Les murs de chez moi sont tellement fins
[Neg'marrons, Tel une bombe]
La dixième chambre se situe dans une ville de banlieue nord que personne ne situe sur la carte (je donne régulièrement le nom de la ville voisine, qui a mauvaise réputation, mais que tout le monde sait situer), le long d'une avenue bruyante et sinistre, bien équipée en garages automobiles et restaurants de poulet frits (je roule à vélo et suis devenue végétarienne), dans un immeuble qui ressemble à la fois à un foyer social et à une résidence étudiante dont je comprends après plusieurs années que c'est l'un des rares du secteur qui ne soit pas vampirisé par les marchands de sommeil (disons que seulement un tiers des habitants louent leur appartement en leur nom propre, les autres utilisent des prête-noms et autres formes d'économie souterraine pour y vivre à plusieurs dans la même surface que moi).
L'employé de l'agence immobilière me fait une remarque que je ne comprends pas tout de suite : “Vous êtes un peu juste en taux d'endettement, mais on n'en a pas beaucoup, des comme vous, ça change, c'est bien, je vous fais signer ?”
A mon départ, le gardien me fera une remarque similaire “C'est triste que vous partiez, on n'en a pas beaucoup des locataires comme vous, ça change.”
J'ai compris, entre temps, bien sûr je suis blanche, je n'ai pas d'enfant, je suis éduquée, j'ai une fiche de paie et un CDI. Je regrette de ne pas avoir fait preuve de repartie ni de justice sociale.
La chambre en elle même est “ok I guess.” (tout va être “ok I guess” pendant les dix prochaines années, je vais beaucoup me satisfaire de ce que j'ai, sans vraiment avoir l'occasion de me demander si, par hasard, je ne mériterais pas mieux).
J'en fais, à mon installation, la liste des avantages :
– Le loyer est dérisoire.
– J'y vis seule.
– Le chaton pourra sortir sans danger.
– La résidence est pourvue d'un gardien et d'une laverie.
La dixième chambre me redonne en tout cas un statut, une identité, une liberté, et l'occasion de travailler mon endurance et ma résilience.
Quel que soit l'endroit où je travaille, je suis systématiquement à 35mn du nord de Paris, je ferai jusqu'à 40 kms par jour pendant plusieurs années, sans sourciller, en dormant d'un sommeil de plomb à 21h30 après avoir cuisiné sur ma plaque unique quelque chose de roboratif que j'avale en quelques minutes pliée en deux devant ma table basse, coincée entre mon lit divan et ma bibliothèque.
Ravidiote de repartir le lendemain à 8h pour accomplir mes taches de prolétaire du cambouis.
Ravidiote de partir explorer les départements alentours le dimanche aux aurores.
Ravidiote de prendre des trains les samedis soir à 21h pour partir rouler jusqu'au lundi soir dans les régions voisines.
Ravidiote de passer tous mes congés les fesses collées à la selle, dormir dans un endroit différent chaque soir, publier des compte rendus de mes voyages dans les diagonales et les réseaux sociaux du vide.
Ravidiote de faire religieusement mes lessives les lundis, le ménage, le ravitaillement, de toujours penser à mon moi du lendemain et pas à mon moi de maintenant.
Ravidiote de fréquenter des cyclistes qui me laissent épuisée, sale, dépenaillée et finalement bien seule quand je dois retourner le mardi faire mes taches de prolétaire du cambouis.
Ravidiote d'admirer lors d'un retour de voyage extraordinaire, d'un tour de Bretagne épique et fascinant, à l'arrivée à Montparnasse, un très joli cul qui se tourne au carrefour entre Saint Michel et Port Royal (“bon ben c'est ma direction, salut, on s'appelle !”).
La douche froide qui contracte les muscles et qui donne des crampes à l'estomac.
Il faudra atteindre la quarantaine, la mienne et celles d'autres que moi, pour lister les inconvénients de la dixième chambre.
Le loyer est dérisoire parce que les murs de chez moi sont tellement fins que quand ma voisine crie je peux savoir depuis combien de temps son mari la cogne, que je ne peux pas aérer l'appartement l'été parce qu'il n'y a qu'une seule fenêtre et pas de VMC, que je ne peux pas chauffer l'hiver parce que les murs sont glacés et que la facture d'électricité est trop élevée.
J'y vis seule parce que je ne peux inviter personne chez moi, et parce que quand les cyclistes quittent la région, je n'ai plus personne à fréquenter (le fléau de la monoculture).
Le chaton pourra sortir sans danger, mais l'extérieur est si ennuyeux et troublé par le voisinage des chats errants qu'elle restera, comme moi, confinée à l'intérieur, où elle prend du poids, dangereusement, jusqu'à tomber malade.
La résidence est pourvue d'un gardien certes remarquable mais qui ne peut pas faire face à la misère croissante des locataires et d'une laverie dans laquelle j'ai dépensé (j'ai fais le calcul) plusieurs fois le prix d'un lave linge classe énergétique A neuf, dans des machines qui ont dévoré mes vêtements, rarement disponibles, et souvent en panne.
Et pourtant, j'y passe un confinement aussi paisible qu'introspectif, parce que je ne suis ni travailleuse essentielle, ni télétravailleuse, ni parent d'élève, et je me retrouve soudainement avec un temps illimité, puisqu'il m'est formellement interdit de fuir la réalité à vélo, que j'emploie doucement, à imaginer, à rêvasser, à construire dans ma tête, un espoir autour d'une onzième chambre.
Le chat va mieux, aujourd'hui.