêlés de désaccords et d'incompatibilités, d'impuissance et de détresse, de nostalgie... Et pourtant mon impression est que rien de tout ça n'est considéré ici comme insoluble ou irréversible. Téma la maturité émotionnelle.
Le retour à la nature n'est qu'un remède partiel à notre mal : pour le salut et la transcendance, come and join the party on my travellin' show ! Le meilleur remède à l'humain c'est l'humain, me dit Celebration Blues. Le morceau me semble être la synthèse, le point culminant thématique et musical de CAMPING WITH BODHI. Il est aussi un des deux seuls de la galette qui me semblent être purement positifs. We Are Free Now!, qui suit, est une excellente conclusion, aussi entraînante que pétrie d'ironie. Soldier On avec son redoutable groove southern et ses paroles mordantes, mérite aussi mention. I Love You Babe est, no duh, une incandescente déclaration d'amour et de soutien inconditionnel malgré les parts d'ombres et les difficultés, et le deuxième morceau purement positif du LP. Voilà pour mes favoris ; en vrai tout l'album passe crème, agréable, solaire, sereinement anachronique mais pas nonchalant pour autant, hippie mais pas teubé, plus vin orange que petit buvard. Mangez-en.
Gin Lady, c'est : Magnus Kärnebro – chant & guitare | Anthon Johansson – basse | Fredrik Normark – batterie | Johnny Stenberg – guitare
#Rock #RetroRock #SouthernRock #PsychedelicRock #RootsRock #GinLady
