Le petit monstre d’égoïsme, le petit monstre de soulagement.
C’est un joli tableau de vacances de Noël. Nous sommes au restaurant, ma mère garde mon neveu pour la journée, et tous deux déjeunent avec moi avant de me déposer au train qui me ramènera à la maison.
Le petit termine son assiette, puis demande ses crayons de couleurs, nous discutons, c’est doux. La serveuse vient débarrasser et savoir si nous voulons autre chose, elle se tourne vers moi pour le choix du dessert du petit, avec ou sans beurre salé, je lui réponds en souriant qu’il sait très bien commander tout seul, ce qu’il fait, il voudrait encore une crêpe au chocolat, et un verre de jus de pomme.
“Et qu’est ce qu’on dit ?” Ajoute automatiquement sa tante.
“S’il vous plaît, et merci madame.”
“Vous avez de la chance d’avoir un petit garçon aussi bien élevé.”
Je m'apprête à rectifier, et puis non, la serveuse a déjà tourné les talons.
Et j’ai bien fais, car ma mère me regarde un peu mouillé, un peu bizarrement.
Je me rends compte que la scène à laquelle elle vient d’assister la remue profondément.
C’est en effet ce qu’elle verra de plus proche de ma part, en terme de maternité.
A 18 ans ma mère m'a mise dehors. Symboliquement, en devenant une femme. Elle a grandit avant moi, c'est dans l'ordre des choses, pour épouser un autre homme que mon père.
Pas une seule fois je ne lui ai reproché. Je comprenais déjà que pour se réaliser, elle devait laisser ses enfants. La rupture était symbolique et pourtant très claire. Le choix a été déchirant.
Qu'est ce que j'ai fais ensuite ? J'ai pleuré, énormément. Elle m'a manqué comme jamais. Et j'ai fais face. J'ai commencé à devenir ce petit soldat. J'ai cherché quelqu'un d'autre pour me protéger et pour me remettre du coton autour et je me suis bâti une nouvelle maison, qui ressemblait à celle de mon enfance, où le monde extérieur ne pouvait pas m'atteindre.
Et puis j'ai eu 25 ans et le monde extérieur est revenu. Elle m'a de nouveau jetée dehors. Cette fois ci, j'étais responsable, j'ai voulu l'aider à sortir de la dépression de second divorce en lui faisant rencontrer des gens parce que j'avais l'impression de partager le poids de l'échec de son mariage, j'étais son témoin, j'ai signé à la mairie, j'étais d'accord, je lui ai donné sa main !
Quelle fille de 25 ans s'occupe davantage de la vie de sa mère que de la sienne ? Quelle fille de 25 ans prend en charge les problèmes de solitude de sa mère avant de s'occuper de sa propre solitude ? Une fille de 25 ans qui n'a plus personne d'autre que sa mère à qui s'accrocher. Qui n'a que sa mère à appeler quand son mec la vire de chez elle. Pas une seule amie aux alentours. Juste sa mère.
Et voilà qu'elle s'en va à nouveau.
Qu'est ce que j'ai fais ensuite ? J'ai pleuré énormément. Elle m'a manqué comme jamais.
J'ai détesté chaque photo de sa nouvelle famille recomposée et j'ai détesté éprouver ça, parce que je savais qu'elle heureuse, épanouie, et que moi, j'étais assez mature pour ne pas lui montrer ma frustration et mon chagrin, parce que je n'ai jamais voulu lui faire de peine, ou embêter son bonheur avec mes sentiments. Et j'ai fait face. J'ai continué à être ce petit soldat. J'ai aussi commencé à comprendre que la maison que j'avais construite n'était pas suffisante pour me protéger et que j'allais devoir affronter le monde extérieur sans lui et sans elle.
Alors je me suis installée toute seule, et c'était merveilleux, et ça l'est toujours.
Pourquoi ? Il n'y a pas de coïncidence. Elle n'était plus là, à chaque instant, comme un foutu cordon ombilical. J'étais libérée. Avec le recul elle m'a fait énormément de bien en partant. Je ne pouvais pas vivre ma vie normalement à l'ombre de la sienne. J'ai commencé, déjà, à ne lui faire entrevoir que des morceaux. Je ne lui ai pas dis la moitié de mes peines et de mes bonheurs ces années-là.
Et puis j'ai eu 32 ans, et j'ai rencontré un garçon. On s'est épousés. Encore un acte symbolique, au début, je ne voulais pas de ma famille au mariage.
C'était censé être un truc fou juste pour nous deux. C'est resté quelque chose de relativement personnel, mais quand je regarde les photos aujourd'hui, je nous trouve tous ridicules. C'était une belle journée, pleine de soleil et de sourires, mais il y a tellement de gens en trop sur les photos. Vous êtes tous là, ma famille. Vous m'honorez d'être venus, mais vous me pompez l'air. Vous souriez trop fort, vous parlez trop fort, vos vêtements sont trop colorés, vous me regardez trop.
Comment est ce que quelque chose d'aussi fusionnel, d'aussi fugace et d'aussi intime que l'amour que nous nous portions alors pouvait être partagé avec tant de gens. Quelque chose clochait. C'est ce que j'ai éprouvé tout au long de cette étrange et inoubliable journée de mariage.
J'ai donné ma main à quelqu'un d'autre que ma mère par les moyens qu'elle m'a enseignés, en la quittant pour un autre homme.
Alors, voilà, je n'ai jamais voulu être mère pour ne jamais me prendre en pleine face le petit monstre d'égoïsme que je suis obligée d'être avec elle.
Je ne veux pas être mère parce que je crois que le soulagement que j'éprouve, lorsque j'effleure ce continent étranger qu'est la maternité, à ne jamais devoir le visiter, est proportionnel à la culpabilité qui me tient quand je lis les histoires de mes sœurs en lutte pour offrir à leurs enfants quelque chose de bon.
Je n'ai pas été un bon petit soldat, j'ai raté ma mission, c'est trop tard.
Maintenant j'ai 45 ans et je ne serai qu'une tante, qu'une adulte référente pour les enfants des autres, que j'ai un immense plaisir à fréquenter, car je suis dénuée de responsabilités envers eux, et surtout, surtout, ielles ne m'appartiennent pas et je ne serai jamais obligée de les perdre.
Mais toi, tu es devenue mère grâce ou à cause de moi. Finalement aucune de nous deux n'a eu le choix. Je n'ai pas le choix de t'aimer. Tu es ma mère. C'est viscéral. Je suis obligée. Je t'aimerais toujours. Mais ça ne veut pas dire que je dois te le prouver.
C'est comme ça. Tu l'acceptes, ou tu pleures.
Ou alors tu es un bon petit soldat, et tu es fière de ta fille que tu as si bien élevée à être libre.